Chapitre 353
« Bon, ça va compliquer les choses », songeai-je à voix haute, après avoir assisté à la première rencontre d’un Custodien avec Petit E… ou peut-être Mini-E.
Que de surnoms amusants.
« Certainement, répondit Alex avec un sourire heureux et nostalgique. Mais tout ce qui en vaut la peine est difficile ou compliqué. Et puis, ce n’est pas forcément compliqué, si ? Si Octavian me reconnaît, les autres en feront autant. Et s’il y a bien une chose qui ne fait aucun doute, même en cette période de doute et de méfiance, c’est que leur loyauté est absolue. »
Octavian semblait légèrement perplexe, mais garda la bouche close, même si je sentais qu’il avait des questions. Oh, il en avait tant ! Elles le dévoraient de l’intérieur, mais la culpabilité et la honte le retenaient aussi. Il devait sans doute penser qu’il n’avait pas le droit de parler sans qu’on l’y invite.
Bien sûr. Les Custodiens et leur petite culpabilité générationnelle héritée, tellement ridicule.
Ils étaient aussi voués à se montrer loyaux envers l’Empereur, par endoctrinement comme par d’autres moyens. À l’instar des Space Marines envers leurs Primarques, les Custodes éprouvaient le même besoin instinctif d’obéir à leur Seigneur, mais celui-ci était bien plus parfait que chez les Astartes : aucun Custodien n’avait jamais trahi l’Empereur ni succombé au Chaos.
Tout ça pour dire que j’étais d’accord avec Alex, même si je n’étais pas prête à supposer que tous les Custodes l’accepteraient comme l’Empereur réincarné avec la même ferveur et la même facilité qu’Octavian. Et même s’ils l’acceptaient, ils pourraient estimer que sa sécurité importait davantage que sa volonté. Ils trouveraient sans doute le moyen de se convaincre que le jugement d’Alex était sujet à caution, puisqu’il n’était qu’un fragment d’âme isolé, arraché à une entité entière tout aussi grotesque.
Les Custodes étaient incroyablement intelligents, mais cela ne les immunisait ni contre les erreurs ni contre l’influence des émotions fortes.
*****
Amberley Veil se tenait silencieuse, faisant de son mieux pour passer pour un simple meuble dans la pièce. Elle avait plusieurs siècles d’expérience en la matière : elle s’était souvent fait passer pour une chanteuse ou une autre artiste lors de réceptions mondaines où elle voulait s’infiltrer. Elle savait donc se rendre invisible à leurs yeux.
Malgré tout, tromper des nobles consanguins et égocentriques, incapables de choisir leurs vêtements du jour sans aide, n’avait rien à voir avec le fait d’essayer de ne pas se faire remarquer par lord Octavian et… et par Lui.
Ciaphas faisait semblant d’être une statue, et Jurgen avait toujours eu le don de passer inaperçu, même s’il semblait déplacé dans chaque pièce où Amberley l’avait vu.
Amberley fixait Octavian agenouillé. Elle avait failli en bondir de frayeur lorsqu’il s’était abattu sur un genou avec une hâte fébrile qu’elle ne lui avait jamais connue.
Puis il avait prononcé ces mots. Les mots.
« Octavian Gaius, de l’Adeptus Custodes, salue le Maître de l’Humanité. » Sa voix grave et cultivée résonnait encore dans son esprit, et l’onde de choc était loin de s’être dissipée.
Alors c’est vrai. C’est vraiment vrai. Amberley le pensait, hébétée, les yeux écarquillés et rivés sur le géant doré. Elle n’osait pas tourner le regard vers l’enf… vers Lui.
Elle se trouvait dans la même pièce que Lui. Elle Lui avait parlé. À Lui !
Elle ne pouvait plus se réfugier dans le déni, ni s’abriter derrière le moindre doute ; rien ne pouvait la protéger de cette révélation : elle se trouvait dans la même pièce que le Dieu-Empereur de l’Humanité.
En tendant l’oreille, elle croyait presque entendre sa raison tomber en poussière. Ou peut-être était-ce simplement sa vision du monde.
Non. Elle ne pouvait pas s’effondrer ; elle ne pouvait pas s’effondrer. Amberley Veil avait combattu, survécu et exterminé les monstres qui hantaient l’humanité depuis des siècles. Elle avait affronté toutes sortes d’ennemis, des Nécrons aux Drukhari, des Orks aux innombrables Genestealers. Elle ne pouvait pas craquer, pas quand l’heure était grave.
Il était là. Elle avait toujours pensé qu’en tant qu’Inquisitrice, elle connaissait tous les secrets les plus profonds et les plus sombres de l’Imperium, et de la Galaxie tout entière. Elle comprenait les Xenos mieux que presque quiconque, comprenait les Puissances de la Ruine, le Warp ; elle avait lu des archives dissimulées au peuple, et même certains textes « purgés » ou « brûlés » depuis des siècles sur ordre d’un Inquisiteur ou d’un ecclésiarque.
C’était peut-être pour cela qu’elle avait été si mal préparée lorsque la révélation l’avait frappée : sa compréhension du monde était bien moins… complète qu’elle ne l’avait cru.
C’était de l’hubris, comprit-elle : la conviction arrogante de savoir ce qui était vrai et ce qui ne l’était pas. Elle avait cru savoir ce qui était impossible et ce qui ne l’était pas.
Échidna lui avait montré le contraire, n’est-ce pas ? Pourtant, la leçon n’avait pas encore tout à fait pénétré son esprit.
Combien de ses collègues de l’Ordo Malleus, qu’elle avait considérés comme entretenant un rapport pour le moins flou avec la raison, avaient en réalité vu juste ? Combien la regardaient comme une sotte arrogante qui refusait obstinément de voir les vérités du monde où ils vivaient tous ?
Elle jeta un coup d’œil à Ciaphas pour détourner son attention des… des plaisanteries échangées entre Échidna et le Starchild. Ciaphas, que l’Empereur ait pitié de sa pauvre âme, arborait le sourire figé de quelqu’un qui hurlait intérieurement depuis trop longtemps et avec trop d’intensité. Jurgen se tenait derrière lui, toujours aussi perplexe devant l’idée que l’Empereur puisse à la fois siéger sur le Trône d’Or et se tenir devant lui dans un corps juvénile, bien que Ciaphas eût passé deux heures la veille à lui expliquer le concept des avatars et des fragments d’âme.
Elle ne savait toujours pas s’ils avaient réussi à lui faire comprendre, mais au moins avait-il pris à cœur l’ordre de garder pour lui ses pensées. Qu’il lâche des remarques à Échidna en croyant qu’elle ne l’entendait pas, c’était une chose ; qu’il en fasse autant devant le possible — désormais confirmé — Starchild en était une tout autre. Dans le premier cas, Amberley pouvait mieux cerner le caractère de cette psyker dangereuse en observant sa réaction aux insultes marmonnées par le Blank ; dans le second, il n’aurait fait preuve que d’une stupidité inutile.
Personne ne connaissant Jurgen ne l’accuserait d’être particulièrement intelligent, mais il était loyal et se pliait à la hiérarchie militaire comme s’il s’agissait d’un commandement divin. Il n’avait pas besoin de comprendre pourquoi on lui donnait un ordre ; il lui suffisait de l’exécuter.
Une fois ces distractions écartées, son esprit revint immanquablement aux paroles du Starchild dont elle se souvenait. Jusque-là, le doute les avait brouillées et… elle devait l’admettre, elle avait craint de trop s’y attarder ou d’en examiner les conséquences. Une partie d’elle avait convaincu le reste que ce prétendu Starchild était probablement le Changeling déguisé, qui s’amusait à saper sa foi et sa confiance en elle-même.
La vérité était d’une certaine façon pire encore. Bien pire.
« Tu es l’Humanité qu’il a rejetée. »
Pourquoi L’avait-Il rejetée ?
« Pour se cacher, évidemment. »
Pourquoi devait-Il se cacher ?
« J’ai perdu le compte, mais probablement quelques centaines. Parfois bébé, parfois tout-petit ; je n’ai atteint la puberté qu’à peu près une vie sur cinq. Ils détestent vraiment les psykers, de nos jours, pas vrai ? Ça n’a sans doute pas aidé que je babille des trucs bizarres dans une douzaine de langues avant même de savoir marcher. On m’a traité d’hôte démoniaque plus souvent que je ne peux le compter. »
Elle détestait ne même pas en douter. C’était plausible. Si un enfant doté d’un potentiel psychique particulièrement puissant naissait sur un monde de l’Imperium, le protocole standard exigeait qu’on le tue. Seuls les psykers sous un certain seuil de puissance étaient embarqués à bord des Vaisseaux Noirs ; tous les autres étaient jugés trop dangereux pour qu’on les laisse vivre.
C’était du ressort de l’Ordo Hereticus, mais Amberley avait elle-même ordonné quelques assassinats de ce genre.
Elle détestait pouvoir s’imaginer ordonner la mort d’un nourrisson psyker qui babillait dans des langues inconnues. Quelques jours plus tôt, elle aurait jugé cette décision raisonnable, nécessaire. C’était ainsi que le monde fonctionnait ; il fallait bien apprendre à vivre avec. Les psykers puissants déchaînés finissaient toujours par provoquer une explosion psychique, devenir des hôtes démoniaques, ouvrir la voie à une incursion démoniaque ou pire.
Est-ce moi qui ai ordonné l’une de ces mises à mort ?
Cette pensée refusait de la quitter. Était-elle responsable d’avoir retardé d’une réincarnation supplémentaire l’éveil du Starchild ?
Le Starchild aurait pu s’éveiller quelques siècles à peine après l’Hérésie d’Horus.
Dix mille ans. Cela faisait dix mille ans qu’ils tuaient chacune des réincarnations de l’Empereur avant qu’elles puissent pleinement s’accomplir.
Qu’avons-nous fait ?
« Bande d’abrutis. J’aurais dû envoyer Mars dans le Soleil ; peut-être que certains auraient alors pu développer un cerveau en mon absence. »
Échidna avait vu juste. L’Empereur détestait Mars et son Culte du Dieu-Machine autant qu’elle.
Amberley se rappela vaguement que la femme aux cheveux blancs lui avait dit que l’Empereur avait été l’un des plus grands scientifiques de l’humanité, si ce n’était le plus grand.
Que penserait-Il s’il apprenait que, dans l’Imperium moderne, se dire scientifique suffisait à se faire accuser de techno-hérésie, un crime passible de censure, voire de servitorisation ? Même l’Archmagos Dominus Belisarius Cawl, le nouvel adepte de la technologie préféré de lord Guilliman, n’osait pas se qualifier ainsi, malgré toutes les faveurs politiques dont il jouissait.
Le savait-Il ? Il avait dit ne pas avoir pu accéder à des informations sur l’état de l’Imperium depuis l’Hérésie. Tout ce qu’Il savait venait de divinations faites il y a plus de dix mille ans… et de la bouche d’Échidna.
« Je préférerais fourrer ma tête dans le bec d’un Seigneur du Changement plutôt que de faire confiance à l’Imperium, dans son état actuel, pour ne pas me mettre des bâtons dans les roues et me protéger comme il faut. »
L’Empereur réincarné ne faisait pas confiance à son propre Imperium pour le protéger et le servir. Cela la brûlait comme rien d’autre ; elle avait l’impression d’assister à une forme de trahison, mais… Amberley avait toujours su se mettre à la place des autres pour voir les choses de leur point de vue. C’était essentiel à son métier.
Elle en souffrait d’autant plus qu’elle ne pouvait pas contester ces propos. Les Hauts Seigneurs avaient tenté de faire assassiner lord Guilliman. Le Seigneur Commandeur de l’Imperium, un Primarque, trahi par ceux qui auraient dû être ses mains, ses yeux, ses oreilles et ses poings.
De vieux salauds cupides, qui avaient goûté dix mille ans de pouvoir et occupé la plus haute fonction de la hiérarchie impériale. Ils ne supportaient pas que leur autorité leur échappe pour la première fois depuis que quiconque pouvait s’en souvenir.
L’Inquisition tenait son autorité illimitée de l’Empereur, par l’intermédiaire de son Régent, Malcador le Héros, qui avait posé les premières pierres de leur ordre.
Combien de ses collègues de l’Inquisition choisiraient de fermer les yeux si on leur révélait l’existence du Starchild, simplement parce qu’ils ne supporteraient pas que l’Empereur leur dise vraiment comment faire leur travail ? Ce serait inconscient, comme ça l’avait été chez Amberley. Mais accepteraient-ils qu’un Custodien soit mieux placé qu’eux pour savoir si quelqu’un était l’Empereur ou non ?
« Ma nouvelle amie, ici présente, manque peut-être encore d’expérience, mais sa puissance psychique brute et son potentiel dépassent déjà ceux de tous ceux que j’ai rencontrés, à l’exception peut-être de moi-même à mon apogée. »
L’Empereur faisait davantage confiance à sa nouvelle « amie » qu’à quiconque dans l’Imperium, à l’exception peut-être de l’Adeptus Custodes. Et il y avait aussi ce tout petit détail : Échidna possédait une puissance psychique brute égale à celle de l’Empereur lorsqu’Il avait combattu Horus et pris part en personne à la Grande Croisade.
Voilà une pensée qu’elle n’avait vraiment pas envie d’examiner ; elle la mit donc de côté. À la place, elle passa rapidement en revue le reste de la conversation à laquelle elle avait assisté, en notant quelques éléments qu’elle devrait creuser.
Elle n’avait jamais entendu parler d’une « Toile humaine », ni de « Molech », mais, à la façon dont Échidna et le Starchild en parlaient, ces deux termes devaient avoir de l’importance. Elle pouvait deviner ce que signifiait le premier, même si cela lui donnait une sensation profondément étrange. Une partie de la Toile réservée à l’humanité. Son Ordo aurait eu pour mission d’empêcher tout Magos Xenologis assez stupide de tenter une pareille entreprise, probablement en lui logeant un carreau dans le crâne métallique.
Molech, en revanche… ça ressemblait à un lieu, pas à un objet ou à une chose. Encore un point à éclaircir. Et il y avait aussi lord Octavian, qui avait l’air d’un enfant perdu, dont la mère s’était arrêtée pour bavarder avec un inconnu au magasin avant de l’ignorer pendant une demi-heure.
Hélas, ce n’était pas son problème.
Deux autres mystères, moins prioritaires, restaient à éclaircir : qu’est-ce que pouvait bien être un « Bingo », et pourquoi l’Empereur s’appellerait-il « Alexandre le- »
Amberley interrompit cette pensée, se rappelant soudain une anecdote décousue d’Échidna, et sa remarque en passant selon laquelle l’Empereur avait probablement été plusieurs figures historiques qu’elle avait étudiées dans une sorte d’équivalent des scholas terranes antiques.
L’un des noms qu’elle avait cités n’était-il pas « Alexandre le Grand » ? Un grand conquérant du passé antique de la vieille Terra ?
Alors ça aussi, c’était vrai.
Alexandre le-Pas-si-Grand. Parce qu’il s’était réincarné en préadolescent. L’Empereur avait confirmé son identité à Échidna au moyen d’une plaisanterie que seuls pouvaient comprendre ceux qui connaissaient l’histoire oubliée depuis longtemps et le passé secret de l’Empereur.
Avant que la raison d’Amberley ne fasse un pas de plus vers le bord du précipice, elle se ressaisit et chassa cette révélation de son esprit. Être Inquisitrice lui avait appris à protéger sa précieuse santé mentale, même face à des révélations capables de bouleverser le monde.
Il ne me reste plus qu’à découvrir ce que c’est, ce fichu « Bingo ».