Chapitre 352
Octavian Gaius, frère de l’Adeptus Custodes, l’un des Dix Mille de l’Empereur. Voilà qui il était. Autrefois, les meilleurs d’entre eux étaient appelés les Compagnons de l’Empereur. Plus de dix mille ans s’étaient écoulés depuis qu’un de ses frères avait osé se réclamer de cet antique titre. Pas depuis qu’ils avaient échoué à protéger l’Empereur de la lame d’Horus.
Les Compagnons de l’Empereur. Quels compagnons admirables, à laisser leur seigneur lige frôler la mort. Chaque fois qu’ils devaient contempler son visage supplicié et desséché, ils se souvenaient de leur échec. Octavian n’était pas là ; ce n’était pas son échec personnel, mais il en avait hérité, avec la culpabilité et la honte. C’était autant le sien que son armure énergétique et sa lance gardienne.
Mais ce message. Cet épouvantable message, qui faisait naître l’espoir dans la douleur.
S’il s’avérait faux, s’il s’agissait d’une ruse ou de quelque chose du même genre, sa colère serait terrible à voir. Amberley Veil regretterait le jour où elle avait songé à jouer avec son cœur, en parlant d’une chose aussi importante avec moins de précaution qu’elle ne le méritait.
Quoi qu’il en soit, il faudrait qu’il le voie de ses propres yeux. Si c’était un piège, il se traiterait d’idiot pour être tombé dedans ; hélas, il ne pouvait pas ne pas y aller. Pas alors qu’il existait la moindre chance que ce soit vrai.
L’Inquisitrice Veil ne l’avait pas encore induit en erreur ; il pouvait donc lui accorder un certain crédit. Elle se révélait être l’un des meilleurs éléments de son ordre.
Octavian embarqua sur le vaisseau-courrier le plus rapide qu’il put trouver et en prit le commandement ; il disposait d’assez d’autorité, empruntée, pour cela. Échidna comprendrait.
Les semaines de voyage jusqu’à sa destination furent un supplice. Il passa la majeure partie du temps à méditer, tâchant de renouveler sa concentration et de retrouver un semblant de calme, de peur de se ridiculiser si, contre toute attente, Veil avait raison.
Des paroles antiques résonnaient dans son esprit, des paroles qu’il n’avait lues que sur des pages flétries, soigneusement et méticuleusement conservées par ses frères Custodes.
« Ces hommes sont mes gardes du corps ; leur vie est sacrifiée à la garantie de ma sécurité physique. Leur loyauté envers moi ne saurait être mise en question ni faire l’objet du moindre doute. Moi, et moi seul, aurai autorité pour les juger. Ils n’auront d’autre commandant ni au combat ni dans leur service. Nul ne les séparera de moi, nul n’entravera ni ne retardera leur mission. Ainsi en est-il décrété ! »
Si Veil avait raison, il rencontrerait l’homme qui avait prononcé cette déclaration. Il pourrait converser avec l’homme qui avait créé son ordre, le génie à l’origine des Custodes, celui qui leur avait confié sa protection.
L’homme qu’ils avaient trahi.
Ce ne serait pas un rêve nébuleux qu’il faudrait à des dizaines de sages Custodes réunis pour déchiffrer. Ni une vague intention, ni une vision, ni des cauchemars à demi oubliés.
Ce serait Lui, sain et sauf, arpentant de nouveau le monde dans un corps mortel de chair et de sang. Ou du moins une partie de Lui, si les principales théories de l’Inquisition au sujet de ce « Starchild » se révélaient exactes.
Un aspect de l’Empereur renaissant dans le corps d’un enfant mortel pour apporter le salut à tous.
Il prêta à peine attention au moment où son vaisseau sortit du Warp au point de Mandeville du système de Vallia. Sa volonté prodigieuse se replia sur elle-même pour le maintenir immobile et aussi calme qu’il le pouvait raisonnablement dans les circonstances. Il ne bougea qu’une fois, pour la première fois depuis qu’il avait embarqué et s’était installé pour méditer : afin de monter à bord de la navette d’atterrissage.
Il n’y avait pas de fenêtres. Dommage ; il aurait aimé profiter de l’occasion pour voir de ses propres yeux ce qu’Échidna avait fait de la lune de Vallia Prime depuis sa dernière visite.
La pensée s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue, bref répit face aux pensées bien plus lourdes qui le tourmentaient depuis des semaines.
Il sentit la navette tanguer sous les forces de la rentrée atmosphérique, puis se stabiliser. Dans un moment d’oisiveté, il calcula le temps estimé avant l’arrivée à partir de ce qu’il savait de la conception de la navette, de son état actuel, de l’emplacement de la plateforme d’atterrissage où il se rendait, de la trajectoire orbitale du vaisseau-courrier et de ses connaissances sur la taille et la géographie de Vallia Prime.
Moins de quinze minutes, mais pas moins de quatorze.
Ces calculs suffirent à peine à le distraire un instant ou deux. Dommage. Il avait besoin de se changer les idées, mais rien ne le permettait. Il voyageait seul dans la navette, privilège qui lui était accordé puisque personne n’aurait osé s’asseoir sur les mêmes banquettes que lui. Cela l’agaçait ; s’il y avait eu d’autres personnes, il aurait au moins pu les analyser, s’amuser à deviner quel genre de vie elles menaient, ce qui liait leurs esprits et leurs corps, et ainsi de suite.
Hélas, être un « demi-dieu » vêtu d’auramite dorée avait ses inconvénients. Il rendait les gens plutôt méfiants à son égard, même dans ces régions de la Galaxie où la population ignorait, ou avait depuis longtemps oublié, ce qu’était un Garde Custodien du Maître de l’Humanité.
Octavian était censé ne connaître aucune peur, avoir une volonté assez solide pour bâtir une forteresse qui ne laisserait entrer le moindre soupçon de doute, d’anxiété, de stress ni aucune des nombreuses autres faiblesses de la psyché humaine.
Et pourtant, il la ressentait. Pour la première fois depuis qu’il avait revêtu son armure, Octavian Gaius identifia l’étrange émotion qui couvait dans son âme : la nervosité. La dernière fois qu’il avait éprouvé quelque chose d’à peu près semblable, c’était à son réveil, quand il s’était souvenu d’un Rêve pour la première fois.
Mais ce n’était pas de l’anxiété, ni de la nervosité ; seulement une pointe d’excitation, assortie d’une parcelle de fierté à l’idée qu’il faisait partie des rares élus capables de servir de porte-parole à son Seigneur.
La navette ralentit, puis se posa dans une dernière secousse, et le grondement continu de ses moteurs s’éteignit. Octavian se leva et attendit près de la porte que la rampe se déploie et que les sas pressurisés coulissent en grinçant. Il descendit la rampe d’un pas, les semelles de ses bottes touchant le sol sur lequel le Maître de l’Humanité se tenait désormais dans un nouveau corps, en un lieu qu’il ne connaissait pas encore.
Si c’est vrai. Octavian se le répéta. Il devait en avoir la certitude absolue : ce Starchild était bel et bien l’Empereur. Il ne tolérerait pas un imposteur qui voudrait souiller Son nom et piétiner tout Son héritage en s’en réclamant pour en faire ensuite ce qu’il voulait. Il s’assurerait que ce n’était pas un mensonge ; dans le cas contraire, l’imposteur périrait au bout de la lance gardienne d’Octavia.
Ses protections arulentes venaient d’être renforcées, et il portait quelques ajouts temporaires qui lui seraient utiles dans un combat contre un psyker puissant. Pourtant, il ne pensait pas devoir se battre. S’il avait bien cerné le caractère d’Échidna — et il aimait à croire qu’il devenait rapidement un excellent juge des caractères —, il lui suffirait de prouver que l’imposteur en était bien un pour garantir sa mort.
Cette femme était orgueilleuse ; se faire tromper et berner suffirait à la mettre dans une humeur particulièrement meurtrière.
Veil penche à le croire, même si elle s’accroche au doute comme s’il était la seule chose qui préservait sa santé mentale. Son jugement s’est jusqu’ici révélé sûr et fiable, et son dossier est presque irréprochable. Je ne la crois pas si facile à duper.
Mais il ne pouvait confier à personne d’autre que lui-même le jugement final… et il en irait de même pour ses autres frères. Tous voudraient se faire leur propre opinion sur la question : ce Starchild était-il vraiment celui qu’il prétendait être ?
Malgré tout, au cas où ce serait la vérité, il devait se montrer prudent et vérifier si ses soupçons étaient fondés sans offenser indûment le Seigneur Empereur. Si la première rencontre de l’Empereur revenu avec l’un de ses Compagnons de confiance se faisait avec un Octavian Gaius méfiant et agressif, il ne s’en remettrait jamais.
Il comprendra. Je ne cherche qu’à protéger son héritage. se dit Octavian, tandis que cette émotion étrangère qu’il venait tout juste d’identifier comme de la nervosité relevait une fois encore sa tête hideuse.
Il marcha. Il aurait pu demander un transport ; Échidna lui avait accordé le droit de réquisitionner les services publics pour ses besoins, tant que cela ne contrariait pas ses propres desseins. Pourtant, il choisit de marcher, peut-être pour se donner un peu plus de temps pour réfléchir, ou peut-être… avait-il peur ? Non. C’était absurde. Un Custodien ne pouvait pas ressentir la peur. C’était impossible.
Et pourtant, malgré toute l’analyse de ses pensées, il ne parvenait à trouver aucune raison logique ou rationnelle expliquant pourquoi il avait choisi de rejoindre sa destination à pied.
L’arcologie se dressait devant lui, tandis que la vaste capitale s’étendait derrière. Une fente s’ouvrit dans le mur blanc et lisse, qui dépassait Octavian d’une tête à peine, puis deux portes coulissantes s’écartèrent, dévoilant l’entrée de l’ascenseur. Il entra et ne fit qu’un mouvement du doigt pour confirmer la notification lui demandant s’il se rendait directement à la destination qui lui avait été assignée.
Les portes se refermèrent et les amortisseurs d’inertie s’activèrent, si bien que l’accélération quasi instantanée qui suivit parut presque douce. L’ascenseur n’avait rien à voir avec ce que la plupart des habitants de l’Imperium imaginaient en entendant ce terme : c’était une capsule qui circulait dans un tube, propulsée par l’antigravité et la technologie des répulseurs. Bien sûr, seuls les amortisseurs d’inertie empêchèrent Octavian de finir en amas de bouillie organique dans son armure lorsqu’il atteignit le quatre cent cinquante-cinquième étage, à des centaines de mètres au-dessus de son point de départ, dix secondes plus tard.
Il sentit le léger changement lorsque les répulseurs ralentirent la capsule et fut prêt quand le moment arriva. Les portes s’ouvrirent dans un chuintement ; il franchit le seuil, toujours aussi imperturbable et stoïque, et s’engagea dans le couloir désert.
Il savait qu’Échidna prévoyait à long terme, peut-être sur des siècles ou des millénaires, mais les aménagements qu’elle avait réalisés en fonction de la population actuelle de la planète lui semblaient tout de même un peu excessifs. Il y avait tant de bâtiments vides, d’étages déserts, de pièces inutilisées, et ainsi de suite ; toute la capitale en prenait un air inquiétant, comme si quelque chose d’horrible avait massacré ses habitants.
Octavian se changea les idées en imaginant une douzaine de façons d’assassiner sa cible, en prenant pour point de départ le point de Mandeville du système. Il ne connaissait pas toutes les mesures défensives prises par Échidna, mais elles étaient soit si peu orthodoxes qu’il ne les avait pas remarquées, soit ses défenses comportaient bien trop de lacunes.
À vrai dire, il s’agissait probablement d’un mélange des deux. Sa techno-sorcellerie organique était pour le moins étrange, et, plus inquiétant encore, terriblement imprévisible. Il était certain que le manque de données lui faisait commettre de graves erreurs dans l’ensemble de ses scénarios hypothétiques.
Puis, comme il lui restait de longues minutes avant d’atteindre la pièce d’où son auspex captait la signature de Veil, il se mit à dresser la liste de toutes les failles et de tous les angles morts qu’il avait relevés. Peut-être la remettrait-il même à Échidna en signe de bonne volonté, quoique mieux valût peut-être attendre et la garder sous le coude jusqu’à ce qu’il ait davantage besoin de s’attirer une faveur mineure de sa part. Les deux options avaient leurs avantages.
La porte de la vaste « salle de conférence » s’ouvrit d’elle-même et il entra, l’esprit encore en grande partie occupé à décider s’il devait ajouter à sa liste les éléments nº 198 à 221. Malgré tout, son regard balaya la pièce d’un geste longuement exercé, la comparant aux plans qu’il avait vus et repérant les menaces potentielles, les armes et les voies de fuite.
La grande paroi panoramique transparente, de l’autre côté de la pièce, était à la fois une source d’inquiétude et une issue possible pour fuir rapidement si tout le reste échouait. Un tireur embusqué pouvait l’attendre au sommet d’une montagne lointaine, un appareil d’attaque pouvait y tirer des missiles, ou des assassins pouvaient aisément grimper le long du mur pour le briser. Ce n’était pas du verre, mais, d’après les scans de son auspex, le matériau était à peine plus résistant qu’un alliage d’acier transparent de qualité spatiale.
Ce ne fut qu’ensuite qu’il balaya une seconde fois la pièce, prenant note de toutes les personnes présentes. Veil, Échidna et le Blank avaient été repérés dès le premier balayage comme sources de danger, mais tous trois avaient été écartés et classés parmi les alliés. En dehors d’eux, il ne vit que deux nouveaux venus : l’ancien Commissaire Ciaphas Cain et… un enfant.
L’enfant regardait par la fenêtre, le dos tourné à l’entrée et le visage caché à Octavian. Mais, comme s’il avait senti que l’attention du Custodien venait enfin de se poser sur lui, il se retourna.
Un visage enfantin, des cheveux châtains doux, une peau légèrement hâlée et des yeux bruns où se mêlaient tristesse, joie, nostalgie et mélancolie. D’instinct, il sut que ces yeux ne le voyaient pas, pas vraiment ; ils voyaient l’armure dorée, ainsi que ceux qui l’avaient portée bien avant lui, depuis longtemps entrés dans la légende.
Le regard se fixa sur lui et se fit plus perçant, renouant avec le présent et s’emplissant d’une intensité nouvelle. Octavian Gaius se pétrifia lorsque ces yeux bruns rencontrèrent les siens à travers la visière de son casque. Il vit le petit sourire sur ce visage enfantin, mais plus encore, il le vit dans ces yeux. Ils le voyaient ; ils voyaient sa vérité sous l’auramite, la sous-combinaison, la peau, la chair et les os. Ces yeux bruns plongeaient dans son âme. Au fond de leurs prunelles, il aperçut un éclat doré, et une chaleur familière, indéniable, lui envahit la poitrine.
Les genoux d’Octavian heurtèrent le sol dans un fracas retentissant. Il baissa la tête en une profonde révérence, détournant son regard au prix d’un effort de volonté colossal. Il ne méritait pas de regarder dans ces yeux. Les mains qu’il parvint à peine à empêcher de trembler, il les leva pour détacher son casque avant de parler, refusant de laisser le vox déformer ses paroles. Il devait faire simple et bref, sous peine de se ridiculiser, mais cela suffirait. Il savait exprimer beaucoup en peu de mots.
« Octavian Gaius de l’Adeptus Custodes salue le Maître de l’Humanité ! »