Chapitre 993
Depuis l’apparition du Village de Paprika, les factions du Village de Cheese s’étaient montrées plus actives que jamais, échangeant paroles et manigances. Les Chevaliers avaient désigné Orange comme l’un de leurs ennemis et préparaient désormais un grand plan pour riposter.
Pendant ce temps, l’Union Nonghyup avait ses propres projets.
« Il est temps de commencer à nous armer », déclara Donuts.
La rumeur courut que, sous son commandement, l’Union Nonghyup se préparait à la guerre.
« On a seulement une chance de gagner ? »
« Vous avez vu le Chaman de lave tout à l’heure, non ? »
Donuts ricana. « La lave fait fondre l’équipement en fer comme du beurre. On ne peut pas gagner. »
« A-alors, pourquoi avoir acheté tout ce minerai de fer ? »
« C’est pour les Chevaliers. »
Il ne renforçait pas leur armement pour se protéger d’une menace extérieure, mais d’une menace intérieure.
« À partir de maintenant, il faudra régulièrement remettre de la nourriture aux envahisseurs. La question, c’est : qui donne combien, et comment on répartit tout ça ? Il faut donc que quelqu’un collecte les impôts ! »
Doum doum doum…
La simple évocation des impôts provoqua un tollé dans toute la salle.
« Quoi, on doit payer des impôts dans un jeu ? »
« Hé ! Interdiction de parler d’autres mondes ! »
« N’empêche, c’est n’importe quoi ! »
« Waouh… Des impôts ? »
Qui aimait payer des impôts, franchement ? Donuts le savait bien, et c’était le moment idéal pour influencer l’opinion publique.
« Oui, c’est ça. Personne n’aime payer des impôts, pas vrai ? Surtout quand on produit à peine une fraction de ce que les Chevaliers fabriquent. »
C’était faux. Grâce à leurs effectifs colossaux, la production de l’Union Nonghyup était presque équivalente à celle des Chevaliers. Leurs ventes étaient proches, malgré des marges un peu plus faibles, mais Donuts voulait simplement paraître plus convaincant.
« C’est vrai ! »
« Que les riches paient les impôts ! »
« Que les Chevaliers portent le poids de leurs Terres fertiles ! »
Ils voulaient que les Chevaliers assument la charge.
— Hahahahahaha
— L’Union, mdr
— Ils se comportent enfin comme une union, hahaha
« Exactement. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Une production importante implique une imposition importante. Pour faire de ce slogan une loi, il nous faut du pouvoir ! Pas vrai ? »
« C’est ça ! Il nous faut du pouvoir ! » Pickle, désormais ardent partisan, reprit ses paroles avec enthousiasme.
— PTDR
— Pff
— Oh là là, hahaha
— C’est tellement vrai
— Magnifique
— Ça, c’est du sérieux
— On dirait l’Allemagne d’avant la Première Guerre mondiale, mdr
« Nous sommes tous des fermiers ! Nous défendrons nos droits ! Debout, milice ! »
« Debout ! »
« Milice ! »
La propagande de Donuts parvint à unir l’Union Nonghyup, autrefois divisée. Après tout, personne ne voulait payer d’impôts. Et ce n’était pas tout. Il rallia même à sa cause des villageois qui n’étaient pas Chevaliers. Si un seul camp devait supporter toute la charge, il finirait évidemment par se plaindre. Leur justification était que les contribuables étaient ceux qui gagnaient le plus.
« Ouaaaais ! »
« Que les riches paient les impôts ! »
Les factions de Horn Ramen et de MiddleAgedDetective scandèrent leurs slogans avec l’Union. Leurs rugissements firent trembler la salle.
La fortune leur souriait à plus d’un titre.
***
Peut-être était-ce grâce à leur nombre. Bientôt, des rumeurs favorables à l’Union commencèrent à se répandre.
« Quoi ? Donuts, de l’Union Nonghyup, a repoussé les étrangers ? »
« Des étrangers ? Qui ça ? »
Les murmures gagnèrent même les habitants neutres.
« On dit que des envahisseurs terrifiants sont venus dans notre village, mais que Donuts les a chassés. »
Tout le monde n’avait pas assisté de ses propres yeux à l’invasion du Village de Paprika. Près de trente à quarante pour cent des habitants n’étaient même pas connectés à ce moment-là. Il était d’autant plus facile de déformer les rumeurs.
« D-Donuts ? Ce type ne sait même pas se battre. »
« Apparemment, il les a fait partir rien qu’avec sa langue ! Sans lever une arme ! »
« Pas possible ! »
« L’Union nous a protégés ? »
« Pendant ce temps, j’ai entendu dire que les Chevaliers font payer la protection. Ils sont donc à l’opposé, non ? »
« C’est vrai… »
Les villageois racontaient la scène où Donuts avait conclu un accord avec Paprika comme s’il les avait repoussés à lui seul. D’une certaine façon, c’était vrai. Mais, au fil des récits, Donuts devenait de plus en plus un héros et les Chevaliers, de cupides marchands.
« Au juste, que protègent les Chevaliers s’ils exigent qu’on les paie pour ça ? »
En réalité, rien n’avait été décidé. Les Chevaliers n’avaient même pas encore lancé leur activité, mais les rumeurs se propageaient comme une traînée de poudre.
« Qui sait ? Peut-être qu’ils protègent tes champs si tu paies, mais quand le danger est arrivé, c’est Donuts qui s’est dressé contre lui. Les Chevaliers n’ont rien fait. »
« Exactement. »
« Bon sang… L’Union Nonghyup, c’est encore vous qui nous avez tirés d’affaire ?! » Bien sûr, celui qui criait était l’un des leurs.
Impossible de distinguer les membres de l’Union, tant ils étaient nombreux et répandus partout.
— Ces fichus fermiers, mdr
— Incroyable que ça ait tourné comme ça
— Les Chevaliers n’ont vraiment rien fait, en plus, hahaha
— Ils me tuent, là
— Mais Donuts les a bien chassés
À force de jouer sur leur nombre, l’influence de l’Union ne cessait de grandir. Gagner du poids au Village de Cheese n’aurait normalement pas eu grande importance, mais cette fois, si.
« Envoyez Donuts au Parlement ! »
« Oui ! Donuts au Parlement ! »
Le village devait prendre des décisions communes. Les habitants commencèrent à s’accorder pour confier les rênes à Donuts. Ce genre de pouvoir était même plus fort que les épées de fer. Sur un toit, un avatar chauve observait la scène.
[Takoyaki]
Il sentit que l’atmosphère changeait.
« Quand le pays est en proie aux troubles et que les rebelles se soulèvent, les héros deviennent nécessaires. »
— ?
— Qu’est-ce qu’il raconte ?
— Des rebelles ? C’est juste des fermiers, mdr
— On n’en est pas encore là, hahaha
— PTDR, Takoyaki veut juste avoir son moment de gloire…
***
Takoyaki ne fut pas le seul à percevoir le changement dans l’opinion publique. Le Commandant Radish Servant le remarqua lui aussi.
Clac.
Depuis la fenêtre du deuxième étage de la Maison SweetRadish, il contemplait les rues en contrebas, plongé dans ses pensées.
« Le chat du serveur, les discussions sur le Parlement sur la place… Rien de tout ça ne me plaît. »
— Ouais
— L’Union s’en sort mieux que prévu
— Pas facile de gérer un vieux briscard comme Donuts, mdr
— Les Chevaliers feraient mieux de bien choisir leurs représentants…
Donuts avait le don de sentir la tendance générale et de comprendre la société. Horn Ramen et MiddleAgedDetective étaient pareils : des hommes aux mains calleuses, forgées par une longue expérience. À l’inverse, les Chevaliers n’étaient qu’une bande de jeunes joueurs doués aux jeux vidéo.
Radish Servant comprit qu’il était temps de changer de tactique. Se contenter de vanter l’utilité et l’efficacité ne leur permettrait pas de gagner le soutien du peuple. Les gens achetaient volontiers aux marchands, mais personne ne les aimait vraiment.
« Tss. »
Clac.
Il referma la fenêtre et descendit.
« Réparons cette porte, tout simplement. »
— PTDR
— Le grand Commandant de guerre qui fait des travaux, mdr
— Recrute donc des Chevaliers, maintenant…
— Hahaha
— Commandant ouvrier
— Radish le bâtisseur, mdr
Son titre ronflant de Commandant ne signifiait pas grand-chose. Les préparatifs pour les batailles contre d’autres villages étaient encore loin. Pour l’instant, Radish Servant n’était toujours que Radish Servant. Il devait réparer la porte cassée de la maison. Qui savait quand aurait lieu le prochain raid ?
« Pour la Maison SweetRadish, seul SweetRadish peut réparer ça, héhé. » En sifflotant comme un homme d’âge mûr, SweetRadish prit un marteau.
L’explosion avait ravagé les lieux, mais les réparations pouvaient se faire rapidement dans le jeu.
Bam. Bam.
En empilant des matériaux, il marmonna dans un soupir : « Mais pourquoi Zelo a-t-il attaqué notre maison ? Il disait qu’il n’était pas avec l’Union. »
— Carrément, mdr
— C’est ça, le mystère
— Et il est mort lui-même, hahaha
— Sérieusement, qu’est-ce que c’était que ça ?
Comme Almond n’avait jamais reconnu avoir appuyé sur le détonateur, la plupart des gens considéraient l’affaire comme un mystère non résolu. Pourquoi Zelo avait-il fait exploser des bombes juste devant l’entrée de la Maison SweetRadish ?
« Regardez le rayon de l’explosion. Ça a commencé juste devant notre porte. » Radish Servant s’interrompit au milieu des réparations et fronça les sourcils en regardant le sol.
Plus il y réfléchissait, plus ça lui semblait étrange.
« Alors, il s’est fait exploser juste devant la porte. »
— ?
— Attends
— Ouais, c’est vrai
— C’était trop près pour être un accident…
— Pourquoi se serait-il tenu devant l’entrée ?
Radish Servant tapa dans ses mains. « Ah. La maison était vide à ce moment-là, non ? »
— Oh !
— Pas possible
— Dingue
— Quoi ?
— Oh…
Pourquoi personne n’y avait-il pensé ? La Maison SweetRadish était vide. Zelo s’était approché de la porte d’entrée et avait fait exploser son propre corps. De toute évidence, il avait essayé de faire sauter la porte, mais avait échoué.
Mais pourquoi ? Qu’essayait-il de voler ?
« Pourtant, rien n’a disparu. »
Zelo n’avait rien volé. Peut-être n’en avait-il pas eu le temps parce que la bombe avait explosé. Qu’est-ce qu’il cherchait ?
Ting.
Quelque chose heurta le pied de Radish Servant. Il se pencha et repéra une planche fendue.
« Hein ? »
Il retourna la pancarte et se figea.
Un frisson lui parcourut l’échine.
[L’Union n’oublie jamais. L’Union ne pardonne jamais.]
— ?
— Putain de merde
— C’est quoi, ça !
— Aïe !?
— Waouh
— J’en ai des frissons, mdr
— C’est QUOI, ça ???
***
Pendant ce temps, Zelo avait de nouveau rencontré les villageois de Paprika, au fond des mines.
« Qu’est-ce que tu veux ? Pourquoi revenir nous voir ? »
« Je crois que nos intérêts se rejoignent. »
Ils attendirent qu’il s’explique.
« Je suis Mineur de deuxième palier. Cet ami est sur le point de progresser, lui aussi. » Zelo leur révéla soudain sa profession.
« Et alors ? »
« Les Mineurs de deuxième palier peuvent extraire de l’Obsidienne. Si elle apparaît, bien sûr. » Il leur exposa sa grande vision.
« Hein ? On le sait déjà. Nous sommes Mineurs, nous aussi. » L’un d’eux tenta de bluffer.
Zelo avait déjà percé leur jeu à jour. Il visait le troisième palier et avait donc compris. Ces gens ne cherchaient pas à obtenir de l’Obsidienne. Ils étaient coincés à récolter du fer.
« Pourtant, l’un d’eux était un Chaman de lave… ? »
C’était une voie de spécialisation du quatrième palier. Un joueur était au quatrième palier tandis que les autres étaient toujours bloqués au fer. La conclusion était évidente.
« Vous avez dépensé toutes vos pièces pour une seule personne. Vous vous prétendez Mineurs ? »
Ils se raidirent.
« Vous êtes sans emploi. » Zelo avait mis le doigt sur la vérité.
À l’exception du Chaman de lave, tous les villageois de Paprika étaient sans emploi.
— Waouh
— Incroyable
— Quelle violence
— Putain de merde
— C’est bien Zelo, ça !?
— Légendaire
« Protégez-moi pendant que j’extrais l’Obsidienne. Je vous en donnerai un peu. »
Les galeries les plus profondes grouillaient de monstres plus coriaces. Zelo et Choco Shroom ne pouvaient pas s’en sortir seuls, mais traîner avec eux des villageois de Cheese pris au hasard ne ferait que réduire leurs profits. Dans ce genre de situation, mieux valait coopérer avec des étrangers.
« Et la prochaine fois, apportez juste de quoi vous habiller. »
— Pas possible
— Il va encore en vendre comme ça ??? Mdr
— Zelo le visionnaire
— Génie
— Maintenant, l’Union va être forcée de mieux s’armer, hahaha
— Brillant
En attisant la concurrence, il stimulait la demande en fournitures de guerre. Zelo voyait déjà bien plus grand.