Chapitre 880
Le monde du sport était ainsi fait. On disait que seul le résultat comptait, mais la réalité était un peu différente. Toutes les victoires n’avaient pas la même valeur. Par exemple, quand quelqu’un qui gagnait toujours remportait encore la victoire, c’était impressionnant. Malgré l’exploit, les gens réagissaient en lançant : « Ennuyeux », ou « Encore lui ? »
Au bout d’un moment, les fans aspiraient à voir émerger un nouveau challenger. Ils voulaient vibrer à nouveau. En fin de compte, rien ne remuait autant le cœur des gens que la rébellion de l’outsider. Une équipe en difficulté qui réussissait un parcours miraculeux et remportait le tournoi, c’était exactement ce que Joseon avait accompli cette fois-ci. Sa victoire avait bien plus de poids que toutes les autres. Mais il y avait un détail important à prendre en compte.
« C’est vrai uniquement pour ceux qui connaissent vraiment Civil Empire. »
Comme l’avait dit Ju-Hyeok, il fallait déjà bien connaître Civil Empire pour saisir toute la valeur de cette victoire. Il fallait savoir à quel point Joseon avait été faible, à quel point les infrastructures du jeu étaient médiocres en Corée, et ainsi de suite. Pour vraiment mesurer l’impact de cette victoire, il fallait au moins suivre le jeu depuis deux ans.
« Mais la plupart des gens en Corée ne sont pas dans ce cas. »
Civil Empire était un jeu impopulaire en Corée. La plupart des nouveaux fans ne s’y étaient intéressés qu’à l’occasion du match très médiatisé entre la Corée et le Japon. À leurs yeux, la victoire de Joseon semblait spectaculaire simplement parce que ces matchs disputés et à forts enjeux étaient passionnants, ou parce que l’équipe avait battu des rivaux voisins comme le Japon et la Chine. Pas parce que Joseon avait été l’outsider.
Bien sûr, ils savaient intellectuellement que Joseon était l’outsider, puisque tout le monde le répétait. Mais vivre les difficultés d’une équipe de près et simplement en avoir entendu parler, c’était très différent. Si on avait suivi Joseon depuis le début, on aurait pleuré à chaudes larmes, comme la plupart des utilisateurs d’Embul, quand l’équipe avait gagné.
[J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps…]
[Je n’aurais jamais cru pleurer devant un tournoi d’e-sport… Je peux mourir heureux, maintenant.]
[Ahhh… Everyone~ s’est donné à fond…]
Et les spectateurs occasionnels, qui n’avaient suivi le tournoi que d’un œil ? Bien sûr, ils avaient applaudi pendant l’événement, mais qu’en était-il après ?
« L’engouement est vite retombé. »
Comme pour tout le reste, le souvenir était déjà en train de s’estomper. La victoire de Civil Empire avait suivi le même cours. À vrai dire, l’actualité fonctionnait toujours ainsi. À moins qu’un événement soit vraiment énorme, aucune histoire ne restait à la une plus d’une semaine.
« C’est pour ça que cette vidéo était si importante. »
Vrrr.
Après avoir expliqué tout cela, Ju-Hyeok fit pivoter sa chaise.
« Bâille. »
Encore vaseux à cause de sa gueule de bois, Sang-Hyeon acquiesça en bâillant, puis se leva lentement. Il ouvrit le réfrigérateur et en sortit du lait et des céréales aux amandes, sans avoir l’air de prendre la conversation très au sérieux.
Ju-Hyeok poursuivit : « Pour comprendre l’histoire de Cookie, pas besoin de connaître Civil Empire. »
Il fallait du contexte pour comprendre la victoire de Joseon, mais aucune connaissance préalable pour saisir l’histoire de Cookie. La vie, la mort et les rêves étaient universels. Cookie avait tenu bon et poursuivi son rêve malgré la mort. Peu d’histoires sportives pouvaient émouvoir les gens comme celle-là.
« C’est pour ça que le Directeur Jang tenait absolument à produire le documentaire. Et Cookie a accepté lui aussi. »
Grâce à cela, l’intérêt pour Civil Empire avait retrouvé un second souffle au moment même où il semblait s’essouffler. Cela pouvait devenir un formidable tremplin pour la future ligue professionnelle de Civil Empire et les joueurs qui s’y préparaient.
« Ah… Au bout du compte, Papa Cookie nous a même laissé ça. »
Sang-Hyeon porta une cuillerée de céréales à sa bouche et marmonna : « J’espère que ce n’est pas vraiment la dernière chose qu’il nous laissera. »
Il regrettait d’avoir parlé de dernière chose, mais tous savaient qu’un souhait aussi modeste ne pouvait pas renverser le cours implacable de la vie et de la mort.
« … »
Ju-Hyeok regarda Sang-Hyeon manger ses céréales, le visage sombre.
« C’est vrai. »
Il s’était tellement concentré sur les aspects commerciaux qu’il avait failli l’oublier.
« Cookie… est vraiment en train de mourir. »
Tout ce qui s’était passé n’avait été possible que parce que Cookie avait traversé ces épreuves avec tant de courage. Il avait vraiment vécu les difficultés et suivi tout le cheminement, comme il l’avait dit.
« Des nouvelles de Cookie ? »
« Il a passé un autre examen, mais on n’a pas encore les résultats. »
« Je vois… »
S’ils ne communiquaient pas les résultats, c’était probablement que… rien n’avait changé.
« Je vais lui demander. »
« Lui demander ? »
Ju-Hyeok fut surpris. Ce n’était pas facile à demander, et Sang-Hyeon n’était pas du genre à se mêler des problèmes personnels des autres.
« Si la fin est vraiment proche… je veux m’y préparer. »
« … »
Un souvenir hantait encore Sang-Hyeon : le jour où il n’avait pas pu se préparer à une fin.
« Tu arrêtes le tir à l’arc ? Toi ? Mais pourquoi, bordel ?! »
« Ça ne m’amuse plus. »
« Quoi… ?! Tu t’entends parler ?! »
Sang-Hyeon marmonna d’un ton ferme : « Il faut que je lui demande. »
***
En Corée, au printemps, les températures faisaient le grand écart.
« Mets au moins quelque chose ! Il fait un froid de canard, le soir ! »
« … D’accord. »
En ronchonnant, Sang-Hyeon enfila un cardigan léger par-dessus son tee-shirt et sortit.
« Tu les retrouves où ? Vous allez manger quoi ? » demanda Ju-Hyeok en se léchant les lèvres, alors qu’il ne venait même pas.
Si Sang-Hyeon lui disait qu’il allait manger des pieds de porc grillés et épicés, Ju-Hyeok restait généralement là, la bave aux lèvres, à s’imaginer le repas.
« Ah~ Une bouchée de ces pieds de porc grillés, bien fumés… posés sur du riz blanc tout frais… La texture moelleuse qui se mêle aux grains bien tendres… »
Et pourtant, il n’en mangerait pas une miette. Ju-Hyeok s’obstinait toujours à prendre un vrai petit-déjeuner bien préparé chaque matin plutôt que des céréales. Mais aujourd’hui, il n’allait même pas pouvoir en profiter.
« Je suppose qu’on va juste commander plein de trucs ? »
« … Tu vas commander à manger ? Pour un dîner aussi important ?! Sans même choisir le menu à l’avance ?! »
Ju-Hyeok recula, horrifié.
« Ouais. Bon, faut que j’y aille. »
Bam.
Sang-Hyeon claqua la porte derrière lui et partit en courant.
« Les gosses de riches étaient pas censés manquer d’appétit à force d’être gâtés ? Celui-là, c’est un mutant… »
En riant tout seul, Sang-Hyeon dévala les escaliers abrupts du quartier.
« Oh ? »
Crissement.
Il s’arrêta net.
« ? »
Sang-Hyeon croisa le regard de Ji-Ah.
« Mais… quelle heure est-il, là… ? »
Elle semblait rentrer directement du travail.
« Il est déjà minuit ? »
Quand Ji-Ah aperçut Sang-Hyeon, elle rit avec gêne et lui fit un signe de la main.
« On avait presque jamais de dîners d’équipe… mais pour une fois qu’on en a eu un, c’était du grand n’importe quoi. J’ai bu pour toute une vie. »
Elle avait bu sans presque s’arrêter pendant près de douze heures.
« Le Directeur Jang ne fait vraiment pas les choses à moitié. »
Ji-Ah aimait généralement boire, mais ces types jouaient dans une tout autre catégorie.
« O-ouais, ça se voit. »
« Tu vas où ? »
« Je retrouve les gars du groupe de réflexion et les autres. »
« Ah. »
Ji-Ah hocha la tête d’un air entendu. Ils allaient simplement se croiser et poursuivre leur chemin quand…
« Euh… »
Tap.
Elle lui prit doucement le bras.
« Cookie vient aussi, pas vrai ? »
« Ouais. »
« Ah… d’accord. »
Elle fouilla précipitamment dans son sac à main et en sortit quelque chose.
« Notre équipe de production a écrit ça. Je devais le lui donner demain… Enfin, aujourd’hui, je suppose… Bref, je devais le lui remettre. »
« ? »
« C’est une lettre. Tu sais, le genre de lettre où tout le monde écrit un petit mot quand quelqu’un s’en va ou qu’un projet se termine. »
« … Ah. »
Sang-Hyeon acquiesça et prit la lettre. Elle avait été pliée tant de fois qu’on aurait dit qu’en la dépliant, on obtiendrait une feuille immense.
« Argh, Ah-Sung n’avait vraiment pas de cœur. Je n’aurais jamais pu imaginer recevoir un truc pareil, là-bas. »
« Pareil chez Great Enterprise. C’est ça, les grandes entreprises. »
« Hé hé. »
Ils échangèrent un rire complice, se firent un signe d’adieu et se séparèrent.
Sang-Hyeon dévala de nouveau les escaliers.
« Je vais être en retard. »
À force de petits contretemps, il allait vraiment finir par arriver en retard au rendez-vous.
***
Alors qu’il consultait les horaires de bus à l’arrêt…
« Ouah, c’est Almond ! »
« C’est Almond ! C’est Almond ! »
« Hein ? »
Sang-Hyeon se figea sur place.
« C’est pas vrai… Ils crient vraiment ça ? »
Ces derniers temps, les gens le reconnaissaient souvent quand il sortait. La plupart des Coréens passaient discrètement leur chemin ou lui demandaient poliment une photo ou un autographe.
« Almond !!! »
Cette fois, on aurait dit qu’un monstre tiré d’un film catastrophe venait d’apparaître.
« Almond ! Donnez-moi un autographe ! »
Il comprit ce qui se passait tandis que la situation lui apparaissait peu à peu.
« Ah. »
Les voix étaient aiguës. C’étaient des enfants de maternelle. Toute une file d’enfants l’avait repéré en se rendant quelque part. C’était la première fois que des enfants le reconnaissaient, et il se sentit un peu dépassé.
« Les enfants ! Si vous quittez la file, vous allez perdre des points ! »
Bien sûr, l’adulte responsable pouvait retirer des points à un enfant qui quittait la file, mais il était impossible d’empêcher tout le groupe de se précipiter vers lui.
« Prenez une photo avec nous ! »
« Moi aussiii ! »
Fouuush.
Les enfants l’assaillirent.
« Si un joueur fonce tout seul, c’est un move de troll. Si tout le monde se jette dans le tas, c’est un combat d’équipe. »
Sang-Hyeon se rappela au hasard une phrase que Tako avait dite un jour.
Il rit tout seul et souleva deux enfants, un dans chaque bras.
« D’accord, d’accord, on va prendre une photo. »
« Youpiii !!! »
Les enfants le serrèrent dans leurs bras avec enthousiasme, gigotant et poussant des cris aigus. C’était assez bruyant pour lui faire vibrer les tympans, mais Sang-Hyeon ne put s’empêcher de sourire. Le rire des enfants était vraiment un remède naturel pour l’âme.
« Euh… désolée ! Juste une petite photo, s’il vous plaît. »
La maîtresse s’excusa en levant son appareil photo. On aurait dit qu’ils étaient en sortie scolaire. L’appareil, les sacs à dos assortis et le parc culturel tout proche ne laissaient aucun doute.
« Aucun souci. Prenez-en autant que vous voulez. »
Clic ! Clic !
Les enfants accrochés à lui, Sang-Hyeon afficha un grand sourire pour les photos.
« Moi aussi ! Je veux un câlin ! »
« Bien sûr. »
« Moi aussiii ! »
Il finit par prendre plusieurs autres photos dans différentes poses. Quand ils eurent terminé, un bus était déjà passé.
« Tout le monde, dites merci~ ! »
« Merciii ! »
« Vous êtes trop beau ! »
« Quand je serai grand, je veux être Almond ! »
Le bus suivant arriva au moment où ils terminaient. Sang-Hyeon monta vite à bord. De l’autre côté de la fenêtre, les enfants continuaient à lui faire de grands signes.
« Saluuut !! »
Sang-Hyeon leur fit longuement signe en souriant. Puis, il se souvint soudain…
« Ah, j’aurais dû leur demander une copie des photos. »
Il aurait bien aimé en garder quelques-unes en souvenir, lui aussi. C’était un peu dommage.
***
Après tout ça, Sang-Hyeon avait pris pas mal de retard.
« Ouf. »
Il s’engouffra dans une ruelle que quiconque avait regardé la série de la Fausse équipe nationale aurait aussitôt reconnue.
« … Ils sont déjà tous là, on dirait. »
Il s’arrêta devant une vieille maison individuelle. C’était le quartier général du groupe de réflexion.
« Je me demande comment ils vont. »
Ça faisait si longtemps qu’il n’avait pas ouvert cette porte.