Chapitre 846
Anto avait grandi dans un ranch. Celui-ci abritait des troupeaux de moutons blancs à la laine épaisse et quelques chiens de berger. C’étaient des border collies, des bêtes remarquablement intelligentes. Anto les observait toujours de près, fasciné par la façon dont ils rassemblaient les moutons.
Les border collies filaient dans tous les sens, débordant d’énergie, tout en aboyant sans cesse. Leurs aboiements poussaient les moutons dans la direction opposée. Le spectacle avait quelque chose d’étrange. Pourquoi les moutons avaient-ils si peur de chiens qu’ils n’avaient jamais vus ? Pourquoi se serraient-ils les uns contre les autres dès qu’ils apercevaient ces créatures ?
Après des années d’observation, Anto en avait conclu que c’était la peur qui les faisait agir ainsi. Les chiens descendaient des loups. Les races comme les border collies, en particulier, conservaient des traces de leurs ancêtres lupins, contrairement aux adorables bichons maltais et caniches. Les border collies ressemblaient aux loups, comme les huskies et les jindos, et les loups étaient les prédateurs naturels des moutons.
Aux yeux des humains, ces chiens semblaient mignons et inoffensifs. Pas aux yeux des moutons. Pour eux, ces chiens étaient terrifiants, presque apparentés à leur pire ennemi. Même sans la moindre attaque, les aboiements suffisaient à paralyser les moutons. Terrifiés, ils se contentaient de bêler et de s’éloigner des chiens.
Leur seul espoir était de fuir pour ne pas se faire dévorer. Un espoir bien vain : leur allure pataude ne leur permettrait jamais de distancer un prédateur. Pourtant, ils couraient, s’accrochant à la faible possibilité de s’en sortir. Anto les trouvait stupides, mais il ne tarda pas à comprendre que les humains n’étaient souvent pas différents de ces moutons.
Ceux qui se dépensaient au-delà de leurs forces, ceux qui élevaient la voix sans raison et ceux qui se jetaient dans des ennuis encore plus graves… Ils étaient tout aussi stupides. Et la source de leur bêtise ? La peur. Les humains n’étaient pas différents des moutons.
Ils se croyaient supérieurs aux animaux, mais les observations d’Anto prouvaient le contraire. Les humains avaient eux aussi leurs bergers, seulement, ceux-ci n’étaient pas des créatures tangibles. Plus difficiles à reconnaître, ils se cachaient au plus profond de leur psyché, aux confins de leurs peurs.
Anto avait toujours cherché à débusquer ces peurs. À présent, alors que la deuxième partie se déroulait, il les vit. Il comprit ce que Cookie voulait faire et quelle stratégie Joseon allait adopter.
« Qu’est-ce qui lui ferait le plus peur ? »
Anto avait percé à jour le berger de Cookie.
« Le terrain. »
Face à un terrain avantageux, rien ne terrifiait davantage un commandant que de ne pas savoir en tirer parti. Cookie chercherait sans aucun doute à exploiter au maximum les montagnes. Ses éclaireurs avanceraient agressivement, mais ses soldats se disperseraient en petits groupes et deviendraient vulnérables aux forces romaines. Comment Cookie allait-il réduire ce risque ?
[Repli au contact]
Donner l’ordre de fuir serait la stratégie gagnante de Cookie. Et, à présent, c’était aussi celle d’Anto.
[Déplacement]
[Déplacement]
[Déplacement]
Anto conserva une formation importante tout en dispersant quelques soldats çà et là. Il fit l’impasse sur la chasse comme sur l’exploration. La peur le gagnait. La peur de se retrouver encore à court de ressources, mais Anto savait qu’elle était nécessaire à la victoire.
« De toute façon, c’est fini si je ne prends pas l’avantage sur cette carte dès le début. »
Il prit donc une décision. Il exploiterait à fond son talent : tirer brillamment parti des angles morts de l’adversaire. Anto dispersa ses soldats romains de manière à donner l’impression qu’ils étaient des dizaines, puis les déplaça avec méthode.
À la rencontre des troupes de Joseon, ils les poursuivraient sans hésiter. Et, naturellement, les soldats de Joseon fuiraient. Un autre groupe de Romains les attendrait plus loin, sur leur chemin. En tombant sur ces nouvelles forces, les soldats de Joseon s’enfuiraient encore et choisiraient une autre route. Ils croiraient décider eux-mêmes de leur itinéraire, mais ce n’était pas le cas.
Des angles de placement subtils, un timing précis et la terreur psychologique des angles morts. Dans une telle situation, l’itinéraire le plus sûr était déjà gravé dans leur esprit. De plus, les soldats de Joseon suivaient tous le même schéma, tels des moutons programmés par la peur.
[Repli au contact]
Ce commandement était profondément ancré en eux. Anto en fut encore plus convaincu en observant les réactions de Joseon à cet ordre. Il se mit à élaborer des pièges toujours plus complexes, réunissant vingt ou trente soldats à la fois pour encercler les forces de Joseon.
« Ouaf ! Ouaf ! »
Les soldats romains aboyèrent, et les troupes de Joseon prirent la fuite.
« Bêêê ! Bêêê ! »
On aurait presque entendu des moutons bêler. Puis Rome révéla son véritable instinct de prédateur.
[Embuscade]
Ce n’étaient pas de simples chiens de berger. C’étaient des loups déguisés en chiens.
[Attaque]
« Quoi !? Les forces de Joseon ont été anéanties !? »
« Elles sont tombées droit dans le piège ! »
Grrrr... !
En un instant, les soldats romains encerclèrent et anéantirent six soldats de Joseon.
« Oh, Rome a transformé ce risque en récompense, pas vrai ? »
« C’était un pari risqué, avec peu à gagner, mais ils l’ont réussi. Maintenant, c’est tout bénéfice, puisque le risque ne s’est pas concrétisé, non ? »
Pour les observateurs, cela ressemblait à un pari insensé. Pourtant, il n’y avait jamais eu le moindre risque. Même les commentateurs, qui voyaient toute la carte, ne pouvaient pas anticiper les mouvements d’Anto ; lui, pourtant, orchestrait le tout alors qu’il n’en voyait qu’une petite partie. Il n’avait pas besoin de connaître chaque chemin. Il lui suffisait de s’assurer que l’ennemi emprunte ceux qu’il connaissait.
« Quoi ? Encore !? Une autre erreur d’exploration !? »
Une erreur de l’adversaire ? Non. Le seul tort de Joseon était d’avoir trop bien joué. Leur unique faute avait été de choisir la meilleure route pour fuir, et ils en étaient morts. Les bonnes décisions se lisaient à livre ouvert, les mauvaises se payaient. Cette ironie allait peu à peu ronger Cookie.
« Je les tiens. »
Anto était satisfait, mais pas à cause des deux grandes exterminations. Éliminer quelques éclaireurs au début ne faisait gagner à Rome qu’un peu de temps. Le véritable avantage était ailleurs : Joseon ne pouvait plus avancer.
« Ils n’ont pas pu examiner correctement la base principale. »
Dans cette partie, le principal avantage d’Anto consistait à dissimuler la configuration de sa base principale.
***
« Quoi ? Dans ce cas… »
En regardant la partie, Chi-Seung bondit de son siège. Malgré l’avantage offert par la carte, la situation de Joseon semblait mal engagée.
« Anto ne sait pas tout. Il les mène là où il veut. »
« Ça ne désavantage pas un peu Joseon ? Oh, ils battent en retraite, non ? »
« Enfin, pour être juste, ce n’est pas si grave pour Joseon. La chasse se passe toujours très bien… »
Non. Chi-Seung secoua instinctivement la tête. Les commentateurs ne comprenaient pas en quoi c’était si problématique. Cela signifiait que Joseon ne pouvait pas voir l’intérieur.
« On ne peut pas entrer dans la base ? Comment on en est arrivés là ? Anto aurait un hack de vision ou un truc du genre ? » marmonna SharpSphere, incrédule.
Ses mots étaient à peine cohérents. Toute l’équipe de réflexion de Joseon sombra dans le désarroi.
« Si on ne peut pas entrer, comment on va se placer pour assassiner le prêtre !? »
Leur stratégie gagnante reposait sur l’exploration du terrain à l’intérieur de la base principale ennemie.
« Je n’avais pas prévu cet obstacle. »
Ils ne s’étaient pas attendus à se heurter à une telle difficulté. Comme dans la plupart des jeux de stratégie en temps réel, Civil Empire permettait d’explorer les bases principales ennemies au début de la partie. Sauf cas rare, comme sur la carte des Murs anciens, c’était généralement possible. Et puis, il s’agissait d’un terrain montagneux.
Alors pourquoi ? Comment en étaient-ils arrivés là ?
« Ça… »
Chi-Seung avait une intuition. Contrairement à Cookie, il voyait la situation dans son ensemble. Et, contrairement à OrangeKing, il connaissait la stratégie de Cookie. En croisant ces deux éléments, une seule conclusion s’imposait.
« Anto est au courant. »
Anto connaissait la stratégie de Joseon.
« Quoi… ? »
« Il sait qu’on veut explorer le terrain de la base… »
Comment Anto avait-il pu le prévoir ? C’était un mystère, mais c’était bien ce qui se passait. Même si cela l’agaçait, Chi-Seung devait énoncer l’évidence.
« Regardez ses mouvements. »
Les autres membres de l’équipe observèrent les forces d’Anto. Il rabattait les troupes de Joseon comme des moutons, en accordant une attention toute particulière à une zone.
« Il les élimine toutes près de sa base principale, pas vrai ? »
« Oui. »
Les endroits où Anto coinçait et éliminait les forces de Joseon se trouvaient toujours près de la base principale de Rome. Même quand des occasions se présentaient ailleurs, il ne s’engageait pas trop. Il ne prenait de telles initiatives risquées qu’à proximité de la base principale.
« Si on continue d’avancer sans connaître la disposition des lieux, on devra abandonner le plan. »
« Vous pensez que Cookie l’a compris… ? » demanda Water Dumpling avec inquiétude, derrière lui.
Chi-Seung secoua la tête.
« Non. Pas encore. »
Du point de vue de Cookie, les deux incidents récents ne suffisaient pas à tirer une telle conclusion.
« Et puis… »
Même si Cookie l’avait compris, il n’aurait rien pu y faire.
« Il ne s’arrêterait pas. »
La stratégie n’était pas encore complètement bloquée. Changer de plan au moindre signe inhabituel ne ferait que semer la confusion. Cookie ne prendrait pas une telle décision.
Anto savait lui aussi que Cookie ne renoncerait pas. Il avait délibérément orienté les événements pour que Cookie poursuive son plan, profitant juste assez de la situation sans en faire trop.
« C’est un adversaire tenace… Mais nous n’avons pas encore abattu toutes nos cartes. »
« Qu’est-ce qui nous reste ? On ne peut pas entrer si on ne voit pas l’intérieur ! »
Chi-Seung serra les dents.
« Le repérage par le faucon. »
« Hein ? »
« On ne l’a pas encore utilisé une seule fois. On peut s’en servir deux fois. Ça devrait nous donner la vision qu’il nous faut. »
Cookie avait retenu son repérage par le faucon, probablement parce qu’il avait senti que quelque chose clochait.
***
Ni les commentateurs ni le public ne connaissaient la stratégie en cours.
Badaboum !
[Joseon — Deuxième ère]
Joseon passa à la deuxième ère.
« Joseon passe à la deuxième ère avec un peu d’avance ! Malgré la perte de deux unités d’exploration plus tôt, leur progression est remarquablement rapide. En fait, ils vont encore plus vite que la dernière fois, non ? »
« Tout à fait. C’est en partie parce que Rome avait un ouvrier de moins au début, ce qui s’est répercuté sur le passage à la deuxième ère. Mais Joseon a repris le rythme. »
Ils eurent beau le dire, l’écart avant le passage à la deuxième ère était sensiblement plus faible que lors de la première partie. À l’écran, Cookie affichait un air tendu. Après tout, leur stratégie prévue devait commencer à la deuxième ère.
« Mais on avance à l’aveugle. »
Ils devaient pénétrer dans la base adverse à la deuxième ère pour se placer avantageusement, mais ils ignoraient où se trouvaient les positions favorables. Ils ne savaient pas non plus où étaient exactement les prêtres. Cela ne suffisait pourtant pas à abandonner la stratégie.
« On ne réussira jamais si on n’y arrive pas sur cette carte. »
La carte des Montagnes escarpées se prêtait particulièrement bien au plan de Chi-Seung visant à assassiner le prêtre. Si cette tentative réussissait, les parties suivantes leur offriraient aussi un avantage considérable. Si Rome perdait celle-ci, elle continuerait de prendre du retard. Elle aurait perdu ses prêtres au début lors des deux parties. À la troisième, Rome serait obligée de les protéger avec une prudence extrême, ce qui augmenterait encore les chances de Joseon de l’emporter.
« On doit tenter le coup. »
Bien sûr, cela lui nouait l’estomac. Les angles morts opaques de leur champ de vision étaient intimidants. Le regard de Chi-Seung se porta naturellement sur les deux faucons qui volaient au-dessus des commandants adjoints.
[Repérage par le faucon × 2]
Il leur restait deux faucons. Il était courant d’en utiliser un tôt pour relancer son long temps de recharge, mais ils avaient gardé les deux pour précisément ce genre de situation. Et…
[Almond]
Almond reçut le premier arc court.
[Chef]
Il fut ainsi désigné comme chef.
« Deux faucons, un Almond… »
Cookie hocha légèrement la tête. Ça valait le coup d’essayer.
[Infiltration]
Il indiqua un itinéraire vers la base principale de Rome.
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