Chapitre 845
Les avantages et les inconvénients d’une carte dépendaient souvent de l’interprétation qu’on en faisait, mais certaines étaient indéniablement conçues pour favoriser des civilisations précises. Les Ravins rocailleux en faisaient partie. Avec 80 % de son terrain composé de régions montagneuses, toute civilisation bénéficiant d’avantages liés à la montagne y gagnait un atout considérable.
« Cette carte, les Ravins rocailleux, est l’une des cartes montagneuses les plus difficiles d’Empire Civil ! »
Les commentateurs semblaient visiblement enthousiastes.
« En général, un terrain trop montagneux peut être un désavantage pour les civilisations axées sur les archers, comme Joseon. Mais cette saison, Joseon a affiché d’excellents taux de victoire sur les cartes montagneuses ! »
Pour Joseon, les cartes montagneuses avaient toujours été une bénédiction mitigée. La vitesse de déplacement accrue sur ce type de terrain était utile, mais les obstacles compliquaient souvent l’utilisation efficace des archers. Cette saison, toutefois, Joseon avait trouvé le moyen de surmonter cette difficulté.
« Avec Almond à la tête de l’équipe, les joueurs de Joseon se sont longuement entraînés aux tirs courbes. Les cartes montagneuses ne sont plus un obstacle majeur pour eux ! »
Leur entraînement à toucher des cibles dissimulées derrière des obstacles avait porté ses fruits : les cartes montagneuses posaient désormais beaucoup moins de problèmes aux archers titulaires.
« Et pendant que nous en parlons, la partie vient de commencer ! Rome se trouve à midi, en bleu, et Joseon à six heures, en rouge ! »
La partie commença, et les marqueurs bleu et rouge se déplacèrent rapidement à l’écran.
« La distance entre les deux bases est relativement courte. C’est presque une ligne droite. Joseon pourrait donc lancer une attaque très tôt. »
« De son côté, Rome se prépare peut-être à contrer une stratégie aussi précoce. »
« C’est exact. Beaucoup d’experts prédisaient que cette finale opposerait le style agressif de Joseon aux tactiques défensives de Rome. La configuration de cette deuxième partie correspond tout à fait à ce scénario. »
La carte, parsemée de falaises abruptes et de sommets imposants, ne pardonnait rien. Les civilisations comme Rome, qui ne bénéficiaient d’aucun bonus de déplacement en montagne, y étaient fortement limitées.
« Rome aura probablement du mal à prendre l’initiative sur cette carte. »
« Même ses unités de cavalerie de deuxième ère, qui ont fait sa renommée, ne seront pas efficaces ici. Voilà pourquoi ses éclaireurs avancent prudemment, en grands groupes. »
Rome avait déployé ses équipes d’éclaireurs par groupes de dix, une approche nettement plus défensive que les patrouilles habituelles de cinq hommes.
« Pourquoi font-ils ça ? »
« Ils ne s’attendent pas à obtenir grand-chose en début de partie, alors ils se regroupent pour tendre une embuscade aux éclaireurs isolés qu’ils rencontreraient. »
Cette approche réduisait de moitié l’efficacité de leur reconnaissance, mais leur supériorité numérique leur assurait une meilleure puissance de combat en cas de rencontre.
« À l’inverse, Joseon recueille les informations sur la carte beaucoup plus vite. »
Bien qu’ils fussent moins nombreux, les éclaireurs de Joseon se séparaient en groupes de deux ou trois si nécessaire, puis transmettaient efficacement les informations récoltées.
« Joseon doit être ravi ! Même s’ils tombent sur les grands groupes d’éclaireurs de Rome, ils n’ont qu’à s’enfuir ! »
« Ah, parce qu’ils sont plus rapides ?! »
« Exactement ! Le nombre de soldats de Rome ne sert pas à grand-chose s’ils ne peuvent pas rattraper les éclaireurs de Joseon ! »
« Alors, comment Rome peut-elle contrer ça ? »
« Il lui faudrait tendre des embuscades, mais c’est difficile à faire efficacement sans disposer d’assez d’informations sur la carte. »
Pour tendre une embuscade, il fallait mieux connaître le terrain que son adversaire. À ce stade, Joseon avait l’avantage. Pourtant, Rome conservait ses équipes de dix éclaireurs et restait près de certains éléments du terrain, dans une posture qui semblait défensive. On aurait dit qu’elle misait tout sur une occasion précoce de prendre l’avantage.
« Rome semble excessivement concentrée sur la prise d’avantage en début de partie. »
OrangeKing pencha la tête devant la stratégie inhabituelle d’Anto.
« Exactement. Renoncer à une telle couverture de reconnaissance… c’est étrange. »
Sur une carte comme les Ravins rocailleux,la connaissance du terrain était essentielle. Sans savoir où se trouvaient les pentes, les hauteurs stratégiques et les lignes de vue avantageuses, un combat pouvait facilement tourner au désastre. Pourtant, Anto concentrait presque tous ses efforts de reconnaissance près de sa base et refusait de disperser ses forces.
« Il mise simplement sur la chance ? »
Le commentateur supposa qu’Anto prenait un risque extrême, en misant tout sur un gain en début de partie.
« C’est possible. Peut-être qu’Anto pense qu’un avantage précoce est la seule façon de rivaliser avec Joseon sur cette carte. »
Parfois, quand ils se retrouvaient dans une situation défavorable, les joueurs se lançaient dans des paris risqués sans se rendre compte que leur désespoir venait justement de leur position désavantageuse. Mais il s’agissait d’Anto. Ce genre de manœuvre inconsidérée ne lui ressemblait pas.
« Peu importe sous quel angle je regarde, ça n’a aucun sens. »
OrangeKing ne pouvait pas en dire beaucoup plus.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
OrangeKing ne parvenait pas à comprendre la stratégie d’Anto.
***
« Cette carte… »
Cookie se remémora sa discussion avec l’équipe du groupe de réflexion.
« Nous allons chercher à éliminer leurs prêtres. »
Le plan visant les prêtres de Rome était la pierre angulaire de la stratégie de Chi-Seung pour vaincre Rome. Si une équipe débutante avait proposé cette idée, les autres l’auraient jugée évidente. Tout le monde savait que les prêtres étaient essentiels à la stratégie de Rome, mais leurs discussions étaient entrées dans les détails. Ils avaient trouvé une manière originale de mettre leur plan à exécution et l’avaient étayée par des preuves.
« Même Anto ne verra pas ça venir. »
Le plan reposait sur l’exploitation d’un angle étroit et inattendu. Même si Rome mettait la priorité sur la protection de ses prêtres, elle ne pouvait pas se défendre contre ce qui échappait à sa perception.
« S’ils ne le savent pas, ils vont le payer. »
Dans un jeu comme dans une vraie guerre, le savoir, c’était le pouvoir.
Cookie donna des ordres pour optimiser l’efficacité de la reconnaissance.
[Repli au contact]
Il ordonna à chaque éclaireur de fuir dès qu’il rencontrerait l’ennemi.
[Repérez les hautes falaises près de la base ennemie]
Cookie dirigea les éclaireurs vers des hauteurs stratégiques près de la base de Rome. Les équipes se divisèrent en petits groupes de deux ou trois, dévoilant peu à peu davantage de terrain.
Ils tombèrent parfois sur des éclaireurs de Rome, mais la vitesse de déplacement supérieure de Joseon leur permit de s’échapper facilement. D’autres éclaireurs revenaient rapidement combler les trous, assurant une couverture constante de la carte.
Puis…
« !? »
Ding !
Une alerte signala qu’une équipe d’éclaireurs de Joseon était attaquée.
« Hein ? »
En vérifiant l’origine du signal, Cookie vit qu’une vingtaine d’éclaireurs de Roman encerclaient un groupe de sept ou huit éclaireurs de Joseon.
« Comment peuvent-ils être aussi nombreux ici… ? »
La différence de nombre était sidérante.
« Et pourquoi n’ont-ils pas réussi à s’échapper ? »
Malgré leur avantage de vitesse, les éclaireurs de Joseon s’étaient retrouvés piégés par le nombre écrasant de leurs adversaires.
Clac, clac, clac !
Cookie fixa l’écran, muet de stupeur.
« … »
Rome avait concentré ses forces dans cette zone, déployant juste assez de soldats pour couvrir le terrain et empêcher toute fuite. Si ce pari échouait, Anto subirait de lourdes pertes. Mais il avait réussi.
« Anto prend un tel risque… ? »
Cookie resta perplexe devant ce pur pari.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Certains se demanderaient pourquoi Cookie était tombé dans un piège aussi prévisible, mais ils ne comprendraient pas toute la complexité de la situation.
« Ça ne devrait même pas être possible. »
Pour réussir une telle manœuvre, il fallait un timing, un positionnement et un engagement de ressources extraordinaires. Non, Anto ne pouvait obtenir une telle position qu’en misant volontairement tout sur cet endroit.
Si l’on arrêtait un passant pour lui demander de miser la moitié de sa fortune sur le choix entre reculer ou avancer, que répondrait-il ? Que c’était complètement fou. Anto venait de prendre ce pari, et il l’avait gagné.
Est-ce que ça avait seulement un sens ? Anto avait-il simplement eu de la chance ? Ou bien était-il tellement acculé qu’il n’avait eu d’autre choix que de s’en remettre à la chance ? Si ce n’était ni l’un ni l’autre, alors…
***
« Les éclaireurs de Joseon ont été éliminés. Rome commence fort. »
Avec vingt hommes contre sept, Rome écrasa sans appel les éclaireurs de Joseon.
« Rome a transformé son coup risqué en une belle réussite ! »
« Une stratégie très risquée pour un faible gain… et ils l’ont fait fonctionner. Comme elle n’a pas échoué, Rome ne peut qu’y gagner ! »
Les spectateurs étaient stupéfaits.
— Qu’est-ce qui vient de se passer ?
— Comment ça a pu marcher ?
— Cookie est complètement à côté de la plaque aujourd’hui.
— Sérieux, pourquoi tomber dans un piège aussi basique ?
OrangeKing voyait les choses autrement.
« Attendez… Anto sait-il ce que Cookie veut faire ? »
Les mouvements de Rome donnaient presque l’impression qu’elle avait prévu chacune des intentions de Cookie.
« Encore une erreur de reconnaissance ? Rome creuse l’écart ! »
Les forces de Joseon subirent une nouvelle petite perte, ce qui renforça encore l’élan de Rome.
« Rome est en très bonne posture. Elle a pris le contrôle de zones de chasse importantes et peut maintenant exploiter efficacement ses groupes d’éclaireurs de dix et de vingt hommes. »
Rome continuait d’accumuler les avantages sur une carte qui ne lui en accordait aucun.
« On dirait un retour de la première partie ! Joseon a la carte qui lui est favorable, mais Rome domine le début de partie ! »
Dans les parties de haut niveau, les attentes pouvaient parfois être renversées, même quand les équipes disposaient d’avantages évidents. OrangeKing comprit qu’il assistait à l’un de ces cas de figure.
« Rome sait ce que Joseon essaie de faire. Je ne connais pas l’objectif final de Joseon, mais Rome anticipe clairement ses mouvements. »
En réalité, il ne s’agissait pas seulement d’anticipation. Rome ne se contentait pas de lire les mouvements de Joseon. Elle les contrôlait.
La même chose s’était produite deux fois. De plus, comme il observait l’ensemble du champ de bataille, OrangeKing en était certain. Les mouvements précédents étaient trop méthodiques et trop fluides. Un joueur tremblant d’anxiété, qui tentait des coups désespérés, ne jouerait pas de cette façon.
Rome anticipait les mouvements de Joseon. La vraie question était : sur quoi se fondait-elle pour faire ces prédictions ?
« Qu’est-ce que Joseon cherche vraiment à faire ? »
OrangeKing examina la situation de plus près.
« Hmm… Joseon envoie en ce moment ses éclaireurs droit vers la base principale de Rome. En général, il n’y a aucune raison d’explorer aussi activement à ce stade. La priorité devrait être de sécuriser des zones de chasse. »
La différence était subtile, mais Joseon se montrait nettement plus entreprenant dans ses reconnaissances autour de la base principale de Rome.
« Ah, c’est vrai. Pourquoi adopter une telle approche ? »
« Peut-être qu’ils se disent : autant jeter un coup d’œil… Ou alors, ils peuvent simplement regarder vite fait et se replier grâce à leur vitesse de déplacement supérieure, comme d’habitude… »
Le terrain était montagneux. En début de partie, les forces de Rome n’avaient aucun moyen de rattraper les troupes de Joseon si elles décidaient de battre en retraite. La reconnaissance n’était pas censée être une mission à haut risque.
« Le problème, c’est que Rome sait exactement par quel chemin Joseon arrive, pas vrai ? »
— ??
— C’est impossible.
— Ils savent d’où ils viennent ?
— Quoi ?!
— Hein ?
Les spectateurs ne comprenaient pas la remarque d’OrangeKing. Il ne s’agissait pas d’une ou deux unités. Pendant la phase de reconnaissance d’Empire Civil, deux cents unités se déplaçaient en parfaite synchronisation. Prédire tous leurs mouvements était incompréhensible.
En outre, la stratégie actuelle de Rome consistait à mettre la pression sur les soldats de Joseon en les encerclant avec des forces plusieurs fois supérieures. Pour prévoir de telles manœuvres, il aurait fallu les anticiper non pas quelques secondes à l’avance, mais près de trente secondes avant. Était-ce seulement possible ?
« Sinon, Cookie ne serait pas tombé deux fois dans le même piège et Anto ne continuerait pas à prendre ces risques ! »
— Waouh, c’est vrai ?
— Dans ce cas, ça se tient.
— Pour moi, ça ressemble à un coup de chance.
— ?
— Si vous ne comprenez pas, contentez-vous de regarder MDR
— Comment ils pourraient le savoir ? MDR
À cet instant, OrangeKing le vit.
« Hein ? »
Quelque chose qu’on ne pouvait voir que du haut du champ de bataille, depuis la perspective de la mini-carte.
« Ils se font rabattre ? »
Rome ne prédisait pas les mouvements de Joseon. Joseon avançait exactement comme Rome le voulait.
[Repli au contact]
Cet ordre avait déclenché le piège.