Chapitre 818
La carte des Plaines mongoles était d’une simplicité extrême. Le point stratégique le plus important se trouvait donc au centre. Celui qui le contrôlait pouvait rapidement atteindre n’importe quel endroit. On y trouvait aussi de grandes mines d’or. En somme, s’emparer de cette zone revenait à s’assurer la victoire. Voilà pourquoi Joseon et la Chine avaient passé plusieurs minutes à manœuvrer autour du centre, faisant des allers-retours.
— Battez-vous, bon sang !
— Ils se tournent autour. On va finir par avoir une bataille, cette fois ?
— On dirait qu’il faudra attendre la prochaine fois.
— Pff, la Chine ne lâche rien.
— Joseon est têtu !
La frustration des spectateurs grandit à mesure que la partie avançait dans l’ère trois sans qu’aucune bataille majeure n’éclate. Même à présent, les deux équipes continuaient à se jauger sans passer à l’attaque.
— Battez-vous !
— Le tournoi du « zéro combat » bat son plein !
— Mais qu’est-ce qu’ils font ?? Je comprends vraiment rien.
— Les commentaires d’OrangeKing sont plus passionnants que la partie !
Pourtant, les spectateurs se trompaient. En réalité, une bataille acharnée faisait déjà rage au centre. Ils ne la voyaient simplement pas, car ils ne maîtrisaient pas les subtilités du jeu à ce niveau. Les joueurs plus expérimentés, eux, avaient un tout autre avis.
[La bataille des formations est intense. Cookie ne cède pas un pouce.]
— Les talents de Cookie ont toujours été très appréciés, mais là, il brille vraiment.
— C’est clair, il a l’air particulièrement affûté aujourd’hui.
— C’est exaltant. Putain.
— Combien de commandants peuvent tenir tête à la Chine comme ça ? Cookie, t’es incroyable !
— Liu Bei est monstrueux aussi. On dirait un mur.
— La ruée de tout à l’heure, c’était une victoire facile comparé à ça… Comment on peut gagner ?
Pour eux, le combat avait déjà commencé : ils comparaient les talents des commandants. Les joueurs aguerris comprenaient les innombrables jeux psychologiques qui se jouaient dans le centre désert, mais même la suite les prit au dépourvu.
[Attendez, la Chine avance ?]
[Hein ? Ils progressent !]
[Mais qu’est-ce qui se passe ?!]
La Chine décida soudain de s’avancer vers le centre.
***
« Joseon n’arrêtait pas de leur lancer : “Venez donc ! Approchez !” Ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, non ? »
« La Chine en a eu marre ? Elle s’est dit : “Très bien, on y va !” C’est ça ? »
Les commentateurs étaient eux aussi perplexes.
« Ils ont un plan ? Joseon les provoque ouvertement pour les faire sortir, mais la Chine avance vraiment ? »
— Ils se sont énervés et ont chargé. Mdr
— On va voir surgir la dynastie Ming ??
— Qu’est-ce qui se passe ???
Mais il semblait tout aussi peu probable que la Chine ait chargé sous le coup de la frustration. À l’écran, Liu Bei affichait un calme olympien, tel une photographie. Il n’avait pas l’air d’agir sous l’emprise de la colère. Il avait simplement percé à jour la stratégie de Joseon et compris le véritable but de ses provocations.
« Leur objectif n’est pas de nous faire sortir. »
Joseon ne voulait pas vraiment que la Chine passe à l’attaque. L’équipe temporisait pour retarder son avancée vers le centre. Si la Chine prenait le contrôle de cette zone, elle obtiendrait un avantage considérable.
La Chine était une civilisation qui excellait en défense, grâce à ses formations et à une organisation inégalée. Et Joseon ?
« Ils ne peuvent pas se permettre de sortir. »
Joseon n’avait pas grand-chose à gagner en prenant le centre le premier.
« C’est une diversion pour nous faire hésiter. »
Joseon cherchait simplement à empêcher la Chine de s’emparer des mines d’or centrales, tout en envoyant une force de frappe séparée attaquer sa base principale. À présent, cette troupe devait déjà être en route.
Liu Bei comptait prendre le centre avant qu’elle n’atteigne sa base. Dès qu’il repérerait les troupes de Joseon en mouvement, il lancerait une offensive générale depuis cette position centrale.
La force de frappe de Joseon serait ainsi contrainte de battre en retraite sans avoir accompli grand-chose. Après tout, les ressources et la position stratégique faisaient de cette zone centrale un point crucial. Joseon prétendait s’en moquer, mais la convoitait tout autant.
Patatras, patatras, patatras… !
Toutes les troupes chinoises se mirent en marche, soulevant des nuages de poussière.
« Joseon n’arrêtait pas de crier : “Entrez ! Entrez !” Et maintenant, la Chine y va vraiment ? »
« Qu’est-ce qui se passe ?! C’est une sorte de tactique virile et audacieuse ? »
— Mdr, qu’est-ce qui se passe ?
— Le pays des nobles héros.
— Hé, c’est moi, ton frérot.
« Je ne suis pas sûr ! Mais la formation de la Chine me paraît un peu étrange, là ! »
Même OrangeKing, qui avait une vue d’ensemble du champ de bataille, ne parvenait pas à saisir pleinement les intentions de la Chine. Était-elle sûre de pouvoir gagner une bataille au centre, ou ignorait-elle le plan de Joseon ?
« Non, impossible. »
Un commandant comme Liu Bei devait forcément avoir compris les intentions de Joseon. En fait, son plan semblait assez évident.
« Attends. »
OrangeKing eut soudain une idée. C’était évident… trop évident.
« Pourquoi ? Pourquoi rendre ça si évident ? »
Cookie dissimulait généralement ses intentions avant de frapper par-derrière. Ce n’était pas son genre. Pourquoi Joseon dévoilait-il ses cartes aussi clairement, comme s’il mettait la Chine au défi d’avancer ? Liu Bei ne pouvait que s’en apercevoir.
« … »
OrangeKing se mit à la place de Liu Bei. Pourquoi avait-il décidé d’avancer ? Il scruta la carte. De son point de vue, l’armée de Cookie n’était pas entièrement visible. Il n’en apercevait que des fragments. C’était pareil pour Cookie. Alors, OrangeKing comprit la menace.
« Oh… »
Il n’y avait là qu’un gouffre obscur et ténébreux. En effet, la menace était invisible et même intangible. Pourtant, quelque part dans ces ténèbres se cachait la force de frappe de Joseon. On ne la voyait pas, mais elle était là. Cette invisibilité la rendait encore plus terrifiante.
« Voilà. »
Joseon ne s’engagerait pas dans une bataille générale. Ce serait désavantageux pour lui. Les commentateurs avaient aussi posé ce principe comme une évidence, et Liu Bei devait penser la même chose.
« Il croit que Joseon joue avec ses nerfs ? »
Voilà pourquoi Liu Bei se méfiait de l’approche directe de Cookie. L’ennemi temporisait pour les immobiliser tout en envoyant une force de frappe contourner leur base principale. S’il réagissait trop tard, ses troupes principales comme sa force de frappe se retrouveraient en difficulté.
Liu Bei choisit de prendre les devants. Si Joseon avait bel et bien envoyé une force de frappe, son armée principale devait être affaiblie. Liu Bei y vit une occasion.
S’il écrasait maintenant le gros des forces de Joseon, la force de frappe deviendrait inutile et il gagnerait sur les deux fronts. Mais il n’y avait aucune force de frappe. Cette menace inexistante avait poussé la Chine à sortir au grand jour.
« La Chine aurait mieux fait de tenir le centre et de passer à la dynastie Ming. »
Elle aurait pu retarder l’affrontement et évoluer vers la dynastie Ming, pour contenir l’avancée de Joseon depuis une position plus avantageuse. Au lieu de cela, elle avait avancé toutes ses troupes sans passer à la dynastie Ming.
« Je comprends maintenant pourquoi ils sont sortis… »
OrangeKing frissonna. Son regard se porta de lui-même sur l’écran de Cookie.
Cookie souriait. Tout cela faisait partie de son plan depuis le début. Il savait exactement comment une approche aussi directe et évidente ferait réfléchir son adversaire.
À cet instant, une image traversa l’esprit d’OrangeKing : un immense plateau quadrillé de lignes noires et blanches. Sur ce plateau, des soldats allaient et venaient tandis que Cookie posait une pierre blanche avec une précision délibérée.
Le coup semblait trop direct, trop facile à lire, et pourtant il renversait la situation. Un homme qui tenait fermement son cap face à l’adversaire pouvait donner l’impression d’exercer une pression écrasante.
Fioou !
Le vent tourna.
Vroum !
Coffee dégaina son épée.
[À l’attaque !!]
L’unité d’archers à cheval s’élança, ses sabots labourant la plaine et soulevant la poussière.
« Ouaaaaaaais ! »
Les spectateurs coréens rugirent. Leurs acclamations s’élevèrent comme des nuages de poussière derrière la cavalerie lancée à l’assaut. À la suite des archers à cheval, toute l’armée de Joseon chargea à son tour. La bataille décisive de l’ère trois venait de commencer.
***
Alors que la Chine avançait vers le centre, elle hésita un instant.
« Halte !! L’ennemi approche ! »
« Reformez les rangs ! »
Le commandant en second, Guan Yu, chevaucha jusqu’aux soldats en leur ordonnant de reprendre leur formation.
Mais Zhang Fei cria depuis l’arrière : « Dépêchez-vous ! Si nous n’arrivons pas les premiers, nous sommes perdus ! »
Ces ordres contradictoires semèrent la confusion. Les uns voulaient prendre position au centre avant d’engager le combat, tandis que les autres estimaient qu’il fallait s’arrêter et combattre ici, puisque l’ennemi approchait. Cette confusion venait de l’hésitation de Liu Bei, incapable de trancher.
« Quoi ? »
Ses yeux s’écarquillèrent au point que la caméra le captura.
« Où est la force de frappe ? »
Il avait été si sûr qu’elle existait, mais l’apparition soudaine des deux cents soldats de Joseon lui fit l’effet d’un coup de marteau sur le crâne.
« Joseon… »
Sa main trembla tandis qu’il tentait de donner un ordre.
« Joseon nous affronte de front ?! »
La fureur qui brûlait dans ses yeux injectés de sang était évidente. Il avait beau essayer de la contenir, ses émotions le submergeaient et débordaient. L’important, désormais, était de gérer les conséquences de cet accès. Liu Bei inspira profondément pour apaiser l’ébullition qui montait en lui. Puis il donna plusieurs ordres.
« Avancer pour prendre le centre est trop risqué, mais rester dans cette position bancale et essayer de garder nos rangs ici ne nous laisse presque aucune chance de gagner. »
Son regard balaya le champ de bataille et sa main lança rapidement des ordres.
[Avancer]
[Halte]
[Avancer]
***
« La Chine panique en ce moment ! »
« Attendez, pourquoi est-ce qu’elle panique ? »
Le commentateur ne comprenait pas. À ses yeux, la Chine était sortie pour affronter Joseon. Pourtant, elle semblait déconcertée lorsque Joseon chargea à son tour. OrangeKing n’avait pas le temps de tout expliquer. Rien que pour raconter ce qui se passait, il devait parler à toute vitesse.
« La Chine n’arrive pas à décider si elle doit battre en retraite jusqu’à sa position initiale pour défendre ou tenir bon ici face à Joseon. On dirait que Liu Bei cherche un compromis entre les deux. Pendant ce temps, les archers à cheval de Joseon sont presque à portée ! Liu Bei ! Liu Bei ! Qu’est-ce que… ?! »
— Mdr !
— C’est dingue !
— Ils vont plus vite que le bruit des sabots. C’est normal ?
— OrangeKing commente plus vite que ça ne se passe !
OrangeKing était survolté.
« Liu Bei réorganise sa formation à la perfection ! Il remanie tout le dispositif ! »
Patatras, patatras !
Les archers à cheval de Joseon chargèrent. Ils comptaient harceler l’ennemi à coups de Flèches et briser sa formation, mais…
« Liu Bei vient de leur ouvrir un passage ?! »
Liu Bei avait délibérément laissé des ouvertures dans sa formation pour que les archers à cheval puissent passer. Pendant ce temps, toute son armée se réorganisait en petits groupes compacts.
Clang !
Tous levèrent leurs boucliers et pointèrent leurs lances, prêts à se défendre.
« ! »
Almond hésita en tête de la troupe. Leur objectif était de frapper les archers arrière de la formation chinoise. Pour l’instant, la Chine utilisait la cavalerie cuirassée de la dynastie Liao, mais les archers de l’arrière deviendraient une menace sérieuse si elle passait à la dynastie Yuan.
« Mais… où sont-ils ? »
Les archers de l’arrière avaient disparu. La formation elle-même avait complètement changé. Le grand trapèze s’était divisé en plusieurs petits cercles. Impossible de repérer les archers ou les fantassins ordinaires. Tout s’était produit en un instant.
« Que va faire Joseon ? Dans cette situation, ils n’auront pas le temps de prendre une décision ! »
Des dizaines de formations circulaires s’étendaient à présent, hérissées de lances comme autant de hérissons.
— Ce changement de formation est dingue !
— Waouh !
— C’est ça, paniquer ?!
— C’est fou !
— C’est du délire.
« Ils ne savent pas où attaquer ! »
« Et regardez ! Les archers !! »
Les archers chinois se dévoilèrent alors, postés au milieu des formations circulaires.
Fui-fui-fui !
Ils se mirent à faire pleuvoir leurs Flèches sur les archers à cheval de Joseon, les forçant à se ruer dans les formations défensives pour échapper à la salve.
« Ils se font aspirer ! »
« Qu’est-ce qui va leur arriver s’ils entrent ?! »
Un grand nombre d’archers à cheval de Joseon furent entraînés dans les interstices entre les formations hérissées de lances. Ils visaient les archers chinois, mais l’infanterie chinoise se déplaça pour refermer les brèches.
Estoc !
Estoc !
Les archers à cheval de Joseon se retrouvèrent acculés, transpercés par les lances. Celles-ci se refermaient sur eux de tous côtés, dessinant un labyrinthe mortel bien réel.
Joseon avait tenté de déjouer la Chine, mais se retrouvait maintenant pris au dépourvu. Liu Bei avait paru déstabilisé quelques instants plus tôt, puis avait rapidement repris ses esprits pour exécuter une brillante contre-stratégie.
OrangeKing était ébahi.
« Il est de retour. »
On aurait dit que Liu Bei allait s’effondrer, mais il s’était vite ressaisi.
« Du très haut niveau. »
***
Les pupilles d’Almond se dilatèrent tandis qu’il scrutait frénétiquement les alentours. Ses alliés tombaient les uns après les autres.
« On est foutus. »
Almond lui-même le sentait clairement. Ils n’avaient aucun moyen de sortir de cette formation.
« Qu’est-ce que je fais ? C’est quoi, ce truc ? »
La culpabilité le gagna. Étaient-ils tous piégés parce qu’il avait mené la charge ?
« Ha… ha… »
Il expira lourdement et balaya les environs du regard. Les boucliers étaient levés, les lances pointées sur eux, et aucune issue ne se dessinait. Pendant ce temps, les archers chinois continuaient à leur envoyer une pluie de Flèches.
Fiu !
Fiu !
Les Flèches fendirent l’air tout près d’eux. Un seul faux pas, et ils mourraient.
« Qu’est-ce qu’on fait… ? »
« Almond !! »
Un cri perçant retentit derrière lui. C’était Carrot.
« Donne l’ordre ! »
« … ? »
« C’est toi, le chef ! Trouve une solution et donne-nous tes ordres ! »
Malgré ses cris, les soldats continuaient de tomber.
Estoc !
Estoc !
Les lances les transperçaient, les chevaux s’effondraient sous les coups et les Flèches atteignaient leur cible.
« Hiiii ! »
Les chevaux blessés hennissaient en s’écroulant au sol, soulevant une poussière maculée de sang. Meilleur Yi Sun-Shin aurait indiqué toutes les issues possibles, mais Cookie ne l’avait pas fait. C’était au chef de prendre ce genre de décision. Almond devait sauver ses coéquipiers. Il devait gagner cette bataille.
« Trouver une solution et donner l’ordre… »
Le regard d’Almond voltigea autour de lui.
« Quoi ? »
Il avait l’impression de s’être retrouvé dans une partie mortelle de Démineur, encerclé par les formations hérissées de lances.
Fchit !
Une lance se rua sur lui. Almond parvint à l’éviter en guidant soigneusement son cheval vers l’avant, mais les autres soldats ne pouvaient pas manœuvrer avec autant d’agilité. Il devait trouver une issue. La Chine avait monté cette formation à la hâte. Elle devait bien avoir un point faible quelque part.
Il se concentra plus que jamais tout en scrutant le champ de bataille. Il cessa de regarder les soldats pour chercher une ouverture. Pas là où le passage était bloqué, mais là où un espace se dessinait.
Alors…
« Là ! »
Un endroit se détacha soudain nettement, comme si son regard avait zoomé dessus. Il usa de ses talents de chef pour marquer l’emplacement.
« Par là ! Regroupez-vous là-bas !! »
[Regroupez-vous]
Il donna l’ordre à son unité.
Patatras.
Tous les archers à cheval suivirent aussitôt Almond, comme ils l’avaient appris à l’entraînement, et se dirigèrent de concert vers l’endroit indiqué.