Chapitre 796
« Oui, à la prochaine, Manager Koo. »
Clic.
Ju-Hyeok raccrocha et se remémora brièvement le passé. Une histoire impliquant Manager Koo lui revint en tête, vieille d’environ quatre ans. À l’époque où Ju-Hyeok et Sang-Hyeon venaient tout juste d’intégrer l’entreprise, tous les employés rêvaient de recevoir les compliments de leurs supérieurs et faisaient tout pour se faire remarquer. L’enthousiasme des nouvelles recrues était encore assez fort pour leur redresser les épaules affaissées.
« Hé, tu en as fait presque la moitié, non ? Pourquoi c’est lui qui récolte les compliments ? Tu devrais protester. »
« Tu vis pour les compliments, ou quoi ? »
« C’est pas seulement une question de compliments… Tout ça compte dans les évaluations. »
Dans le long couloir du bureau, Ju-Hyeok essayait de convaincre Sang-Hyeon, qui ne cessait de secouer la tête. Ce genre de situation était fréquent chez les nouvelles recrues, réparties en petits clans et en factions informelles. Elles se donnaient des conseils ou, parfois, s’attribuaient le mérite du travail des autres.
« Je sais que ça compte. »
« Alors pourquoi tu fais ça ? »
« Parce que si j’insiste, ça ne fera qu’empirer. »
« Quoi ? »
À l’époque, Ju-Hyeok ne comprenait pas la situation. Son propre service était aussi impliqué dans l’affaire où Sang-Hyeon s’était retrouvé empêtré ; il avait du mal à rester les bras croisés.
« Bon sang, quel type exaspérant. »
Ju-Hyeok sentit la colère monter en lui. Il s’apprêtait à rejoindre les gens qui riaient devant eux quand Sang-Hyeon lui jeta un seau d’eau glacée.
« … J’ai juste perdu. »
« Quoi ? »
Perdu ? Qu’est-ce qu’il voulait dire par là ? Dans ce projet, Sang-Hyeon avait joué un rôle décisif.
« Comment ça, tu as perdu ? »
« Juste… tout. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« J’ai juste le bac, j’ai été recruté grâce à mes relations, je suis nul au boulot, j’ai du mal avec les gens, et même quand je fais du bon travail, ça ne compte pas dans les évaluations. J’ai jamais vraiment gagné. »
Sang-Hyeon semblait parfaitement indifférent. Il acceptait la défaite sans broncher, quelle que soit la nature de la compétition, même s’il s’agissait de politique de bureau.
« Ha. »
À l’époque, Ju-Hyeok avait pris Sang-Hyeon pour un type à bout de forces. Quelqu’un qui avait abandonné.
« Fais comme tu veux. »
Pourtant, il se trompait. Sang-Hyeon prenait la compétition au sérieux. Même lorsque les rôles s’inversaient, il restait fidèle à lui-même. Le temps passa, et ils finirent par travailler dans la même équipe.
« Pourquoi on ferait ça ? »
Sang-Hyeon fit pivoter sa chaise, l’air perplexe, quand on lui demanda de prendre la défense d’une autre équipe.
« Eh bien… l’équipe marketing a essuyé des pertes à cause de nous. Tu connais Manager Koo, non ? »
« Je n’ai pas appris ça de Manager Koo. »
« … Quoi ? »
« Manager Koo a perdu contre notre manager. Il finira bien par comprendre. »
« … »
Clic.
Ju-Hyeok repensa à leur longue conversation dans le couloir, tandis que Sang-Hyeon rangeait tranquillement ses documents et quittait le travail.
« À l’époque… »
La silhouette d’un subordonné avançait devant lui. C’était Manager Koo, qui était alors assistant-manager Jin-Mo.
« Je comprends. »
Ju-Hyeok comprit. Après son transfert à l’équipe marketing, il n’avait pas eu une très bonne opinion de Manager Koo au début.
« C’est lui qui lui a appris ça ? »
Il avait beau essayer de le voir sous un mauvais jour, Manager Koo était quelqu’un de bien.
« Hein ? En fait, il est… correct ? »
Premièrement, Manager Koo n’avait aucun défaut de caractère. Deuxièmement, Ju-Hyeok avait toujours été gagnant, que ce soit par ses aptitudes sociales ou ses compétences. Il n’avait jamais eu de problème avec Manager Koo.
Quoi qu’il en soit, depuis qu’il avait rencontré Manager Koo, Sang-Hyeon n’avait jamais eu de considération pour les perdants. Quand cela comptait, il se montrait aussi froid que la glace, même envers lui-même. C’était ça, Sang-Hyeon chez Ah-Sung. Peut-être l’était-il encore plus avant.
Cette attitude lui avait valu beaucoup d’ennemis, mais un jour, à une soirée arrosée, Sang-Hyeon avait dit : « Si je n’avais pas fait ça, tout le monde m’aurait pris de haut. »
En agissant ainsi, il s’attirait moins de haine. Ju-Hyeok avait les yeux rivés sur le numéro de téléphone de son ancien service. Il venait de parler à Manager Koo.
« Koo Jin-Mo… »
Quel genre de personne avait-il été, à ses débuts dans l’entreprise ?
***
Quand Sang-Hyeon se réveilla, Pang ronflait toujours à côté de lui. Son oreiller était trempé de sueur, alors qu’on était en plein hiver.
« J’ai fait un rêve… ? »
C’était toujours comme ça après avoir rêvé d’elle. Il ne se souvenait de rien après un sommeil aussi profond. Sang-Hyeon se leva et regarda l’heure. Il était dix heures du matin. D’habitude, il aurait paniqué, mais il vit l’annonce dans le groupe de discussion.
[Chi-Seung : Aujourd’hui, c’est congé]
Ils n’avaient pas d’entraînement et pouvaient se reposer à leur guise. Il allait sortir du lit, puis se recoucha pour consulter ses autres messages.
[Ju-Hyeok : Ça va ? Je suis passé, mais tu dormais. Pense à aller voir le médecin demain.]
[Ju-Hyeok : Hé, tu te réveilles quand ?]
[Ju-Hyeok : Envoie-moi un message quand tu seras réveillé.]
Ju-Hyeok lui avait envoyé trois messages : il avait quelque chose à lui dire. Sang-Hyeon répondit : [Pourquoi ?], puis consulta les autres messages.
[Hyeon-Ju : Ton match était dingue !! Toute la classe est en folie !]
[Dong-Su : La fierté de Hugye ! Yu Sang-Hyeon !]
[Soo-Hyun : Yu Sang-Hyeon a percé~]
Les membres du club de tir à l’arc lui avaient aussi écrit. Le match Corée-Japon avait attiré l’attention de tout le pays, alors presque tout le monde était au courant. Même des gens de son ancien boulot lui avaient envoyé des messages.
« Hein ? »
Un message fit trembler les yeux de Sang-Hyeon.
« So-Yeon ? »
Il secoua la tête et regarda de nouveau.
[Soo-Hyun : Yu Sang-Hyeon a percé~]
C’était Soo-Hyun, un membre du club de tir à l’arc, et non Han So-Yeon, qui était morte.
« … Ah. »
Ça arrivait à d’autres, ça ? Jeter un œil à l’horloge à moitié endormi, puis se rendre compte plus tard qu’on avait complètement mal lu l’heure ? Ou rêver encore et encore, jusqu’à ne plus distinguer le rêve de la réalité ?
Certains essaieraient de se rendormir pour poursuivre un rêve agréable. Enfant, Sang-Hyeon avait fait pareil, essayant de replonger dans le sommeil juste pour continuer à rêver. Mais un jour, il avait cessé. La douleur de se réveiller et de comprendre que tout ça n’avait été qu’un rêve était devenue trop forte.
« Il est temps de se lever. »
Comme toujours, il se leva dès qu’il fut réveillé. Il s’approcha de la fenêtre. S’il restait plus longtemps au lit, il finirait par se rendormir et risquait de rêver de nouveau. L’air frais le réveillerait.
Clac.
Il ouvrit la fenêtre, et l’air frais lui effleura la joue. Il était différent de ce à quoi il s’attendait.
« … Oh. »
C’était peut-être parce qu’il se trouvait au Japon, mais l’air mordant de l’hiver avait disparu. Il était frais plutôt que froid. Un peu humide et doux. Une minuscule graine de pissenlit se posa sur son nez. Le printemps était arrivé. Il aurait sans doute du mal à se réveiller tout à fait de son rêve. Il resta là, incertain, puis secoua soudain la tête avec vigueur.
« Blublublublu… »
Un son ridicule lui échappa tandis qu’il s’efforçait de se réveiller.
***
Avec le changement des saisons, bien des choses changèrent aussi. Empire Civil était indéniablement devenu un jeu populaire. Même si cette popularité devait être passagère cette année, c’était déjà énorme. Embul annonça l’extension de ses serveurs pour accueillir l’afflux de nouveaux membres, et la branche coréenne d’Empire Civil aurait prévu d’organiser une fête pour distribuer des primes. Des changements assez importants pour faire la une des actualités.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
En voyant Sang-Hyeon à moitié endormi, Ju-Hyeok s’enthousiasma et lui montra quelque chose.
« Regarde ça. »
L’écran affichait la chaîne YouTube d’Almond.
[Abonnés : 1,049 million]
Depuis les vidéos de la Fausse équipe nationale, leurs vues avaient explosé et le nombre d’abonnés dépassait maintenant le million.
« On cartonne. Même des gens de l’étranger nous regardent. »
Chaque chaîne avait ses particularités. Certaines gagnaient vite des abonnés, mais les vues suivaient lentement. Pour d’autres, les vues grimpaient, mais les nouveaux abonnés étaient rares. La chaîne d’Almond appartenait à la deuxième catégorie. En général, ce genre de progression caractérisait les chaînes au contenu sensationnaliste qui finissait par lasser. Ju-Hyeok y voyait un signe de régularité.
Almond et Ji-Ah manquaient tous deux d’expérience pour définir une ligne claire, ce qui avait donné lieu à des styles de montage variés. Les réactions étaient mitigées, mais la réputation d’Almond et les événements qui l’entouraient faisaient grimper les vues régulièrement. Les habitués étaient surtout des fans de ses lives, tandis que les spectateurs occasionnels ne s’abonnaient pas beaucoup plus. Ils avaient eu du mal à atteindre les cinq cent mille abonnés.
La série de la Fausse équipe nationale avait pourtant tout changé. Elle était cohérente et bien produite, au point de donner envie de s’abonner pour voir l’épisode suivant. Comme les performances de l’équipe nationale s’amélioraient, la Fausse équipe nationale publiait un nouvel épisode après chaque match. Grâce à la popularité grandissante de la série et à l’augmentation des abonnements, la chaîne d’Almond avait enfin dépassé le million d’abonnés après le match Corée-Japon.
« On pourrait atteindre le million trois cent mille après la fin des matchs de l’équipe nationale. »
Ju-Hyeok regardait le graphique avec enthousiasme.
« Toutes les chaînes nous envoient des mails pour essayer de te réserver à l’avance. »
Les grandes chaînes invitaient souvent des célébrités populaires à participer à de grosses émissions conçues autour d’un projet. Au cours de la dernière décennie, ces programmes avaient surtout mis en scène des célébrités traditionnelles, mais environ la moitié d’entre eux accueillaient désormais des influenceurs des réseaux sociaux ou de petites chaînes. Si Almond y participait, on le traiterait comme une star, vu qu’il était devenu un héros national.
« Même The Brilliant nous a contactés. Ils sont fous ? Hahaha ! » Ju-Hyeok éclata de rire.
« C’est quoi ? »
« Tu connais pas The Brilliant ? »
« Non. »
« C’est l’émission où des célébrités intelligentes s’affrontent dans des épreuves de réflexion. »
Le principe : les participants étaient éliminés à chaque étape. Seuls les vainqueurs des joutes intellectuelles survivaient pour se mesurer à des jeux difficiles.
« … Ah ? »
Sang-Hyeon se montra intrigué et regarda la vidéo, ce qui inquiéta Ju-Hyeok.
« Ne me dis pas qu’il y pense… »
Sang-Hyeon avait une confiance étrange en ses capacités intellectuelles.
Clic.
« Hé, pourquoi tu as éteint ? »
« Rien. »
« … Pourquoi tu l’as éteint ? »
« J’ai dit que c’était rien. »
« Tss… »
Sang-Hyeon avait l’air un peu déçu.
« Hum. »
Pour changer d’ambiance, Ju-Hyeok lui montra la suite.
« Oublie The Brilliant. Regarde ça. »
Le tableur affichait les ventes dont Ju-Hyeok voulait se vanter depuis la veille au soir.
« Dix, cent, mille… Quoi ? »
Sang-Hyeon n’en revenait pas.
« Ça vient vraiment des ventes de produits dérivés ? »
« C’est juste celles de tes produits. On touche cent pour cent de la somme ! »
Tout excité par l’argent, Ju-Hyeok se leva, la main en l’air.
Clap !
Sang-Hyeon lui tapa dans la main sans réfléchir. La somme était trop énorme pour qu’il s’en abstienne. Ils se regardèrent et se mirent à rêver.
« On va où ? Réserve tous les rendez-vous immobiliers le long du Han. Mamie disait toujours qu’un homme doit habiter avec vue sur le fleuve. »
« Je vais rencontrer Elon Musk. Papa disait toujours qu’il fallait commencer par fréquenter des gens célèbres. »
Leurs yeux brillaient d’espoir, même s’ils n’avaient pas les moyens de s’offrir un logement correct au bord du Han sans s’endetter, et qu’ils avaient plus de chances de rencontrer Elon Musk par hasard. Mais ils rêvaient d’avenir.
« Ça vient juste de mes produits ? Et si on ajoute tout le reste, ça fait combien ? »
La somme ne suffisait pas à les rendre aussi riches que de vrais milliardaires, mais elle leur permettait de rêver. Le sourire de Sang-Hyeon s’effaça un peu.
« C’est environ une fois et demie de plus ? »
Les produits dérivés d’Almond représentaient soixante-quinze pour cent des ventes totales de l’équipe nationale.
« Je pensais que ce serait quatre fois plus. »
Il n’avait pas placé la barre très haut, mais ne s’attendait pas à un écart aussi marqué.
« Enfin, il est encore moins connu. Il faut qu’on travaille là-dessus. De toute façon, on ne va pas se partager la somme. »
« Ouais, c’est vrai. »
Pour Sang-Hyeon, le problème n’était pas l’argent, mais le fait que l’attention se concentre sur lui au sein de l’équipe nationale. Le meilleur joueur était naturellement sous les projecteurs. Il l’avait appris à l’époque du tir à l’arc, mais Empire Civil était un sport d’équipe.
« … »
Sang-Hyeon resta silencieux, songeant à tous les efforts qu’ils avaient fournis ensemble.