Chapitre 795
Après la fin du match Corée-Japon, Ju-Hyeok ramassa les articles qui restaient dans le stade désert. Il se dit que même ceux qui traînaient par terre pourraient être vendus comme articles reconditionnés pour les demi-finales. En fait, il semblait exister un marché plutôt intéressant pour les articles reconditionnés comme les peluches et les accessoires de supporters, même s’ils étaient censés être jetables.
« Pff. »
À force de se pencher, il avait le dos raide, mais un sourire lui venait aux lèvres.
« Tout ça, ça vaut combien ? »
C’était comme ramasser de l’argent par terre. De l’argent dont personne d’autre ne semblait reconnaître la valeur. En riant tout seul, il chargea les peluches et les accessoires de supporters dans le grand SUV qu’il avait loué.
« Ouf. »
Il fourra pêle-mêle les peluches et les accessoires dans le véhicule.
« Le Manager ferait une attaque s’il voyait ça. »
Certaines personnes étaient obsédées par l’ordre et la propreté. Dans les entreprises, surtout les grandes, le volume de travail et le nombre d’objets finissaient par devenir tels qu’il était impossible de fonctionner sans tout organiser. Ceux qui travaillaient dans ce genre de système veillaient souvent à garder les choses en ordre, quitte à perdre un peu en efficacité.
La demande un peu vieillotte de porter des costumes décontractés, comme dans son ancien travail, en était le reflet. En repensant à cette époque, Ju-Hyeok reconnut qu’il avait lui-même été plutôt maniaque. À l’époque, le test de personnalité MBTI l’aurait classé parmi les J extrêmes, et c’était bien pour ça qu’il jugeait ce test dénué de sens.
Clac.
En refermant le coffre, il sourit avec ironie devant le désordre et le confort de sa vie actuelle. Il démarra et laissa le moteur chauffer, mais ne partit pas tout de suite. Contrairement à celui qu’il avait été, qui aurait tout vérifié de fond en comble, il décida de ne jeter un œil aux chiffres que maintenant.
« Voyons voir… »
Son téléphone était relié à un fichier Excel sur son ordinateur, lui-même connecté à ses appareils de paiement. Le fichier calculait les ventes du jour et les quantités de produits qu’il avait commandées à l’usine.
« Waouh. »
Les chiffres à l’écran lui procurèrent une bouffée d’euphorie, comme s’il avait un peu trop bu.
« T’en as vendu, des trucs, Kim Ju-Hyeok ! »
Honk, honk~
Il se détendit un peu trop et se cogna la tête contre le volant.
« P-Pardon ! Pardon ! Ha ha… »
Après avoir quitté l’entreprise, tout n’avait pas été facile. Générer des revenus sur le marché, c’était comme mener une guerre. Il se rappela une question tirée d’un film américain qu’il avait vu enfant. Même dans le pays du capitalisme et de la liberté, les courtiers en bourse qui travaillaient au cœur de ce monde obéissaient à des règles plus strictes que n’importe qui d’autre.
À l’époque, il avait balayé ça d’un revers de main, en se disant que c’était soit du bluff, soit une vieille habitude. À présent, il comprenait pourquoi les courtiers de New York devaient porter des costumes impeccables et se coiffer avec de la gomina. C’était comme les soldats en uniforme. En première ligne du marché, les courtiers avaient besoin d’une discipline de fer pour survivre.
Eux avaient leurs camarades à la gomina ; Ju-Hyeok, lui, devait se battre seul sur ce marché, en tant que Boss. Il lui fallait enfiler son costume, se gominer les cheveux et courir partout. Malgré tout, le soir venu, il finissait toujours par sourire, comme maintenant. Comme son père quand il rentrait du travail.
Vroum.
Il prit la route de l’hôtel où logeaient les joueurs. À côté de leur hébergement se trouvait un petit hôtel d’affaires où il séjournait.
***
En roulant dans les rues nocturnes de Tokyo, il ne se doutait pas de l’appel qu’il allait recevoir ni du succès qu’avait rencontré Civil Empire. Même lui, pourtant si attentif aux chiffres et aux réactions du marché, était incapable d’évaluer l’ampleur de sa popularité à cet instant. Il se contentait de se laisser aller à ses souvenirs.
Il s’était quelque peu habitué à conduire à droite, et son esprit dériva vers le passé. Certains souvenirs étaient comme des nuages blancs dans un ciel limpide ; d’autres, gris et troubles, s’étiraient au loin et s’attardaient. Des visages d’autrefois refirent surface et l’interrogèrent.
« Manager ? Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Il y a un problème ? Pourquoi tu m’appelles Manager, tout à coup ? »
« Tu t’es fait licencier pendant la restructuration ? »
Il retrouvait toujours les mêmes expressions quand il renouait avec d’anciens collègues. C’était fou de voir des gens aux apparences complètement différentes afficher tous la même tête.
« Ah… Je vois. Tu mènes une vie intéressante. »
Les compliments forcés qui suivaient, puis les adieux expéditifs, semblaient écrits par des auteurs de troisième zone à qui l’on avait demandé de remplir leur scénario de répliques éculées. Ayant lui-même fait partie de ce monde, il connaissait bien le poids d’une carte de visite portant le nom d’une entreprise.
Les employés des grandes entreprises profitaient de cet aspect de la société et en faisaient subir les côtés négatifs aux autres. Cela se produisait naturellement, même si personne ne le souhaitait. C’était comme si davantage de gens cherchaient à comprendre les méfaits des particules fines que les bienfaits de l’oxygène. C’était l’ordre naturel des choses. Eux, Ju-Hyeok compris, tenaient pour acquise la sécurité et la commodité offertes par l’ombre de leur entreprise, alors qu’elles ne leur appartenaient pas.
À présent qu’il devait affronter seul le soleil brûlant, le monde de l’entreprise lui avait d’abord manqué. Il regrettait le confort du bureau où il échangeait des salutations et bavardait parfois avec ses collègues. Mais ses sentiments changèrent. Il se mit à mépriser ceux qui étaient restés dans ces entreprises et à les prendre pour des imbéciles. En vouloir à ceux qui le regardaient de haut était une réaction puérile, mais il n’y pouvait rien.
***
Malgré la belle journée, ces pensées désagréables assombrirent Ju-Hyeok lorsqu’il entra dans sa chambre d’hôtel. Il était passé voir Sang-Hyeon à l’hôtel des joueurs et avait décidé de ne pas le réveiller.
Il soupira et consulta de nouveau le tableau Excel sur son téléphone. Il se demanda quelle serait la réaction de Sang-Hyeon devant ces chiffres impressionnants, mais jugea qu’il ferait mieux de les lui montrer quand Sang-Hyeon serait en meilleure forme.
Ju-Hyeok se déshabilla et ouvrit son ordinateur portable. Il ajusta les commandes de l’usine en fonction des ventes et prépara les demi-finales. Les joueurs s’y préparaient, lui aussi. Il n’avait ni équipe de deux cents personnes ni cellule de réflexion dédiée, mais il travaillait sans relâche.
***
Quelques jours plus tard, Ju-Hyeok prit pleinement la mesure de la popularité de Civil Empire.
« La Joseon bat le Japon : “Une victoire miraculeuse”. »
« Les billets pour les demi-finales vendus en cinq minutes. Les vols vers le Japon très demandés. »
« Un nouveau roi de l’e-sport : Empire Civil. »
Les médias nationaux débordaient d’articles sur Civil Empire. Les grands comme les petits médias se contentaient de reprendre les mêmes informations.
« Ça peut ressembler à un engouement passager, mais… »
« Oui, je suis le Manager de l’équipe nationale. À qui ai-je l’honneur ? »
Le téléphone de Ju-Hyeok n’arrêtait pas de sonner. Des entreprises dont il n’aurait jamais imaginé recevoir un appel le contactaient.
« Bien sûr. Je vous rappellerai. »
Elles avaient toutes la même idée : sponsoriser l’équipe et y faire apparaître leur logo.
« Monsieur, il faut changer le design de toute urgence. Oui, juste le logo… »
L’usine qui fabriquait les produits dérivés de l’équipe nationale dut interrompre la production pour traiter toutes ces demandes.
« Vous n’avez pas besoin d’être inclus dans les demi-finales ? D’accord, on visera la finale ou l’année prochaine. Et… »
Certaines entreprises acceptaient même de ne pas figurer sur les produits des demi-finales, une demande audacieuse compte tenu de l’explosion soudaine de popularité après le match Corée-Japon. L’équipe coréenne, qui avait auparavant du mal à décrocher des sponsors, recevait désormais plus d’offres qu’elle ne pouvait en accepter. Elle pouvait maintenant payer les salaires des deux cents membres et de la cellule de réflexion.
« Vous vous rendez compte ? Tout ça s’est passé entre les quarts et les demi-finales. »
Ju-Hyeok avait lui-même du mal à y croire. Plus étonnant encore, il disposait désormais de toute latitude pour gérer les bénéfices et leur répartition.
« Vraiment ? »
Il ne comprenait pas pourquoi Hui-Chul lui avait confié autant de pouvoir, même temporairement.
« C’est une question de confiance. »
Il pouvait se l’expliquer en se disant que Hui-Chul croyait en ses capacités. Pourtant, il avait l’impression qu’il y avait autre chose. Hui-Chul n’avait pas d’enfants. Cette idée lui traversa soudain l’esprit. Se mordant la lèvre, Ju-Hyeok hocha la tête.
« Je ferai de mon mieux jusqu’à ce que le bon moment arrive. »
Hui-Chul avait été le premier à faire confiance à Ju-Hyeok, non seulement en tant qu’individu, mais aussi comme représentant de la direction. Ju-Hyeok ne voulait pas le décevoir. Au milieu de ces pensées, il reçut un appel.
« Bonjour, Manager Koo Jin-Mo, du département marketing d’Ah-Sung. »
« Bonjour. Manager Koo ? »
Il y avait longtemps qu’il n’avait pas entendu cette voix. À l’époque où il avait travaillé brièvement au département marketing, Manager Koo avait pris soin de lui.
« Il y a un problème ? Ça fait un moment que je ne suis plus dans l’équipe marketing. »
Ju-Hyeok supposa que l’appel concernait un problème lié à son ancien travail. Avant, il en recevait presque chaque semaine. Son agacement discret s’entendit lorsqu’il précisa qu’il ne faisait plus partie de l’équipe marketing, mais la réponse le prit de court.
« Est-ce bien le Manager Ju-Hyeok, de l’équipe nationale ? C’est le numéro indiqué comme contact principal… »
« Oh ? »
Ju-Hyeok comprit que cet appel ne s’adressait pas à Kim Ju-Hyeok, l’ancien employé d’Ah-Sung, mais à Kim Ju-Hyeok, le dirigeant de Mixed Nuts et Manager de l’équipe nationale.