Chapitre 2 487
Le deuxième défi apparut avant même que Caelren eût récupéré du premier : une Rune incomplète se matérialisa devant lui, plusieurs des Traits qui la soutenaient commençant déjà à se déstabiliser.
Il fronça les sourcils, mais se força à se concentrer. Il avait subi sa première défaite avant de comprendre ce qui se passait et, même si c’était difficile à accepter, il n’en avait pas assez vu pour en tirer la moindre conclusion valable. Son Ancêtre l’avait envoyé ici pour examiner les limites de Sylas, pas pour perdre son temps à se demander comment il avait pu échouer à un seul défi. Si Sylas était assez arrogant pour continuer à le défier, tant mieux.
La Volonté de Caelren se projeta en avant et amorça le premier Trait tandis qu’il commençait à le tracer. Avant même d’avoir terminé le mouvement, sa Volonté préparait déjà le deuxième et, au moment où celui-ci commença à prendre forme, le troisième était à son tour amorcé.
C’était le fondement de sa Voie des Runes : une méthode qui lui permettait de superposer l’Amorçage de la Volonté à la Création de Runes, de sorte qu’il n’y eût presque aucun délai entre deux Traits successifs.
Les Créateurs de Runes ordinaires utilisaient l’Amorçage de la Volonté pour préparer la Trame de la Réalité à recevoir une Rune entière, mais Caelren avait poussé le concept plus loin. En ramenant le processus à chaque Trait pris individuellement, il pouvait repérer des faiblesses qui échappaient à la plupart des Maîtres des Runes, et sa maîtrise des plus petites composantes d’une Rune lui permettait d’éliminer les gestes inutiles avant qu’ils ne s’accumulent.
Pour ce qui était de la vitesse à laquelle il pouvait construire une Rune, rares étaient les génies de sa génération capables de rivaliser avec lui.
Malheureusement, avant qu’il ait pu résoudre l’énigme, une autre notification apparut.
—
[Défi terminé]
[Vous avez perdu]
—
Caelren fronça les sourcils et regarda Sylas, mais ce qu’il découvrit ne fit qu’ajouter à sa confusion.
L’humain ne s’était pas particulièrement pressé.
En fait, d’après le peu que Caelren avait réussi à observer, Sylas traçait chacun de ses Traits bien plus lentement que lui. Il semblait prendre son temps pour chaque mouvement, laissant les Runes se stabiliser avant de poursuivre. Pourtant, il avait réussi à résoudre l’énigme le premier.
« Sa compréhension doit être supérieure. »
C’était tout à fait plausible. La vitesse ne signifiait rien si l’on trouvait la solution avant même que son adversaire comprenne le problème, et Caelren n’avait jamais prétendu que sa Voie des Runes le rendait invincible.
Il lui suffisait d’observer davantage.
Le troisième défi consistait à réparer une formation en train de s’effondrer. Cette fois, Caelren commença aussitôt à en analyser la structure, avant même que le défi ne se fût complètement stabilisé. Sa Volonté parcourut les Runes endommagées, repéra les réparations nécessaires et prépara les Traits qui lui permettraient de les effectuer le plus vite possible.
Il allait plus vite que la fois précédente, poussant sa coordination à un niveau qui aurait impressionné même les anciens de son Clan.
Puis il jeta un coup d’œil à Sylas.
L’humain traçait toujours à la même allure paisible, chaque Trait lui prenant presque deux fois plus de temps qu’à Caelren. Ses mouvements ne trahissaient aucune urgence et, à ce que Caelren pouvait voir, Sylas ne cherchait même pas à rivaliser de vitesse.
La formation fut alors réparée.
—
[Défi terminé]
[Vous avez perdu]
—
Caelren resta bouche bée.
Quelque chose clochait.
Ce n’était pas simplement que Sylas comprenait mieux : Caelren avait déjà commencé à saisir les énigmes presque aussi vite qu’elles apparaissaient. Sa Voie des Runes lui permettait de repérer les inefficacités avec une précision extraordinaire, et il voyait bien que Sylas ne s’appuyait pas sur une technique mystérieuse qui lui aurait permis de contourner complètement la Création de Runes.
Il traçait des Runes, comme tout le monde. Alors pourquoi finissait-il le premier ?
Un autre défi commença et Caelren accéléra encore. Son Amorçage de la Volonté prit davantage d’avance, préparant deux Traits avant même que le premier fût achevé. Ses mouvements devinrent si fluides que les gestes semblaient presque se fondre les uns dans les autres.
Sylas, lui, ralentit.
Les pupilles de Caelren se contractèrent lorsqu’il remarqua que l’humain mettait désormais près de trois fois plus de temps à tracer chaque Trait.
Pourtant, le résultat ne changea pas.
—
[Défi terminé]
[Vous avez perdu]
—
Les défis s’enchaînèrent et, à chaque défaite, Caelren devenait plus désespéré de comprendre ce qui se passait.
Il se concentra moins sur ses propres solutions et davantage sur les mouvements de Sylas, à la recherche des inefficacités que sa Voie des Runes était censée lui permettre de repérer.
Mais plus il observait attentivement, plus la situation lui paraissait étrange.
Sylas ne se contentait pas de tracer lentement ses Runes. Il laissait chaque Trait influer sur la Trame de la Réalité environnante avant de décider de la suite, et les changements produits par ces Traits préparaient déjà les conditions nécessaires à l’étape suivante.
Et il ne s’agissait pas seulement du Trait suivant.
Parfois, un seul Trait modifiait l’environnement de telle manière que plusieurs Runes successives pouvaient se former sans qu’il fût nécessaire de procéder à un nouvel Amorçage de la Volonté indépendant. D’autres fois, Sylas marquait une pause avant d’achever une Rune, laissant sa structure incomplète préparer toute une région de la Trame pour les formations à venir.
Le cœur de Caelren manqua un battement.
Il avait toujours cru que sa méthode, qui consistait à amorcer chaque Trait individuellement, représentait le comble de l’efficacité. En préparant le mouvement suivant tout en achevant le précédent, il avait éliminé les délais qui handicapaient les Créateurs de Runes traditionnels.
Mais si ces délais n’étaient pas du temps perdu ? Si le fait de laisser une Rune se stabiliser préparait lui-même les conditions nécessaires à quelque chose de plus grand ?
Caelren reporta son regard sur sa propre formation et, pour la première fois, découvrit un détail qui lui fit grimacer.
Sa Volonté devançait constamment ses Runes et préparait des Traits en fonction de conditions qui ne s’étaient pas encore pleinement manifestées. Par conséquent, le moindre écart l’obligeait à procéder à des ajustements. Ceux-ci s’accumulaient, si bien qu’il consacrait une part énorme de son attention à corriger des problèmes provoqués par sa propre vitesse.
Sylas, lui, n’avait pas ce problème.
Ses Runes préparaient naturellement le terrain les unes pour les autres et, comme il laissait ces relations se développer avant de poursuivre, chaque Trait successif lui demandait moins d’efforts que le précédent.
À la fin du défi suivant, Sylas traçait ses Traits presque dix fois plus lentement que Caelren.
Et il finissait quand même le premier.
—
[Défi terminé]
[Vous avez perdu]
—
Les mains de Caelren se mirent à trembler.
« La lenteur rend fluide, et la fluidité rend rapide. »
Les paroles de son Ancêtre lui revinrent en mémoire et, pour la première fois, il comprit pourquoi le vieil homme avait tenu à lui rappeler cette leçon-là.
Le Paradis Poise incarnait la Dextérité, pas la Vitesse.
La Dextérité, c’était la maîtrise, la coordination et la capacité d’accomplir une tâche avec la plus grande précision possible. La vitesse pouvait découler de ces qualités, mais la rechercher pour elle-même ne revenait pas à les maîtriser.
Caelren avait été si fier d’être le troisième descendant le plus rapide à revenir au Clan Nethum qu’il avait laissé cet exploit définir sa conception du talent.
Pourtant, d’innombrables descendants Nethum étaient rentrés bien après leurs pairs, tout en devenant des figures extraordinaires au sein du Clan. Certains avaient même délibérément prolongé leur voyage, préférant renforcer leurs fondations plutôt que de saisir la première occasion de rentrer chez eux.
Caelren les avait toujours crus inférieurs sur au moins un point. Il comprenait maintenant pourquoi son Ancêtre l’avait mis en garde.
Un autre défi apparut, mais cette fois, Caelren ne se mit pas immédiatement à tracer. Il tenta plutôt de ralentir l’Amorçage de sa Volonté, laissant le premier Trait se stabiliser avant de préparer le deuxième.
La chose aurait dû être simple, mais le processus lui parut si peu naturel que toute sa Voie des Runes semblait lui résister.
Sa compréhension s’était bâtie sur le chevauchement de ces mouvements. Chaque progrès qu’il avait accompli avait renforcé sa conviction que préparer le Trait suivant aussi vite que possible témoignait d’une maîtrise supérieure.
Si cette conviction était fausse, qu’avait-il donc passé toutes ces années à perfectionner ?
Crac.
Caelren se figea : une fine fissure venait d’apparaître dans sa Graine de Rune.
Il s’empressa de la stabiliser, mais une nouvelle notification apparut avant qu’il ait pu rassembler ses pensées.
—
[Défi terminé]
[Vous avez perdu]
—
Sylas avait encore fini le premier.
Caelren regarda l’humain, l’air de plus en plus désespéré, tandis qu’une autre énigme prenait forme.
Il voulait croire que Sylas avait simplement eu plus de chance, que l’écart entre eux était quelque chose qu’il pourrait finir par combler à force d’efforts. Mais sa propre compréhension refusait d’accepter une explication aussi commode.
Il voyait exactement ce que faisait Sylas. C’était bien là le problème.
Rien de particulièrement mystérieux, aucune Voie des Runes incompréhensible qui rendait la sienne obsolète par sa seule supériorité. Sylas avait simplement compris quelque chose que Caelren avait négligé, alors même qu’il disposait de tous les atouts nécessaires pour le découvrir lui-même.
Son obsession pour la vitesse l’avait empêché de véritablement comprendre l’efficacité.
Et, pire encore, la méthode qu’il avait conçue pour éliminer les inefficacités était devenue la plus grande inefficacité qui soit.
Une autre fissure apparut dans sa Graine de Rune et Caelren chancela, tandis que sa Volonté commençait à lui échapper.
« Non… »
Il tenta de revenir à sa méthode d’origine, espérant que sa familiarité stabiliserait ses fondations, mais dès qu’il commença à amorcer le Trait suivant, il vit l’effort inutile que cela impliquait.
Il ne pouvait plus fermer les yeux.
Chaque mouvement lui rappelait ce qu’il avait mal compris et chaque tentative pour se corriger ne faisait que révéler une autre partie de ses fondations reposant sur le même principe erroné.
La Graine de Rune de Caelren commença à s’effondrer.
« Attendez ! J’ai compris, maintenant ! Je peux… »
Le défi suivant prit fin.
—
[Défi terminé]
[Vous avez perdu]
—
Crac !
La fissure se propagea au cœur de sa Graine de Rune, brisant les fondations qui soutenaient sa compréhension depuis qu’il avait emprunté sa Voie.
Caelren cracha une gorgée de sang et ses jambes cédèrent, tandis que les derniers vestiges de sa Volonté luttaient pour rester liés à la Trame de la Réalité.
Il avait compris la leçon. Malheureusement, la comprendre ne signifiait pas qu’il pouvait survivre à l’effondrement de toutes ses convictions.
Sa Graine de Rune éclata.
Pendant un bref instant, Caelren resta conscient, les yeux fixés sur Sylas, le visage empreint de bien plus d’incrédulité que de haine.
Puis la lumière s’éteignit dans ses yeux.
La formation de la Tour de la Création descendit, enveloppa le cadavre du jeune génie et le transporta jusqu’au Clan Nethum.