Chapitre 2 484
L’erreur de Rheos n’avait jamais résidé dans sa compréhension de l’Enfer du poids funéraire. Sa Voie des Runes était tout à fait impressionnante, et Sylas pouvait apprécier l’ingéniosité de cette méthode qui consistait à attribuer un poids conceptuel aux Runes afin de déterminer l’importance de chacune au sein d’une formation.
Le problème, c’était que Rheos était devenu si obsédé par la recherche de l’ancrage parfait qu’il avait oublié quelque chose de bien plus fondamental.
Pourquoi la Rune la plus importante devait-elle le rester ?
L’Enfer du poids funéraire fonctionnait en attribuant un poids conceptuel à certaines Runes, en les ancrant à la Trame de la Réalité et en forçant la structure environnante à se réorganiser autour d’elles. Rheos avait passé des centaines d’années à affiner sa capacité à repérer la Rune la plus importante et à s’en servir pour stabiliser tout le reste.
Mais que se passait-il si les circonstances changeaient ? Et si une Rune, essentielle à la création d’une formation, devenait un obstacle à son fonctionnement ? La solution consistait-elle à continuer d’augmenter son poids, ou à transférer cette importance ailleurs ?
Pour Sylas, la réponse était évidente.
Il pouvait attribuer du poids tout comme Rheos, mais il n’était pas limité à une seule attribution. Même après qu’une formation s’était ancrée à la Trame de la Réalité, Sylas pouvait modifier à volonté la répartition du poids conceptuel, permettant à une Rune de céder son importance au profit d’une autre.
Rheos considérait le poids conceptuel comme une chose qu’il fallait établir et protéger. Sylas, lui, le voyait comme une chose susceptible de changer d’un instant à l’autre, de circuler entre les Runes selon les besoins de la formation.
Et c’était ce qui avait fini par briser l’assurance de Rheos.
Sylas n’avait pas démontré une technique incompréhensible que Rheos aurait pu étudier pendant mille ans de plus. Il avait simplement montré qu’il savait mieux décider quelles Runes méritaient du poids et, surtout, à quel moment ce poids devait changer.
Le pire, c’était que Rheos comprenait la différence. Il voyait ce que faisait Sylas, suivait son raisonnement et savait qu’il ne pourrait jamais égaler la fluidité nécessaire à une telle prouesse.
Cette prise de conscience sema la première graine du doute et, dès lors, tout ce que Rheos avait bâti commença à se retourner contre lui.
Son Enfer du poids funéraire avait toujours reposé sur la recherche de la fondation parfaite. Mais si la fondation choisie pour sa propre Voie des Runes n’avait rien de parfait ?
Et s’il avait passé des milliers d’années à s’ancrer à la mauvaise chose ?
Quand Rheos se posa ces questions, sa Graine de Rune avait déjà commencé à se fissurer. Et lorsque ses certitudes s’effondrèrent, la fondation qui en dépendait s’écroula à son tour.
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[N.D.A. : Hier, j’ai écrit Ancêtre Oura, mais c’était une erreur.]
La salle ancestrale du Clan Tera résonnait de rires. Plusieurs générations de descendants s’étaient réunies pour célébrer la victoire de Rheos.
Même les anciens qui, d’ordinaire, passaient des siècles en retraite avaient fait le déplacement. Les conversations avaient déjà quitté le sujet de la victoire de Rheos pour porter sur les récompenses qu’il méritait à son retour.
« Ancêtre, ne devrions-nous pas organiser un autre banquet pour Rheos ? Cette victoire mérite mieux qu’une simple célébration. »
« Haha ! Bien sûr ! Nous devrions aussi inviter les autres branches. Qu’elles voient quel genre de génie notre Clan Tera a produit ! »
Plusieurs anciens acquiescèrent, tandis que l’Ancêtre Tera écoutait depuis son siège, à la tête de la salle, et sirotait de temps à autre son vin.
Il avait déjà écarté les inquiétudes suscitées par le retard de Rheos. Ce garçon avait toujours aimé afficher sa supériorité et, vu à quel point il avait dominé les épreuves précédentes, rien ne laissait penser que les choses avaient changé.
C’est alors que l’espace au centre de la salle se mit à onduler.
Les conversations s’éteignirent lorsqu’une formation de téléportation familière apparut. Plusieurs descendants se levèrent, le sourire aux lèvres.
« Il est de retour ! Haha ! Rheos, tu t’es fait attendre. Tu comptais nous laisser patienter jusqu’à ce que le vin soit épuisé ? »
Les rires s’éteignirent quand la lumière dorée disparut.
Rheos gisait face contre terre sur le sol poli, ses robes tachées de sang et ses membres tordus sous son corps, sans le moindre signe de mouvement.
Pendant plusieurs secondes, personne ne s’approcha. Les descendants réunis peinaient à concilier le spectacle qui s’offrait à eux avec le retour triomphal qu’ils avaient attendu.
Un jeune descendant lâcha un rire embarrassé.
« Rheos ? C’est quoi cette plaisanterie ? Allez, lève-toi. »
Comme il ne répondait pas, un ancien s’avança et tendit sa Volonté vers le corps immobile. Son expression changea presque aussitôt. Quand ses sens atteignirent les profondeurs où aurait dû se trouver la Graine de Rune de Rheos, il chancela en arrière.
« Sa… sa Graine de Rune… »
Un autre ancien le dépassa, refusant de croire ce qu’il venait d’entendre. Mais sa réaction fut encore pire lorsqu’il découvrit que non seulement la Graine de Rune de Rheos s’était brisée, mais que sa Volonté s’était effondrée avec elle.
« Impossible ! Comment est-ce arrivé ?! La Tour de la Création ne laisserait pas quelqu’un tuer un participant ! Il doit y avoir une erreur ! »
Les cris se répandirent dans la salle ancestrale, mais aucun ne sembla atteindre Tera, qui demeurait assis, sa coupe de vin suspendue devant ses lèvres.
Son regard reposait sur le cadavre de Rheos et, pendant plusieurs secondes, l’Ancêtre sembla chercher une explication à ce qui s’était passé.
Puis la coupe se brisa dans sa main.
Une pression terrifiante s’abattit sur la salle ancestrale et força plusieurs descendants à tomber à genoux, tandis que les formations alentour tremblaient sous le poids de la Volonté de Tera. Sa fureur devint si écrasante que les plus jeunes membres du Clan peinèrent à respirer. Des fissures coururent sur le sol poli sous le cadavre de Rheos.
« SYLAS GRIMBLADE ! »
Son rugissement déchira la salle ancestrale et ébranla les fondations du domaine ancestral du Clan Tera.
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Sylas se tenait devant la prochaine épreuve de la Tour de la Création, le visage parfaitement impénétrable.
Son regard n’avait rien de glacial, et la rage qui l’avait submergé plus tôt ne s’y lisait plus. En fait, quiconque l’aurait observé aurait pu se demander s’il ressentait encore quoi que ce soit.
Il s’était déjà occupé de Rheos, mais la satisfaction qu’aurait pu lui procurer la destruction de sa Graine de Rune ne l’avait pas effleuré. Comparée à ce qui s’était passé sur Terre, la mort de cet homme était si insignifiante que Sylas l’avait chassée de ses pensées presque aussitôt après la disparition du corps de Rheos.
Il leva la main et accepta l’épreuve suivante.
Au départ, il avait eu l’intention d’envoyer un message à ceux qui avaient osé défier la Tour de la Création, afin qu’ils comprennent exactement les conséquences de leur tentative d’interférer avec ce qu’il protégeait.
Mais avant même qu’il ait pu envoyer ce message, quelqu’un lui en avait déjà adressé un.
Un inconnu avait pénétré dans son monde, contourné les protections qu’il avait mises en place et emporté les êtres qui comptaient le plus pour lui.
Son épouse avait disparu, et avec elle l’enfant qu’elle portait, sa belle-mère et son beau-père. Tous étaient tombés entre les mains d’un inconnu, et le salaud responsable avait parlé comme s’il rendait service à tout le monde.
Sylas voyait encore la formation dorée se refermer autour de Cassarae, la façon dont elle avait repoussé Xarvenya et la dernière expression qu’elle avait eue avant de disparaître. Il savait qu’elle avait pris la bonne décision : laisser Xarvenya dévoiler davantage son Sang véritable aurait mis tous les habitants de la Terre en danger.
Mais comprendre les raisons de ses actes n’atténuait en rien ce qu’il ressentait.
Dans son esprit élargi, d’innombrables possibilités se déployaient déjà. Chacune concernait l’identité de l’inconnu, les méthodes qu’il avait utilisées pour contourner les défenses de la Terre et les lieux où il avait pu emmener sa famille.
Sylas examinerait toutes les possibilités, écarterait chaque hypothèse erronée et finirait par trouver la réponse. Il n’en doutait pas et refusait de gaspiller ne serait-ce qu’une fraction de son attention à envisager l’échec.
Mais sous ces calculs se trouvait autre chose, quelque chose de si immense que même les capacités mentales qu’il venait d’acquérir semblaient incapables de le contenir.
Les mots ne suffisaient pas à décrire la fureur qui s’amassait dans sa poitrine, mais Sylas ne chercha pas à la réprimer. Il la laissa coexister avec tout le reste, sans s’y abandonner ni la nier, car il n’avait plus besoin de choisir entre ressentir quelque chose et garder le contrôle.
Sa Volonté demeura parfaitement stable tandis que la prochaine épreuve prenait forme, et son expression ne changea pas.
Quelqu’un avait pris sa famille, et Sylas comptait le lui faire payer.
Non. Tout le monde le paierait.