Chapitre 2 483
Les pupilles de Rheos se contractèrent, mais avant qu’il ait pu comprendre ce qui venait de se passer, un autre défi commença.
Cette fois, il força sa Volonté à avancer dès l’apparition de la formation, abandonnant l’approche mesurée qu’il avait adoptée jusque-là. Il n’avait plus que faire de l’élégance, pas plus qu’il ne cherchait à démontrer la supériorité de sa compréhension. Il lui fallait seulement une victoire pour reprendre l’avantage et prouver que ce que Sylas avait accompli n’était qu’une illumination passagère.
Malheureusement, la Rune se brisa avant que sa Volonté ait pu prendre le moindre appui.
—
[Défi terminé]
[Vous avez perdu]
—
« ATTENDS ! TU NE PEUX PAS SIMPLEMENT— »
Un autre défi commença. Rheos eut à peine le temps de lever la main que Sylas l’avait déjà achevé ; sa Volonté traversa la structure de la Rune avec une telle précision que toute la formation se désagrégea sans la moindre résistance.
Les notifications continuèrent d’apparaître, les unes après les autres, jusqu’à ce que Rheos distingue à peine la fin d’un défi du début du suivant. Au départ, il avait tenté d’analyser les méthodes de Sylas, cherchant les Traits de Rune précis ou les failles conceptuelles qui lui avaient permis de venir à bout de chaque formation. Mais plus il observait, moins il comprenait.
Sylas n’employait jamais deux fois la même méthode.
Parfois, il stabilisait la Rune avant que Rheos comprenne ce qui avait mal tourné ; d’autres fois, il rebâtissait la formation sur des fondations entièrement différentes, créant quelque chose de si abouti que le défi reconnaissait sa solution avant même que la structure d’origine ait fini de se manifester.
Et puis il y avait les fois où Sylas se contentait de regarder la Rune, qui se brisait alors. Rheos n’y comprenait absolument rien.
« Comment… ? »
Sa voix était devenue rauque, et ses mains tremblaient tandis qu’il tentait de rassembler les vestiges de sa Volonté.
Rheos tituba en arrière lorsqu’une nouvelle notification annonça sa défaite. Ses mains tremblaient si violemment que les Runes qui se formaient autour de ses doigts se disloquaient avant même qu’il ait pu les achever.
Sa Graine de Rune s’était mise à trembler, elle aussi. Sylas attendait ce moment depuis le début.
Rheos avait consacré sa vie à bâtir sa compréhension sur la certitude que sa maîtrise de la Création de Runes dépassait celle de tous ceux qui lui étaient inférieurs. Même à présent, il continuait de mesurer tout ce que faisait Sylas à l’aune des critères qu’il avait lui-même établis, refusant d’admettre qu’ils puissent être inadéquats.
Mais que se passait-il lorsque ces critères lui faisaient défaut ?
Que se passait-il lorsque chacune de ses conclusions était réfutée avant même qu’il ait fini de la formuler ?
Un autre défi commença, et Rheos faillit tomber à genoux en comprenant que Sylas n’avait pas l’intention de s’arrêter.
« S’il te plaît… Il me faut… Il me faut un instant… »
Sylas resta impassible.
La Rune apparut entre eux. Au lieu de la détruire aussitôt, Sylas laissa enfin à Rheos le temps d’observer ses gestes.
Il tendit la main et commença à tisser une nouvelle structure dans la formation, avec des mouvements assez lents pour que Rheos puisse suivre les changements. Au début, le Créateur le dévisagea, perplexe. Mais à mesure que les motifs familiers se dessinaient, ses tremblements s’apaisèrent peu à peu.
Il reconnut les Traits de Rune, comprit leurs liens et parvint même à suivre la logique des modifications apportées par Sylas. Pour la première fois depuis ce qui lui semblait une éternité, il y avait quelque chose qu’il comprenait.
Puis Sylas modifia un seul Trait.
Rheos se figea.
Le changement était si minime qu’il n’aurait dû avoir aucune importance. En fait, d’après tout ce qu’il savait de la Création de Runes, la formation aurait dû devenir instable dès la modification de ce Trait.
Pourtant, elle s’améliora.
L’esprit de Rheos s’emballa, en quête d’une explication, mais toutes les pistes le ramenaient à la même contradiction. Cela n’aurait pas dû fonctionner, à moins que sa compréhension de la Rune ait été erronée depuis le début.
Cette pensée était ténue, presque insignifiante, mais Sylas la sentit dès qu’elle prit forme.
Son regard s’aiguisa.
La Graine de Rune de Rheos s’était bâtie sur d’innombrables années de compréhension accumulée, chaque nouvelle révélation reposant sur les fondations posées avant elle. Cette méthode n’avait rien de mauvais en soi, mais elle présentait une faiblesse fatale : elle supposait que ces fondations étaient justes.
Et elle supposait aussi que la fierté qu’on tirait de ses méthodes était toujours justifiée, peu importe qui l’on avait en face de soi.
Malheureusement pour lui, ce n’était pas le cas.
La Volonté de Sylas parcourut la formation du défi, guidant Rheos vers la contradiction sans jamais lui imposer la conclusion.
Le Créateur devait la découvrir par lui-même. Lorsqu’il y parvint, la première fissure apparut.
« Non… »
Rheos secoua la tête, les yeux écarquillés tandis que le doute se répandait dans les profondeurs de sa Graine de Rune.
« Non, c’est impossible. Je connais ça. J’ai étudié la question pendant des centaines d’années. Je sais… »
Une fissure résonna dans l’espace du défi, et Rheos se cramponna à sa poitrine tandis que la fracture se propageait dans les fondations de sa compréhension. Tout ce qu’il avait autrefois accepté sans discuter exigeait soudain une explication. Mais plus il cherchait désespérément des réponses, plus il découvrait de contradictions.
Sylas observa la scène sans bouger.
Rheos avait été si sûr de sa supériorité qu’il n’avait jamais envisagé de pouvoir se tromper sur l’essentiel. À présent que le doute avait pris racine, son intelligence faisait le reste.
Il se détruisait lui-même.
« Non ! NON ! »
Rheos libéra une déferlante désespérée de Volonté pour tenter de chasser le doute, mais chaque effort ne faisait que lui rappeler la contradiction qu’il ne parvenait plus à résoudre.
Une autre fissure apparut, puis plusieurs, jusqu’à ce que toute la structure de sa Graine de Rune commence à s’effondrer sous le poids de sa propre instabilité.
Enfin, dans un fracas retentissant, la Graine de Rune de Rheos vola en éclats.
Son corps fut secoué de spasmes tandis que les fondations de sa Voie s’écroulaient ; la Maîtrise des Runes qu’il avait accumulée se désintégra avec la Graine qui l’avait soutenue si longtemps. Le sang lui jaillit de la bouche, et la puissante Volonté qui lui avait autrefois permis de se tenir fièrement devant Sylas se fragmenta.
Il s’effondra à genoux, les yeux rivés sur ses mains tremblantes, tandis qu’il tentait de former le moindre Trait de Rune. Mais, malgré tous ses efforts pour retrouver ce lien familier, rien ne lui répondit.
Il leva lentement les yeux vers Sylas. La terreur qu’ils exprimaient n’avait plus rien à voir avec la perte d’un défi. Il mesurait désormais l’écart avec une certitude absolue, et pourtant, il refusait de l’admettre. Refusait d’admettre que Sylas avait reconstruit sa propre Voie des Runes en quelques instants, puis modifié un détail à peine perceptible pour le faire douter de tout ce qu’il avait bâti.
C’était une défaite pire qu’une humiliation. Une défaite qui ne pouvait mener qu’à une seule issue.
« Toi… Qu’est-ce que tu m’as fait… ? »
Sylas baissa les yeux vers lui, aussi impassible qu’au début.
« Rien que tu ne te sois fait toi-même. »
Rheos ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Les derniers vestiges de sa Volonté s’effritèrent et, avec eux, disparut la force qui maintenait encore son corps défaillant en vie.
Il bascula en avant, le front heurtant le sol dans un bruit sourd.
Et c’est ainsi que Rheos mourut.