Chapitre 2 472
Le coup suivant de Cassarae déchira les plaines avec une telle force qu’il ouvrit une tranchée longue de plusieurs kilomètres. Tomoe se glissa toutefois hors de sa trajectoire avant même que la terre ait fini de s’effondrer.
Sans épée en main, la maniaque de l’épée se battait différemment. Ses attaques se réduisaient à des mouvements plus courts : chacun de ses doigts devenait un tranchant, chaque rotation de sa paume déviait la Volonté de l’Épée qui emplissait déjà l’air, et ses cheveux occupaient tout l’espace que ses mains ne pouvaient couvrir.
Tout cela paraissait si naturel, si fluide, si beau, presque structuré d’une étrange façon, surtout quand on songeait au chaos désordonné que cela pouvait sembler être aux yeux d’un observateur extérieur.
Tomoe se glissa sous le coup suivant et effleura de deux doigts le plat de la lame rouillée de Cassarae au lieu d’en encaisser directement le poids. La Volonté de l’Épée arriva de côté et dévia l’arme de quelques degrés à peine, juste assez pour que le tranchant frôle l’épaule de Tomoe. Puis son autre main se leva et ouvrit trois fines entailles dans l’Armure de l’Ange gardien.
Cassarae pivota avec l’impact au lieu de lui résister, profitant du mouvement pour ramener son épée autour d’elle et l’abattre de nouveau depuis le haut. C’était la première chose qu’elle avait commencé à apprendre de Tomoe.
Cette dernière ne laissait presque jamais un mouvement s’achever là où il avait commencé : une esquive lui offrait un meilleur angle, une parade modifiait son appui, et même être projetée en arrière ne faisait que lui donner davantage de place pour préparer la suite.
Cassarae avait toujours raisonné en termes plus nets : attaquer, reprendre son souffle, attaquer de nouveau. Mais ce rythme lui paraissait désormais faux, maintenant qu’elle entendait correctement son épée. Alors, lorsque son coup horizontal manqua Tomoe, elle cessa de lutter contre l’élan et se contenta de le suivre, laissant la rotation de ses épaules amorcer l’attaque suivante.
La formation qui entourait la Terre réagit avec elle.
Les eaux qui s’étendaient au-dessus de l’atmosphère bougèrent tandis que les Runes enfouies sous les plaines s’alignaient dans la direction indiquée par l’épée de Cassarae. Puis une pression immense s’abattit avec la lame qui descendait.
Tomoe croisa les avant-bras et rassembla la Volonté de l’Épée entre eux, mais l’impact la projeta tout de même dans le sol avec une force telle que la roche s’effondra en couches successives, formant un cratère au milieu de la plaine.
Cassarae n’attendit pas de voir si son attaque avait porté. Tomoe lui avait déjà appris à quel point c’était stupide. Elle transforma la fin de son mouvement en estoc ; la pointe de sa lame rouillée venait à peine de s’orienter vers le cratère qu’un étroit jet de Volonté de l’Épée bleu pâle jaillit des profondeurs et poursuivit Tomoe à travers la terre éventrée.
Tomoe se tordit sur le côté et laissa l’attaque lui déchirer les côtes plutôt que la poitrine, puis planta ses cheveux aiguisés dans la paroi du cratère et s’en servit pour s’extirper du trou.
Elle atterrit à plusieurs centaines de mètres, le sang ruisselant de son flanc en quantité suffisante pour faire chanceler n’importe qui d’autre. Pourtant, elle se contenta d’appuyer une paume contre sa blessure et de laisser la Volonté de l’Épée gris-noir se condenser sous sa peau.
Du sang neuf jaillit presque aussitôt.
Cassarae fixa la scène une demi-seconde, puis comprit ce qu’elle voyait. La révélation l’irrita au point de lui faire plisser le nez. « Tu te fous de moi, putain. »
Tomoe éclata de rire tandis que la Volonté de l’Épée se transformait encore en sang dans son corps, remplaçant celui qu’elle avait déjà perdu. La pression qui l’entourait ne diminua que d’un rien.
Elle ne guérissait pas d’abord ses vaisseaux sanguins en attendant que son corps suive. Elle produisait simplement davantage de sang, car sa Volonté de l’Épée lui permettait d’effacer la distinction entre ce qu’était sa Volonté et ce qu’elle devait devenir.
Cassarae se rua de nouveau sur elle avant que Tomoe ait fini de sourire.
L’échange suivant les entraîna plus loin dans les plaines. Tomoe se glissa sous le premier coup et, d’une main, traça cinq lignes en direction du ventre de Cassarae, tandis que ses cheveux l’attaquaient par-derrière.
Cassarae pivota juste assez pour que l’Armure de l’Ange gardien encaisse le gros des coups, puis remonta son épée à travers la cuisse de Tomoe et lui arracha une large bande de chair. Le sang éclaboussa le sol.
Tomoe s’en servit avant même que les gouttes ne l’atteignent.
Le sang se mua en des centaines d’aiguilles écarlates et inversa sa course dans les airs, forçant Cassarae à balayer l’espace devant elle de son épée tout en entraînant la formation environnante dans son mouvement.
Le vent, l’Éther et la pression des eaux lointaines de la Terre s’unirent et écrasèrent l’attaque qui revenait, mais Cassarae remarqua à peine les dégâts.
Quelque chose dans la maîtrise de Tomoe venait de s’éclairer pour elle. Tomoe ne guidait pas consciemment chaque goutte ; c’était comme si elle leur avait simplement donné une loi à respecter, une vérité à suivre, condensée en un seul mot… Épée.
Si Sylas avait été là, il aurait peut-être compris ce qu’il en était vraiment.
L’Amorçage de la Volonté.
Le regard de Cassarae s’aiguisa. Lorsqu’elle attaqua de nouveau, elle cessa de mettre autant de force brute dans son coup. Au lieu de cela, elle puisa dans la réponse que la Terre lui donnait déjà et imposa la même direction à une portion plus réduite de cette force, fendant une crête située à plusieurs kilomètres selon l’angle exact de son geste.
Le sourire de Tomoe s’élargit aussitôt. « Oui. »
« M’encourage pas, putain. »
Cassarae infléchit son poignet et frappa de nouveau, mais cette fois, la lame elle-même n’avait presque aucune importance. Trois blessures apparurent autour de Tomoe, venant de trois directions différentes.
Différentes parties de la planète avaient répondu au même ordre. Tomoe se glissa entre deux attaques, mais la troisième lui ouvrit l’avant-bras avant qu’elle ait pu la disperser.
Le sang coula de nouveau à flots et rejoignit celui qui commençait déjà à s’accumuler dans les tranchées creusées à travers le champ de bataille. Tomoe continuait à remplacer celui qu’elle perdait en catalysant sa Volonté de l’Épée pour produire du sang frais.
Kilomètre après kilomètre, la terre éventrée se remplissait lentement de minces filets écarlates.
Une partie de ce sang revenait à Tomoe sous forme d’armes, une autre s’évaporait et retournait à la Volonté de l’Épée, mais il en restait suffisamment pour que des rivières commencent à se former sous leurs pieds.
Cassarae commença aussi à apprendre de ces rivières.
Tomoe leva deux doigts. L’une des tranchées remplies de sang lui répondit : un ruban écarlate jaillit derrière Cassarae, puis s’aplatit pour devenir une lame gigantesque. Cassarae ne se retourna pas pour la bloquer. Elle modifia plutôt l’angle de son épée de moins de deux centimètres et laissa le monde réagir à sa place : une crête de pierre surgit derrière elle et intercepta l’attaque.
La crête explosa, mais même cette destruction fournit à Cassarae de quoi riposter. Elle fit claquer son épée rouillée et enveloppa les débris de Volonté de l’Épée, renvoyant vers Tomoe des centaines de projectiles grossiers, sans la finesse de son adversaire, mais avec une force démesurée.
Tomoe en trancha la plupart avec ses cheveux, mais l’un d’eux lui transperça tout de même l’épaule, un autre lui lacéra la joue, et un troisième lui ouvrit profondément l’abdomen. Le sang lui ruissela le long des deux jambes avant qu’une nouvelle quantité de Volonté gris-noir ne se transforme pour le remplacer.
Cassarae observait le processus tout en avançant et, pour la première fois, elle commença à comprendre pourquoi Sylas aimait tant ce genre de combat. Mais, plus important encore, elle se rappela combien elle les avait aimés, elle aussi, avant que sa voie de l’épée ne devienne si étouffée et si limitée.
Cassarae ne pouvait pas faire ce que faisait Tomoe, et elle n’en avait pas besoin.
La maîtrise de Tomoe avait été affinée jusqu’à l’absurde. Elle pouvait s’immiscer dans les plus infimes brèches de l’Éther et transformer presque tout ce qui l’entourait en prolongement de son épée. Celle de Cassarae, en revanche, restait trop brute, trop irrégulière. Elle gaspillait encore trop de puissance, manquait toujours de délicatesse et ne parvenait pas à anticiper autant d’étapes que Tomoe.
Mais elle s’amusait toujours. Et…
La Terre compensait.
La planète savait déjà comment bouger ; Cassarae n’avait qu’à exprimer son intention assez clairement pour que le mouvement suive. À mesure que son épée se simplifiait, la réponse devenait plus nette et chaque coup lui demandait moins de réflexion.
Cassarae frappa bas, forçant Tomoe à s’élever dans les airs, puis modifia l’angle de son poignet avant que la maniaque de l’épée ait pu se repositionner.
La formation aquatique au-dessus de la Terre réagit.
Une pression s’abattit au même instant que l’épée de Cassarae remontait d’en bas, piégeant Tomoe entre deux forces qui composaient une seule et même attaque. Elle projeta ses deux paumes vers l’extérieur et déploya chaque mèche de ses cheveux en tranchants qui se croisaient, mais sa défense céda sous la puissance que déchaînait l’ordre de Cassarae et projeta Tomoe à travers les plaines.
Elle heurta le sol avec une force suffisante pour ouvrir une autre tranchée, à côté des rivières de sang qui serpentaient déjà sur le champ de bataille, puis se remit sur pied en roulant, le haut du corps à moitié couvert de rouge. Un bras pendait plus bas que l’autre et plusieurs entailles avaient cessé de se refermer, mais l’exaltation dans ses yeux n’avait fait que grandir.
Cassarae reprit son avancée. Pendant plusieurs échanges, les mains et les cheveux de Tomoe ne furent guère plus que des lignes en mouvement, des tentatives de précision dérisoires face au poids d’un monde entier. Elle déviait ce qu’elle pouvait, esquivait ce qu’elle ne pouvait pas arrêter et continuait à convertir sa Volonté de l’Épée en sang chaque fois qu’une nouvelle blessure s’ouvrait, jusqu’à ce que les rivières sous leurs pieds soient assez larges pour refléter le ciel.
Alors, Tomoe leva une main.
Cassarae ralentit : chaque goutte de sang autour d’elles s’était mise en mouvement au même instant.
Des filets écarlates s’élevèrent des tranchées qui s’étendaient sur des kilomètres, se détachant en longs rubans tandis que le sang qui coulait encore du corps de Tomoe les rejoignait. Les rivières s’enroulèrent autour d’elle et se comprimèrent. La Volonté de l’Épée se déversa dans cette masse rassemblée, dont le volume diminua encore et encore, jusqu’à ce qu’elle se condense tout entière en une unique lame de rubis lumineuse dans la main de Tomoe.
Elle baissa un instant les yeux vers son arme, puis les releva vers Cassarae tandis qu’un sourire sauvage s’étalait sur son visage.
« Maintenant, le vrai combat peut commencer. »
Tomoe fit un pas en avant, et le monde trembla.