Chapitre 2 436
Caelum devenait de plus en plus difficile à affronter à chaque échange.
L’Espace rudimentaire qu’il avait dérobé quelques minutes plus tôt s’intégrait déjà à sa Voie runique, non pas parce qu’il avait soudain compris l’Espace-temps insondable, mais parce que l’Avarice refusait d’admettre que quelque chose que Sylas possédait puisse lui rester inaccessible.
Le Temps répétait chaque formation créée par Sylas, l’Ordre réduisait ces répétitions en morceaux, et l’influence de Scurrying Madness dévorait les fragments que Caelum parvenait à comprendre avant de les rassembler de force dans son propre domaine.
Sylas passait d’un pli de l’Espace à l’autre parmi trois, tandis que des mécanismes dorés se refermaient autour de lui. Caelum n’en prédit pas moins sa destination finale et y arriva le premier. Une main enveloppée de Temps comprimé se tendit vers la gorge de Sylas. Celui-ci dut inverser les positions relatives de deux Traits voisins et détourner l’attaque vers le vide avant que Caelum ne puisse lui arracher quoi que ce soit.
L’homme apprenait vite. Mais surtout, Scurrying Madness lui fournissait tout ce dont il avait besoin pour continuer.
Au loin, une autre chaîne se brisa tandis que le Rat cyborg libérait une patte. L’énorme membre s’écrasa au sol, derrière les portes, et un tremblement parcourut l’Enfer. Il ne restait désormais que quelques entraves autour de son torse et de l’autre patte, tandis qu’une telle quantité d’Avarice s’échappait de son corps que même l’Éther de Fanelei vacillait.
Cheri avait cessé de demander à Sylas de partir. Elle avait apparemment compris que cela ne changerait rien.
Sylas avait connu le danger avant même que Scurrying Madness ne brise sa première chaîne, et pourtant, il était resté. Il avait déjà vu des combattants de rang S, assez pour se fier à cette sensation désagréable qui lui soufflait que la créature derrière ces portes les dépassait. Mais partir maintenant revenait à abandonner la raison même de sa venue en Enfer.
Sylas détourna une autre formation de Caelum et le regarda en décomposer avidement les résidus au lieu de les laisser se dissiper. La situation de Scurrying Madness expliquait pourquoi le Rat l’avait voulu ici, mais pas pourquoi la Folie Rampante l’avait cherché.
Rien ne permettait de supposer que les deux étaient la même entité.
Sylas se fiait davantage à son instinct pour percevoir la Volonté qu’à presque tout le reste, surtout après ce qui s’était passé avec sa Volonté Éternelle et sa Maîtrise des Runes. Quelqu’un pouvait dissimuler son apparence, son aura, ses Gènes, peut-être même son âme dans certaines circonstances, mais reproduire à la perfection une Volonté avec laquelle Sylas avait déjà interagi personnellement, c’était une autre affaire.
Il ne croyait pas que Scurrying Madness l’ait dupé. Cela signifiait donc que deux intentions différentes étaient à l’œuvre.
Scurrying voulait sa Vertu d’Avarice, tandis que la Folie Rampante voulait son aide.
Caelum était arrivé avec une technologie directement liée à la prison de Scurrying, presque au moment même où la Folie Rampante avait contacté Sylas. Croire que ces deux événements n’avaient aucun lien aurait exigé un optimisme dont Sylas n’avait jamais été capable.
Quelqu’un d’autre était impliqué.
Sylas attendait que cette personne se montre.
Le domaine de Caelum explosa de nouveau, et l’Avarice dépouilla une autre portion de l’Enfer, aspirant l’Éther et les vestiges de Volonté dans les mécanismes dorés qui l’entouraient. L’Espace se repliait selon des motifs de plus en plus stables au sein de ces formations. Lorsque Sylas tenta de les séparer, Caelum se servit du Temps pour rétablir la structure dérobée, avant que l’Ordre ne la remette en place.
Scurrying Madness rugit derrière lui et arracha un autre bras.
Les chaînes restantes se tendirent autour de l’énorme corps métallique. Le cœur du Scorpion d’origine battait entre ses côtes noires comme s’il cherchait à s’en arracher. Une nouvelle vague d’Avarice se déversa au-dehors, et la puissance de Caelum s’accrut avec elle, jusqu’à ce que son domaine s’abatte sur celui de Sylas avec assez de force pour faire courir des fissures émeraude dans plusieurs formations.
Puis tout se tut au-dessus d’eux.
Sylas leva les yeux.
Une silhouette encapuchonnée se tenait dans les airs.
Aucun portail ne s’était ouvert, l’Espace ne s’était pas déformé, et Sylas n’avait pas détecté le moindre déplacement d’Éther. Un instant plus tôt, le vide s’étendait au-dessus du champ de bataille ; à présent, quelqu’un s’y tenait, drapé d’un manteau sombre.
Scurrying Madness réagit aussitôt.
Sa tête métallique se redressa brusquement et un rugissement jaillit de ses mâchoires. L’Avarice se condensa avec un tel poids que des pans de l’Enfer s’effondrèrent autour des portes. La haine contenue dans ce cri différait de celle que Scurrying avait dirigée contre Sylas : elle n’était pas animée par le désir de posséder, mais évoquait plutôt le souvenir d’un très vieux grief.
La silhouette encapuchonnée ne lui accorda pas un regard.
Son attention se posa plutôt sur Sylas.
Caelum se rua en avant au même instant, trop obnubilé pour se soucier du nouvel arrivant, mais un léger mouvement de la silhouette suffit à figer tout son domaine doré.
Sylas ne voyait aucune Rune et ne distinguait aucune manifestation évidente de Volonté. Caelum s’arrêta, tout simplement, comme si l’autorisation d’agir avait été refusée à chacun des systèmes chargés d’exécuter son prochain mouvement.
Le regard de Sylas se fit plus perçant.
Sous sa capuche, le Professeur inclina légèrement la tête.
« Alors, c’était ça, ton plan ? »
Derrière lui, Scurrying Madness tira sur une autre chaîne, mais le Professeur continua de l’ignorer.
« Tu attendais que j’apparaisse, en espérant que je règle notre petit problème de Rat pendant que tu filerais aider la Folie Rampante ? »
Sylas ne répondit rien.
Le Professeur laissa échapper un petit rire.
« Ne prends pas cet air surpris. J’ai senti la petite tentative de la Folie Rampante dès l’instant où elle t’a atteint. Je l’ai simplement laissée faire parce que j’étais curieux. »
Il pencha encore un peu la tête.
« Je voulais voir qui était Cinq. »
Le regard de Sylas changea.
« Je n’ai malheureusement jamais eu l’occasion de rencontrer Quatre. L’une de mes expériences a fini par tuer Quatre avant qu’il ait pu grandir comme il fallait. »
Il marqua une pause, comme s’il réfléchissait à ce souvenir, puis haussa légèrement les épaules sous son manteau.
« Oupsie. »
Une autre chaîne se brisa derrière lui.
Le Professeur descendit enfin de quelques mètres et s’immobilisa entre Sylas et Scurrying Madness, qui rugissait, comme si aucun des deux ne représentait un danger digne de son attention.
« Ravi de te rencontrer, Sylas. »
Une main sortit de sous le manteau.
« Je suis Deux. »
Ses doigts se tournèrent vers la prison brisée derrière lui.
« Tes petits plans sont plutôt mignons. »