Chapitre 2 395
Sylas ne bougea pas.
On aurait pu croire que les paroles d’Ekear avaient heurté son Orgueil, ou que Sylas commençait enfin à se demander pourquoi le disciple aîné de Gralith était bien plus puissant qu’il n’aurait dû l’être. Aucune de ces pensées ne l’occupa plus d’un instant, et il se soucia encore moins de l’idée qu’Ekear aurait pu s’emparer de l’une des cinq Volontés quand bon lui semblait.
À vrai dire, Sylas avait beaucoup, beaucoup de mal à se soucier de l’opinion de la quasi-totalité des êtres vivants. Seule une poignée de personnes comptait réellement à ses yeux, et même avec elles, il lui arrivait souvent de les écouter uniquement pour leur faire plaisir, non parce qu’il aurait soudain cru ses propres déductions erronées. L’opinion qu’Ekear avait de lui-même, qu’elle soit exagérée ou non, n’avait presque aucune valeur aux yeux de Sylas.
Il y avait une autre raison pour laquelle il n’avait pas bougé.
D’où Ekear était-il venu ?
Sylas leva lentement les yeux vers le ciel tandis que les Serpentes célestes continuaient de se refermer sur eux. Il avait prêté trop d’attention aux courants de Volonté qui traversaient le Sanctum de l'Empereur pour qu’Ekear ait pu arriver sans qu’il le sente bien avant qu’il n’atteigne ce champ de bataille. Et s’il était entré par le Sanctuaire lui-même, il aurait dû apparaître aux côtés de Fanelei et des autres. Plus important encore, il aurait dû être paralysé avec les autres Empereurs de la race des bêtes spirituelles, sous l’effet de cette influence qui avait pris le contrôle de leurs Volontés.
« Pourquoi tu ne bouges pas ? » La voix d’Ekear s’éleva par-dessus la résonance croissante de la formation de Serion et Thiel ; l’agacement commençait à remplacer la nonchalance qui lui était habituelle. « Je t’ouvre une brèche, jeune frère martial. Profites-en. »
Sylas continua de regarder vers le ciel, ce qui ne fit qu’irriter davantage Ekear.
Il avait sincèrement essayé de s’entendre avec Sylas, malgré tous les efforts de ce dernier pour rendre la tâche difficile, mais quelque chose semblait toujours se mettre en travers de leur chemin. Sylas ne daignait même pas appeler Gralith « Maître », comme il aurait dû le faire, et Ekear trouvait cela particulièrement agaçant, lui qui savait très bien ce que ses propres origines auraient pu lui permettre de devenir.
« Je ne te comprends pas, dit Ekear, tandis que l’une de ses sept lames tournoyait derrière lui et qu’il déviait un autre Serpent céleste. Même moi, je témoigne à Maître le respect qui lui est dû. Tu te crois vraiment au-dessus de tous les Paradis ? Tu crois vraiment que personne n’est plus compétent que toi ? Je suis là, à m’acquitter de ma dette envers toi, et tu gâches cette occasion en faisant le petit connard. »
Sylas l’entendit. Il n’avait simplement aucune envie de répondre.
Les origines d’Ekear étaient manifestement bien plus prestigieuses qu’il n’y paraissait, et Sylas pouvait même deviner que son absence, lorsque Gralith avait été piégé par le Sanctum principal, cachait des raisons qu’il n’avait pas comprises à l’époque. Peut-être Ekear s’était-il retenu pour des raisons liées à son Clan, ou peut-être y avait-il des conséquences qu’il ne pouvait se permettre de déclencher sans avoir d’abord épuisé toutes les autres options.
Rien de tout cela ne changeait quoi que ce soit pour Sylas.
Il y avait des choses auxquelles, si l’on tenait vraiment, les conséquences ne comptaient plus. Ekear avait peut-être déjà décidé que si la vie de Gralith atteignait véritablement son dernier instant, il sacrifierait tout pour le sauver, et Sylas n’avait aucune raison particulière de douter que ce soit le cas.
Le problème, c’était tout ce qui pouvait arriver avant cet instant.
Si Sylas était mort en sauvant Gralith, Ekear aurait peut-être été furieux et aurait peut-être traqué tous les responsables jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul à tuer. Mais cette rage n’aurait rien changé pour les parents de Sylas, sa femme, Elara ou la Terre, et les êtres qui lui étaient chers auraient tout de même dû subir les conséquences de sa mort.
La morale n’avait jamais été toute noire ou toute blanche.
Ekear aimait clairement Gralith, et Sylas doutait que ses sentiments pour Gwenu et Khan soient beaucoup moins forts, mais il connaissait à peine Sylas. S’attendre à ce qu’il sacrifie tout pour quelqu’un qu’il connaissait si peu aurait été ridicule, même s’il avait été le plus grand saint de tous les temps.
La réciproque était vraie.
Qu’Ekear agisse maintenant comme si Sylas leur devait à tous la même affection, le même respect et le même attachement du simple fait qu’il était le disciple de Gralith était presque amusant. Sylas n’avait pas sauvé Gralith pour Ekear, et il n’avait jamais considéré que cet acte créait une dette qu’un autre devait rembourser au nom de son Maître.
Il avait sauvé Gralith parce que Gralith méritait de l’être. L’irritation qu’Ekear éprouvait à présent n’avait rien à voir avec lui.
En revanche, ce qui concernait Sylas, c’était le fait que quelqu’un avait réussi à placer Ekear ici, au moment précis où il fallait, pour mettre une fois de plus des bâtons dans les roues de ses plans.
Sylas plissa les yeux.
« Astucieux. »
Ekear lui jeta un regard, les sourcils froncés. Un instant, il crut que Sylas s’adressait à lui, mais il comprit très vite que ce n’était pas le cas.
« Mais pas assez. »
Sylas leva un doigt et le fit lentement glisser dans l’air.
Une ligne noire incurvée se forma sous son doigt et s’allongea jusqu’à évoquer le tranchant d’une immense faux fendant le ciel. Elle traversa arbres, montagnes, Serpentes et même les formations superposées qui verrouillaient l’espace et le temps, sans laisser la moindre égratignure. Pourtant, la sensation de la coupure était si tangible que tous les Serpents célestes reculèrent, comme si leurs corps venaient déjà d’être tranchés en deux.
Puis leurs Runes s’éteignirent.
Serion fut le premier à changer d’expression, tandis que les formations naturelles tissées dans ses plumes vacillaient. Thiel suivit presque aussitôt. La résonance qui reliait les Serpentes célestes se rompit en son milieu, et l’oppression qui enserrait Sylas s’atténua, comme si une lame venait de trancher quelque chose dont aucun d’eux n’avait même soupçonné qu’on pût le couper.
L’agacement d’Ekear s’évanouit. Son regard s’aiguisa : il comprenait enfin que Sylas n’avait pas hésité une seule seconde.
La faux noire poursuivit son ascension.
Elle trancha les liens entre les Serpentes célestes, l’espace déformé qui les entourait, puis se dirigea droit vers les portails béants donnant sur le Plan divin. Pendant plusieurs respirations, rien ne chercha à l’arrêter, comme si ceux qui se tenaient de l’autre côté ne s’étaient pas attendus à ce que Sylas comprenne si vite leur manœuvre.
Alors une voix résonna depuis les hauteurs.
« Pas tout de suite, Sylas Grimblade. »
Le ton était doux, empreint de la légère exaspération d’une mère réprimandant un enfant qui avait voulu toucher à quelque chose qu’il n’aurait pas dû.
Une main délicate sortit de l’un des portails. Puis de fins doigts se refermèrent sur l’immense faux noire.
Crac.
La construction se brisa.
Des fragments de Volonté noire se dissipèrent dans le ciel tandis que Sylas fixait les hauteurs, le visage de plus en plus froid. La femme, de l’autre côté, reprit la parole.
« Si tu ne veux pas régler ça facilement, on va s’y prendre de la manière forte. »
Le Monde des Esprits trembla.
Le portail qui les surplombait s’agrandit violemment, ses bords s’écartant toujours plus tandis qu’une chose gigantesque commençait à s’y frayer un passage. Des écailles apparurent d’abord, chacune si immense que les Serpentes célestes entourant Sylas semblaient insignifiantes à côté d’elles. Le simple mouvement du corps de la créature faisait gémir l’espace sous son poids.
Sylas la regarda s’extirper peu à peu du portail.
Un Serpent du Monde descendait.