Chapitre 2 077
Comme prévu, Sylas n'eut même pas l'occasion de retourner auprès du groupe bien longtemps. À peine fut-il revenu que le suivant fut sélectionné — Deuvuo en personne — et le colosse lui adressa un sourire penaud accompagné d'un regard en coin.
Sans surprise, Sylas ne réagit pas vraiment. Il n'y avait aucune rage, et ses yeux étaient indéchiffrables, d'une manière qui mettait même l'impudent Deuvuo mal à l'aise. Il y avait quelque chose dans l'existence de Sylas qui donnait l'impression que la « surprise » n'était pas un sentiment qu'il avait jamais éprouvé.
Que ce soit vrai ou non, Deuvuo était d'avis que c'était impossible. Comment pouvait-on être humain sans jamais être surpris ?
Mais cette montagne apaisante qu'était la Volonté de Sylas semblait tout simplement… inébranlable en cet instant.
Sylas s'était déjà avancé avant même que Deuvuo puisse dire quoi que ce soit. Il n'y avait pas besoin de vote, car les deux parties étaient d'accord. C'était comme si Sylas ne pouvait pas se permettre de perdre plus de temps.
Cela mettait presque Deuvuo mal à l'aise.
Presque.
En ce qui le concernait, sa propre vie passait avant tout.
Sylas monta sur la deuxième marche et une marionnette apparut face à lui. Le même visage formé de verre, les mêmes rouages d'or et de cuivre, la même tenue de majordome et les mêmes gants blancs immaculés.
La seule différence était qu'elle attaqua instantanément. Pas d'attente, pas de pause, pas de calme avant la tempête.
Les vents se scindèrent comme pour lui céder le passage. La créature n'avait presque aucune présence au départ. On aurait dit que le monde s'effaçait sur ses bords pour laisser place au vide qui constituait son existence.
Puis elle apparut devant Sylas, son doigt pointé vers son front.
Mais juste au moment où la créature s'approchait, elle ralentit considérablement. Tout son être se modifia et changea comme pour imiter le Sylas qu'elle avait appris à connaître quelques instants plus tôt.
Et puis, elle pressa son doigt sur le front de Sylas.
Tchi.
La marionnette vola en éclats.
Du début à la fin, Sylas n'avait pas bougé d'un pouce. Ses cheveux n'avaient même pas frémi, et les vents que la créature avait soulevés retournèrent à leur point d'origine comme s'ils n'avaient jamais été déplacés.
Deuvuo, Juxi et Alpine eurent exactement la même réaction. Les yeux écarquillés, le cœur battant à tout rompre. Ils ne comprenaient absolument pas ce qui venait de se passer.
Mais une fois de plus, Sylas fut renvoyé dans la zone d'attente et ils furent forcés de passer au tour suivant. L'énorme silhouette d'Alpine s'illumina et il fut téléporté en avant.
La confusion était toujours visible sur le visage du Troll Bleu Royal. Il n'avait lu que des récits sur les marionnettes du Clan Zeus, mais leur apparence était si époustouflante et unique qu'il sut instantanément de quoi il s'agissait.
Mais et s'il ne s'agissait que de piètres imitations ? Avaient-ils été dupés ?
Les marionnettes Zeus étaient bien trop intelligentes. L'idée qu'elles puissent être si facilement trompées… non, c'était impossible.
Mais même s'il s'agissait d'une farce, Alpine n'avait aucune raison de prendre le risque. Il exigea lui aussi que Sylas prenne sa place, et sans la moindre hésitation, Sylas apparut à nouveau sur les marches.
La marionnette suivante apparut, son corps vibrant de majesté alors qu'elle faisait un pas en avant. Le même sourire poli, formé par la rotation de rouages d'or et de cuivre, se reflétait toujours derrière la paroi de verre qui lui servait de tête, mais son aura dégageait quelque chose de totalement différent.
Comment un objet dépourvu de Volonté pouvait-il avoir une telle présence… c'était impossible à dire. Il était presque aussi impossible de suivre ses mouvements, tant elle apparut devant Sylas en un clin d'œil, se déplaçant encore plus vite qu'auparavant.
Elle s'adaptait, et ce, rapidement. Chaque mouvement atteignait une efficacité maximale alors qu'elle pointait à nouveau son doigt vers l'avant.
Une fois encore, elle ralentit, mimant le tout premier mouvement de Sylas. La même vitesse, le même point, la même action, jusque dans le tressaillement de ses ligaments et le degré parfait de tension de son avant-bras.
Elle pressa vers le front de Sylas, si près, et pourtant pas tout à fait là.
La marionnette commença à trembler, ses rouages grinçaient dans sa tête, des étincelles jaillissaient tandis que la chaleur rayonnait des points de connexion. La friction augmenta rapidement jusqu'à ce que… BANG.
La tête de la marionnette explosa.
Une troisième bataille, une troisième victoire façonnée par la main de Sylas.
La perfection absolue.
Sylas revint vers le groupe, et cette fois, il y avait quelque chose de différent dans leurs yeux.
La peur.
Cette émotion était déjà présente auparavant, mais elle n'était pas dirigée vers Sylas, plutôt vers la marionnette.
Maintenant, elle ne concernait plus du tout la marionnette.
Alpine avait été presque certain qu'il s'agissait d'un faux. Il s'en était convaincu, mais il n'y avait aucune raison de prendre le risque tant qu'il n'en était pas absolument sûr ; il laissa donc Sylas mener le combat.
Mais maintenant, il était certain du contraire.
Il n'y avait pas d'erreur possible sur ce moment précis : les rouages qui grinçaient, les étincelles qui volaient. Ils avaient senti le faible écho de ce qui rendait la marionnette si puissante.
Le vide.
Impossible de se tromper. Même s'il s'agissait d'un faux, c'était un faux qui avait réussi à imiter la capacité la plus puissante de la marionnette Zeus. À ce stade, peu importait qu'il soit authentique ou non.
Le danger était exactement le même.
Sylas revint et cette fois, Juxi fut sélectionnée. Elle n'attendit même pas une seconde avant d'exiger que Sylas prenne sa place, le cœur tremblant. Elle voulait sortir de là au plus vite.
En fait, elle commençait à espérer que Sylas puisse vraiment aller jusqu'au bout.
S'il n'y parvenait pas…
Ce seraient eux qui seraient finis.
Sylas reprit sa place sur les marches. Une marionnette Zeus se forma devant lui, son corps se tordant pour exister, comme si sa simple présence déformait l'espace.
Lorsqu'elle fit un pas en avant, l'espace-temps scintilla, puis la laissa passer.
Elle apparut devant Sylas avec ce même pas, son doigt pressant vers l'avant.
Cette fois, du sang coula du coin de la lèvre de Sylas alors que le doigt ralentissait jusqu'à une vitesse imperceptible.