Chapitre 721
Kaela fixa le dragon, stupéfaite. Elle s’approcha vite et l’aida à retrouver son équilibre avant de le guider vers chez elle, mais le dragon se redressa aussitôt et refusa de la suivre. Il n’avait plus la patience de s’occuper de quoi que ce soit qui ne répondît pas à la question qui le dévorait.
[Je n’ai pas le temps pour ça ! Je te demande où est Isaac !]
Le mana du dragon se répandit dans les environs tandis que ses émotions lui échappaient. Kaela resta immobile au cœur de cette pression et, bien qu’elle lui sourît, son visage n’exprimait aucune joie. Elle avait l’air épuisée, presque comme si elle avait déjà trop pleuré.
« On dirait que tu es allé à Nova Etra, dit doucement Kaela. Est-ce que tu as pu le voir avant… »
Elle ne termina pas sa phrase. Pourtant, son expression avait quelque chose d’étrange, presque d’espérant : on aurait dit qu’elle voulait désespérément que le dragon lui dise avoir rencontré Isaac avant d’arriver à Nova Etra. Mais celui-ci était trop bouleversé pour remarquer ce léger changement, car il avait déjà atteint ses limites.
[Non… non… non…]
Les griffes du dragon s’enfoncèrent dans le sol tandis que son mana se mettait à fluctuer violemment. Il secoua la tête à plusieurs reprises, comme s’il refusait d’accepter ce qu’il avait vu. L’idée qu’Isaac se fût transformé en lui et se fût sacrifié était trop douloureuse pour qu’il puisse seulement l’envisager.
[Il est impossible qu’il soit allé à Nova Etra ! Pourquoi aurait-il fait ça ?! Pourquoi se serait-il transformé en moi ?]
Sa voix s’éleva tandis qu’il rugissait, mais sa colère dissimulait autre chose. Le dragon semblait pleurer, et Kaela finit par comprendre ce qui s’était passé. Elle baissa la tête et soupira, puis regarda le dragon avec une profonde tristesse.
« S’il te plaît, ne t’en veux pas. Isaac m’a dit que, s’il ne revenait pas, je devais te dire qu’il avait choisi de le faire lui-même. »
[Ce n’est pas ce que je demande !]
La voix du dragon trembla tandis qu’il fixait Kaela. Ses griffes s’enfoncèrent davantage dans le sol. Il essayait de maîtriser les émotions qui déferlaient en lui, mais ne parvenait plus à les retenir.
[Pourquoi aurait-il fait ça ? Pourquoi s’est-il transformé en moi ?!]
« Parce qu’il voulait t’aider. »
Ces mots arrêtèrent aussitôt la fureur du dragon. Son corps se figea tandis qu’il regardait Kaela, incapable d’encaisser le choc.
Kaela tourna les yeux vers l’horizon du soir au lieu de regarder le dragon. Son visage restait empreint de tristesse et, un instant, elle sembla attendre que quelqu’un apparaisse au loin, bien qu’elle sût déjà qu’il ne viendrait pas. Après quelques secondes de silence, elle reprit enfin la parole.
« Il était dévasté en comprenant à quel point ses actes t’avaient blessé. Il voulait s’excuser, mais il savait qu’un simple pardon ne changerait rien, surtout après tout ce que tu avais déjà traversé. »
Kaela s’interrompit, puis reprit d’une voix plus basse, peinant à expliquer la suite. « Il arrivait aussi au bout de sa vie et savait qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps. Il a donc décidé d’anéantir Nova Etra avant de mourir. Il savait que tu ne lui pardonnerais peut-être pas pour autant, mais il voulait quand même s’excuser et t’aider de toutes les façons possibles. »
Kaela se tourna enfin vers le dragon. Ses yeux restaient pleins de tristesse tandis qu’elle contemplait la créature devant elle, et son expression ne portait aucun reproche, malgré tout ce qui s’était passé. Elle le regardait simplement comme si elle voulait qu’il comprenne ce qu’Isaac avait fait avant qu’il ne soit trop tard.
« Tu m’as demandé pourquoi il s’était transformé en toi, n’est-ce pas ? C’est parce qu’il n’était pas sûr de pouvoir gagner, alors il a préparé un piège avec un art magique de transformation. Il n’y avait que lui qui pouvait imiter ta force à la perfection. En se faisant passer pour toi, il s’assurait que personne ne découvrirait la vérité avant qu’il ne soit trop tard. »
Kaela baissa les yeux un instant avant de poursuivre. « Ces gens avides auraient mangé ton cœur sans hésiter s’ils avaient cru qu’il pouvait les sauver de la corruption. Alors Isaac leur a donné le sien. Une fois qu’ils l’auraient mangé, ils seraient corrompus et mourraient. Ils ne pourraient donc plus te poursuivre ni tenter de prendre ton cœur. »
Le dragon ne bougea pas pendant que Kaela finissait de parler. Il ne se rendit pas compte qu’il pleurait avant que des larmes chaudes ne se mettent à couler sur ses écailles, ruisselant sur les parties presque entièrement noircies où il ne restait qu’un peu de doré. Il essaya de les retenir, mais elles continuaient de tomber.
Il détestait Isaac parce que celui-ci avait tenté de le manipuler, et il avait d’abord cru que cette haine lui simplifierait les choses. Pourtant, plus il comprenait ce qu’Isaac avait fait, plus il lui était difficile de s’accrocher à cette rancœur : celui qu’il avait accusé de se servir de lui avait fini par tout sacrifier pour lui.
Le dragon avait toujours su qu’Isaac poursuivait un objectif, quel qu’en soit le prix. Il avait supporté la corruption pendant des années simplement pour rester en vie, alors que même les puissants Éveillés de Nova Etra, assez forts pour survivre à la Ruée du Millénaire, pouvaient à peine résister quelques minutes à la corruption après y avoir été exposés. Isaac, lui, avait enduré cette même souffrance pendant des années, et pour une seule raison.
Son objectif.
Le dragon se rappela qu’Isaac avait essayé de lui trouver un partenaire et de créer une nouvelle génération de dragons. À l’époque, il avait cru qu’Isaac cherchait simplement à se servir de lui. Même s’il le niait, il comprenait qu’Isaac avait voulu rendre la vie au secteur.
S’il n’avait vraiment tenu qu’à atteindre cet objectif, après avoir échoué à convaincre le dragon d’avoir des enfants, Isaac aurait pu s’allier à Nova Etra. Il aurait pu aider ces Éveillés à tuer le dragon, prendre son cœur et se servir de son pouvoir pour donner à leur peuple une chance de survivre à la corruption. Cela aurait été le choix le plus simple.
Pourtant, il avait fait le contraire.
Il s’était rendu seul à Nova Etra, s’était transformé en dragon, les avait laissés croire qu’ils avaient enfin obtenu le cœur du Seigneur Dragon, avait tué ceux qu’il pouvait, puis avait laissé les autres dévorer son propre cœur. Il avait renoncé à l’objectif qu’il avait poursuivi toute sa vie, sachant que sa mort ne laisserait presque aucune chance de l’accomplir.
Il avait fait tout cela pour le dragon. Pour qu’il puisse vivre en sécurité.
Le dragon finit par s’effondrer. Il se mit à hurler comme un enfant, sans plus se soucier que Kaela le regarde ou que quelqu’un d’autre entende ses cris. Son corps tremblait tandis que toute la peine qu’il avait refoulée pendant des décennies revenait d’un coup. Il avait d’abord perdu sa famille, et maintenant il avait perdu le seul ami qu’il s’était fait en d’innombrables années.
Contrairement au dragon, trop fier pour aller voir Isaac alors qu’il se mourait, Isaac avait été prêt à abandonner l’objectif de toute une vie pour lui. Cette prise de conscience lui fit plus mal que tout ce qu’il avait connu jusque-là, car il comprenait que celui qu’il avait accusé de l’avoir trahi était finalement celui qui avait tout sacrifié pour lui.
À partir de ce jour, le dragon souhaita désespérément mourir. Il ne tenta pourtant jamais de se suicider, car cela lui aurait semblé insulter la dernière décision d’Isaac et rendre son sacrifice inutile. Si Isaac avait donné sa vie pour qu’il puisse continuer à vivre, le dragon n’avait pas le droit de la jeter.
Alors, il continua de vivre.
Il vécut noyé dans les regrets, portant des souvenirs qui devenaient plus douloureux à chaque jour qui passait. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il se rappelait le sourire d’Isaac, ses questions ridicules et toutes les fois où il était revenu malgré le fait que le dragon voulait le voir partir.
Si seulement il avait écouté Isaac et quitté son repaire. Isaac n’aurait alors pas eu à combattre encore et encore les croisades de Nova Etra, et il n’aurait pas été affaibli avant d’affronter la cité. Peut-être aurait-il pu les vaincre sans se sacrifier.
Si seulement le dragon avait ravaler sa fierté et était allé voir Isaac tant qu’il était encore en vie, il aurait peut-être découvert la vérité à temps. Il aurait pu l’empêcher de prendre cette décision qui finit par lui coûter la vie, et ils auraient peut-être pu avoir une dernière conversation, sans colère ni malentendu.
Si seulement…
Les regrets étaient trop nombreux. Le dragon les porta jusqu’aux derniers instants de son existence, incapable d’échapper au souvenir de tout ce qu’il aurait pu faire autrement. Plus il se rappelait le passé, plus il regrettait de ne pas avoir simplement été honnête avec lui-même tant qu’Isaac était encore en vie.
La créature qui avait autrefois haï le Système et les dieux de l’avoir désignée comme Héroïne finit par se surprendre à les prier, malgré toutes ses convictions. Elle implora une seconde chance, non parce qu’elle voulait changer le destin du monde, mais parce qu’il y avait une personne qu’elle désirait désespérément revoir.
Elle pria pour retourner dans le passé et retrouver Isaac tant qu’il en était encore temps. Elle voulait réparer toutes les erreurs qu’elle avait commises, renoncer à l’orgueil qui avait causé tant de souffrances et vivre sans avoir à passer ses derniers jours à se demander ce qui aurait pu arriver si elle avait fait d’autres choix.
Jusqu’au jour de sa mort, le dragon continua de porter ce souhait. Il avait presque tout perdu au cours de sa longue existence, mais même lorsque la mort approcha enfin, il y avait encore une chose à laquelle il ne pouvait renoncer.
Il voulait une autre chance.
Une chance de revoir Isaac.
Une chance de vivre sans regrets.
…
Alice ouvrit les yeux, tandis que des larmes coulaient sur ses joues sans qu’elle se soucie de la Septième Reine assise devant elle. Elle resta silencieuse quelques instants, la respiration irrégulière, essayant d’assimiler tout ce qu’elle avait vu : ces souvenirs lui avaient paru bien trop réels pour qu’elle puisse les réduire à une simple vision.
Elle referma les yeux et prit le temps d’assimiler tout ce qu’il — non, tout ce qu’« elle » avait vu. Lorsqu’elle les rouvrit enfin, Alice essuya ses larmes et regarda Jasmine. Son visage exprimait de la tristesse, du désir, du désespoir et plusieurs autres émotions qu’elle ne parvenait pas à mettre en mots.
Ses jambes tremblèrent légèrement lorsqu’elle se leva, et elle dut prendre appui sur la table. Malgré tout, elle se força à rester debout et regarda la Septième Reine droit dans les yeux avant de parler.
« Merci. »
Ces mots étaient simples, mais ils pesaient plus lourd qu’on aurait pu le croire. Avant cette rencontre, jamais elle n’aurait abaissé sa fierté au point de remercier Jasmine ou qui que ce soit d’autre. Mais après avoir vu ces souvenirs et s’être rappelé tout ce qu’elle avait fait pendant son Épreuve du Conquérant, elle savait ce qu’elle devait faire.
Jasmine l’observa en silence avant de demander : « Tu ne doutes pas que la vision que je t’ai montrée était fausse ? »
Alice secoua la tête. Elle prit une profonde inspiration avant de répondre, car elle devait s’assurer que ses émotions ne viendraient pas troubler ce qu’elle voulait dire.
« Non. Je me souviens maintenant de mon Épreuve du Conquérant, et elle s’est déroulée comme dans les souvenirs que tu m’as montrés, même si certains détails différaient un peu. La plupart des choses étaient les mêmes et, là aussi, je n’ai pas réussi à sauver Isaac. »
Sa voix s’éteignit vers la fin. Alice baissa les yeux un instant, puis regarda de nouveau Jasmine.
« Alors merci de m’avoir montré mes erreurs. »
Jasmine ne répondit pas tout de suite. Elle se contenta d’observer Alice d’un air indéchiffrable, comme si elle comprenait qu’elle n’avait rien de plus à ajouter.
Alice se détourna et quitta la pièce.
Dès qu’elle entra dans le couloir, elle baissa la tête et se mit à marcher sans regarder les gens autour d’elle. Elle s’efforça désespérément de retenir les larmes qui menaçaient de couler à nouveau, mais les souvenirs qu’elle venait de voir continuaient de défiler dans son esprit, rendant de plus en plus difficile le maintien de son calme.
Elle se souvint du dragon.
Elle se souvint d’Isaac.
Mais surtout, elle se souvint à quel point elle l’avait mal compris.
Alice continua d’avancer jusqu’à se retrouver devant la chambre d’Isaac. Elle s’arrêta et fixa la porte plusieurs secondes sans bouger.
Sa main se leva lentement.
Pour une raison ou une autre, frapper à cette porte lui semblait plus difficile que d’affronter le moindre ennemi qu’elle avait rencontré. Peut-être parce qu’elle ne savait plus quoi lui dire après s’être souvenue de tout, ou peut-être parce qu’elle craignait qu’en ouvrant cette porte, les souvenirs ne deviennent réels d’une manière qu’elle n’était pas prête à accepter.
Finalement, Alice frappa.
Personne ne répondit.
Elle attendit quelques secondes, puis frappa de nouveau, un peu plus fort cette fois.
« Isaac, tu es réveillé ? »