Chapitre 99
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 99 : Les envahisseurs s’ébranlent (2)
« Voilà bien longtemps que nous n’avons pas entrepris une campagne aussi décisive. J’ai hâte que l’hiver s’achève, Emmanuel. »
Tandis que Cecilia s’éloignait, Childebert se tourna vers son frère cadet.
« En effet, mon frère. Grâce à l’excellent plan de la comtesse Cecilia Fargiere, nous nous sommes préparés avec le plus grand soin. La victoire ne fait aucun doute. »
« Oui. Et notre royaume verra encore son territoire s’agrandir. Une fois le Royaume de Novakia conquis, puis le Royaume d’Edelstein, tout l’ouest du continent nous appartiendra.
Notre royaume sera enfin l’égal de l’antique Royaume lutétien… et, le moment venu, nous tournerons nos regards vers les terres centrales du continent. »
Un sourire féroce déforma le visage de Childebert.
« L’Empire de Rigald est un adversaire redoutable, mais si nous nous allions au Royaume de Shival, à l’est, la victoire sera à notre portée. Nous nous emparerons d’autant de territoires que possible pour prendre l’avantage, puis nous écraserons aussi le Royaume de Shival et le soumettrons à notre autorité…
Une fois parvenus jusque-là, aucune nation ne pourra plus nous résister. Tout le continent de Ludna tombera aux mains de la Maison royale d’Arelia. Je serai le premier roi à accomplir l’exploit d’unifier le continent. »
« … Oui. Vous seul, mon frère, êtes capable d’accomplir un tel exploit sur ce continent. »
Pour dissimuler le chagrin qui lui étreignait le cœur, Emmanuel veilla à garder une expression impassible en parlant.
« Je continuerai d’avancer. Je poursuivrai mes victoires en roi puissant. Il n’y a pas d’autre voie… Je reprendrai la conquête entamée par Père et j’irai plus loin que lui. J’y parviendrai seul. »
Le poing serré sur la table ronde, Childebert baissa les yeux vers sa main. En réalité, son regard ne se posait sur rien. Voyant son frère dans un état si précaire, Emmanuel laissa poindre une légère tristesse sur son visage, mais garda le silence.
Il n’avait rien à dire. Rien à nier. Rien qui pût le faire changer d’avis. Son frère, lui-même, la Maison royale d’Arelia : ils ne pouvaient plus s’arrêter. Et c’était précisément parce qu’Emmanuel le savait qu’il se taisait.
・・・・・・
Dans une salle du château royal où on l’avait convoqué, Ivar Velec était assis, attendant en silence.
On ne lui avait même pas dit ce qu’il attendait. Il savait seulement que, sur ordre de son employeur, le roi Childebert d’Arelia, il s’était rendu au château, qu’un officier de la cour l’avait conduit dans cette pièce et qu’il s’y était installé sans prononcer un mot depuis.
Une autre chaise se trouvait de l’autre côté de la table ; il en déduisit qu’il allait rencontrer quelqu’un. Mais qui était cette personne, et de quoi ils parleraient, il n’en avait pas la moindre idée.
« … Capitaine, vous ne croyez pas qu’on nous a convoqués pour nous punir ? »
Acht, son jeune lieutenant, avait pris la parole derrière Ivar. Celui-ci l’avait emmené comme aide de camp, pour le former en vue du jour où il lui succéderait et pour élargir son expérience. Le silence oppressant de cette salle somptueuse semblait lui peser.
« Cette attaque contre la famille de l’ambassadeur impérial s’est terminée comme elle s’est terminée. Et si Sa Majesté avait changé d’avis et comptait nous faire payer notre échec… ? »
« Ne dis pas de sottises. Sa Majesté n’est pas homme à revenir sur sa parole après coup. »
Ivar balaya d’un ton sec les paroles inquiètes d’Acht.
Ce n’était ni par loyauté ni par confiance envers Childebert. Ivar ne connaissait pas assez son employeur pour croire aveuglément en lui.
Il avait simplement parlé par instinct de survie. C’était le château de la famille royale ; il ne serait pas étonnant qu’une pièce secrète se cache derrière les murs d’une salle de réception.
Rien ne permettait de savoir si la Maison royale d’Arelia se donnerait la peine d’en aménager une pour des hommes de leur rang, mais il était tout à fait possible que quelqu’un se tienne dissimulé derrière le mur, à écouter leur conversation pour jauger leur loyauté, ou peut-être pour surprendre une remarque qui pourrait passer pour de la trahison.
Ivar n’était pas moins inquiet qu’Acht.
Leur mission dans le Royaume d’Edelstein avait tourné au désastre. Les raids menés sur les routes et dans les villages avaient échoué.
Même la vaste opération de poursuite qu’Ivar avait personnellement dirigée avait été déjouée par les tactiques aberrantes de l’ennemi. Ils n’avaient pas atteint leur objectif et avaient subi de lourdes pertes.
Sur les cent hommes qui s’étaient infiltrés en territoire ennemi, seuls cinquante-six étaient revenus vivants. Il n’y avait pas que des morts : beaucoup de blessés n’avaient pas pu être ramenés. Certains avaient dû être abandonnés sur le champ de bataille ; d’autres avaient succombé à l’épuisement sur le chemin du retour.
À leur retour dans la capitale, ils avaient été reçus par Childebert, mais le roi ne leur avait adressé aucun reproche.
L’échec de l’enlèvement ou de l’assassinat de l’ambassadeur impérial et de sa famille ne semblait guère le préoccuper. Après tout, ce n’était qu’un objectif secondaire.
Il avait même prononcé des paroles qu’on pouvait prendre pour des éloges, affirmant que leur prestation avait prouvé qu’ils étaient à la hauteur.
Pourtant, après une telle déconvenue, il était difficile de croire qu’il les considérait réellement comme des pions précieux. Comme il les avait convoqués de nouveau si peu de temps après la remise de leur rapport à leur retour, impossible de ne pas imaginer le pire.
À cet instant, l’ouïe fine d’Ivar et d’Acht capta des pas dans le couloir. Tous deux se tournèrent vers la porte et remarquèrent que les pas s’arrêtaient juste devant.
La porte s’ouvrit sans qu’on ait frappé. Mais ils avaient déjà perçu l’approche ; aucun des deux ne fut surpris. Ivar se leva, tandis qu’Acht se redressa pour saluer la personne qui entrait.
C’était une jeune officière. À ses côtés se tenait un chevalier qui semblait être son aide de camp. Les décorations et les insignes de son uniforme indiquaient immédiatement qu’elle occupait un rang très élevé dans l’armée.
« Vous êtes le chef des Mercenaires de Velec ? »
« Oui, madame. Je suis Ivar Velec. »
Ivar répondit en saluant l’officière qui venait de s’adresser à lui, selon l’usage militaire de l’ouest du continent.
« Je suis Cecilia Fargiere, à la tête de la Maison Fargiere. Sa Majesté m’a confié le commandement de l’invasion du Royaume de Novakia. Je me réjouis de travailler avec vous… Mais asseyons-nous d’abord. Je vous en prie, mettez-vous à l’aise. »
Après lui avoir rendu brièvement son salut, l’officière Cecilia prit place. Son chevalier aide de camp resta derrière elle, telle une ombre.
Ivar l’imita et s’assit face à elle.
Elle lui parut énigmatique. Derrière son doux sourire, il percevait une nature légèrement déformée.
« Je vous remercie d’être venu aujourd’hui. C’est moi qui ai demandé à Sa Majesté de vous convoquer. »
« Non, madame, vous n’avez pas à vous excuser. Je connais bien le nom de la comtesse Cecilia Fargiere et sa brillante carrière. C’est un véritable honneur de vous rencontrer. »
Ivar veilla à garder une expression neutre et lui fit une réponse prudente, mesurée.
Il n’avait découvert le nom de Cecilia qu’après son arrivée dans la capitale. On disait qu’elle avait autrefois commandé des troupes dans le pays étranger de la Loire, et qu’elle était désormais une jeune stratège brillante, farouchement loyale à la Maison royale d’Arelia.
« Ha ha, je suis ravie de l’entendre. Mais moi aussi, je suis honorée de vous rencontrer. J’ai entendu parler de vos exploits lors de la récente guerre contre le Royaume d’Edelstein. »
À ces mots, le visage d’Ivar s’assombrit légèrement.
« Oh ? Vous n’avez pas l’air ravi que j’en parle… J’imagine que ni vous ni vos hommes n’êtes satisfaits du résultat. Je comprends ce sentiment, mais inutile de vous attarder sur l’échec de l’opération contre la famille de l’ambassadeur impérial.
Dès que vos capacités ont été confirmées, l’opération était déjà une réussite. J’imagine que Sa Majesté vous a dit la même chose, et qu’il ne cherchait pas simplement à vous consoler. Il le pensait vraiment. »
« …… »
Cecilia ne semblait ni mentir ni ironiser, mais Ivar hésita sur la manière de répondre. La voyant faire, elle laissa échapper un petit souffle amusé, puis poursuivit.
« Attaquer une personnalité importante en territoire ennemi est toujours une mission où la chance joue un rôle. Et quand l’ambassadeur impérial s’est comporté de façon aussi imprévisible, il est naturel que la confusion vous ait empêchés d’exécuter le plan comme prévu. Ce n’est pas là l’essentiel.
Ce qui compte vraiment, c’est votre savoir-faire de chasseurs : votre capacité à franchir montagnes et forêts, à vous infiltrer sans difficulté en territoire ennemi et à opérer pendant des jours avec un équipement réduit au minimum. C’est d’avoir prouvé que vous en étiez capables qui importe… Bien, passons maintenant au sujet principal. »
À cet instant, le sourire légèrement feint de Cecilia se transforma, laissant place à une expression animée d’une véritable ardeur.
« Au printemps, nous lancerons une grande offensive contre le Royaume de Novakia. Je veux que vous et vos hommes y jouiez un rôle important, un rôle que personne d’autre ne pourrait tenir sans vos compétences particulières.
Si vous estimez que l’issue de la dernière campagne a terni votre honneur, alors je veux que vous le reconquériez en contribuant à la prochaine. Si vous y parvenez, Sa Majesté veillera sans aucun doute à ce que vos exploits soient récompensés. »
« … Nous ne pouvions espérer meilleure occasion. Nous ne sommes que des mercenaires. Si tel est l’ordre de notre employeur, Sa Majesté Childebert, nous remplirons le rôle qu’on nous confiera. »
Ivar répondit d’un ton solennel.
Il le pensait vraiment. Dans leur situation actuelle, sans victoire, ils n’avaient aucun avenir. Sans exploits militaires, il n’aurait aucun moyen d’offrir à son peuple un avenir digne d’espoir.
La seule raison pour laquelle il était encore en vie, c’était de garantir cet avenir aux membres survivants de la tribu Velec qui étaient parvenus jusque-là. Rien d’autre ne comptait. On lui offrait un nouveau champ de bataille et une chance de gagner la gloire : il ne pouvait qu’en être reconnaissant.
« Voilà des paroles dignes d’éloges. Elles me rassurent beaucoup… Je crains de ne pas pouvoir encore vous révéler tous les détails de l’offensive, mais il y a une chose que je veux que vous commenciez à préparer dès cet hiver.
Je retournerai dans la région frontalière de Novakia dans quelques jours. À ce moment-là, choisissez une vingtaine de vos meilleurs hommes et placez-les sous mes ordres. »
« Compris. Je sélectionnerai vingt de nos meilleurs hommes et vous accompagnerai personnellement à leur tête, madame. »
La dernière fois, pour des raisons politiques, il avait confié le commandement sur le terrain à Acht, et cela s’était soldé par une cuisante défaite. En tant que mercenaire, il ne pouvait pas se permettre d’échouer deux fois de suite. Cette fois, il devait mener à bien la mission qu’on lui confierait, coûte que coûte.
S’il n’y parvenait pas, son départ de sa lointaine patrie et son voyage jusqu’ici n’auraient servi à rien. Toutes ces années où il avait porté le lourd fardeau du rôle transmis par les chefs de sa tribu n’auraient rimé à rien.
C’est avec cette détermination qu’Ivar prit la parole, faisant lever un sourcil à Cecilia.
« Je vois, vous irez donc vous-même sur le terrain, capitaine. Voilà qui nous réjouit également. Je compte sur vous pour la suite, Ivar Velec. »
Ivar s’inclina, puis se leva pour raccompagner Cecilia, qui quitta la pièce en compagnie de son aide de camp.
Jusqu’au bout, elle demeura insaisissable. Pourtant, une farouche volonté de combattre brûlait dans ses yeux cramoisis. Quand elle parlait de bataille, une émotion brute et indéniable s’y lisait. Une flamme rouge comme le sang, qui tourbillonnait dans son regard.
Cela ne lui déplaisait pas. Entre Childebert, Robert et maintenant Cecilia, ce pays ne manquait décidément pas de commandants intéressants.
・・・・・・
« … Attendez-moi, comte Hosenfeld. »
En parcourant les couloirs du château royal, Cecilia murmura ces mots pour elle-même. Même s’il avait entendu sa voix, le chevalier Celestan, à ses côtés, ne dit rien.
« Je vous abattrai. Je le ferai grâce à ma propre stratégie. D’ici là, attendez-moi. »
Un doux sourire, presque extatique, aux lèvres, Cecilia songea à l’homme qui avait détruit sa famille.
La grande offensive qui débuterait au printemps, la conquête du Royaume de Novakia. Et, pour la suite, elle avait déjà préparé un plan d’invasion du Royaume d’Edelstein.
Le jour où le vœu le plus cher de Cecilia s’accomplirait n’était sûrement plus très loin.
Notes :
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