Chapitre 100
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Quatrième arc : En reine, nouvelle protectrice de cette nation
Chapitre 100 : Un bref instant de…
L’hiver était le messager de la paix.
Sur le continent de Ludna, on répétait ce proverbe depuis des temps immémoriaux.
Aucune guerre ne pouvait se prolonger au-delà de l’hiver. Le froid sapait les forces et le moral, l’air sec favorisait les maladies, et les chutes de neige, parfois soudaines, pouvaient interrompre une marche et même entraîner la mort.
Quelle que fût l’élite d’une armée, elle ne pouvait jamais combattre à pleine puissance face à l’hiver. Et quel que fût le pouvoir du souverain d’un grand pays, nul ne pouvait repousser le messager de paix envoyé par le seul vrai Dieu.
Quiconque tentait de défier l’hiver accordé par Dieu et de poursuivre la guerre payait cette folie par la défaite ou la mort.
C’est pourquoi, même en l’an 1009 du Calendrier de l’Unité continentale, année tumultueuse où bien des tempêtes avaient balayé le Royaume d’Edelstein, l’hiver demeura une saison de paix.
Ni l’Empire de Rigald, son allié, ni le Royaume de Novakia, pas plus que leur ennemi, le Royaume d’Arelia, ne bougèrent. Les soldats du royaume purent donc traverser cette saison avec l’esprit plus serein qu’à l’accoutumée.
Friedrich Hosenfeld, chevalier de l’armée royale, passait lui aussi des journées paisibles dans le domaine Hosenfeld, à Sankt Waltrude, la capitale royale.
« — À bien y réfléchir, Rudolf était lui aussi né en hiver, et c’est aussi en hiver qu’Annemarie nous a quittés. C’est elle qui a choisi le prénom de Rudolf. Elle disait que si nous avions un jour un fils, elle voudrait l’appeler ainsi. »
Dehors, la neige tombait en ce milieu d’après-midi. Dans le salon du domaine, Matthias, le père adoptif de Friedrich, parlait en tenant une tasse de thé.
« Ce ne serait pas tiré de ce conte ? »
« Si. Apparemment, elle a emprunté le prénom au personnage principal. »
Friedrich faisait allusion à une histoire bien connue sur le continent occidental, dont le héros, un chevalier, accomplissait de hauts faits. Matthias acquiesça.
« C’était l’un des livres préférés d’Annemarie. Donner à son fils le nom d’un personnage tiré d’un conte qu’elle aimait tant était peut-être inhabituel, mais… c’était bien elle. »
Matthias esquissa un sourire empreint d’une douce amertume. Friedrich lui répondit par un sourire semblable, puis leva sa tasse et but une gorgée de thé.
Les flammes vacillaient dans la cheminée et emplissaient la pièce d’une chaleur agréable.
« Elle ne lisait peut-être pas autant que vous, mais elle aimait tout de même beaucoup les livres. »
« Je vois. J’aurais aimé pouvoir parler avec elle, ne serait-ce qu’une fois, des œuvres que nous aimions tous les deux. »
« Je suis sûr que vous vous seriez bien entendus. Vous auriez pu vous confier l’un à l’autre comme de véritables membres d’une même famille. »
En écoutant Matthias, Friedrich tourna les yeux vers le mur du salon.
On y avait accroché les portraits de la défunte comtesse Annemarie et de Rudolf, le fils de Matthias, tombé au combat.
Chez les nobles et les familles fortunées, il était courant de faire immortaliser son image dans un portrait. Matthias en possédait de sa jeunesse comme de ses années présentes. Quant à celui de Friedrich, on l’avait peint peu après son adoption, lorsqu’un artiste avait été invité au domaine pour l’occasion.
Exposer le portrait d’une personne encore en vie passait pour porter malheur. Dans les pièces privées, comme un salon, on avait coutume de n’accrocher que les portraits de proches avec qui l’on avait partagé des moments en personne.
Ainsi, tout au fond du salon était accroché le portrait du père de Matthias, l’ancien chef de la maison. Sur le mur latéral figuraient ceux d’Annemarie et de Rudolf.
Tous deux avaient à peu près l’âge de Friedrich. Sa mère adoptive, éternellement jeune, souriait avec douceur ; son frère adoptif se tenait droit, digne. En les contemplant, Friedrich gravait dans sa mémoire les récits de Matthias sur leur vie.
Il était devenu le fils adoptif de Matthias et avait reçu le nom de Hosenfeld pour bénéficier de toute sa protection, exploiter pleinement ses capacités, succéder au héros vivant d’Edelstein et ainsi réaliser son désir de devenir quelqu’un qui comptait.
Pourtant, désormais, sa position et son lien d’adoption avec Matthias ne reposaient plus uniquement sur des intérêts pratiques.
Matthias lui confiait de plus en plus souvent des souvenirs d’Annemarie et de Rudolf, comme s’il lui transmettait la preuve qu’ils avaient vécu en tant que membres de la Maison Hosenfeld.
Friedrich croyait comprendre à sa manière ce que cela signifiait.
Orphelin qui ignorait jusqu’à ses propres origines, il devenait ainsi Friedrich Hosenfeld. C’était ainsi qu’il le voyait.
Dans l’embrasure ouverte qui reliait la salle à manger au salon, Yurika observait Matthias et Friedrich en pleine conversation.
La chaleur du salon, réchauffé par la cheminée, se répandait dans la salle à manger. Ajoutée à celle de la cuisine, où l’on préparait le souper, elle suffisait à rendre la pièce presque aussi chaude que le salon.
« Ma chère Yurika, vous ne voulez pas aller vous asseoir auprès du jeune maître ? »
Celle qui venait de parler était Doris, la vieille dame qui servait d’intendante à la Maison Hosenfeld. Yurika regardait l’homme qu’elle aimait converser avec son père adoptif. Le sourire doux qu’affichait Doris comme à son habitude, elle se tenait à ses côtés, les yeux tournés vers son maître et son héritier.
« …Non, ça va. C’est leur moment à eux. »
Yurika posa les yeux sur le profil de Friedrich. Son sourire débordait d’une tendresse discrète.
・・・・・・
La nouvelle année arriva. En février 1010 du Calendrier de l’Unité continentale, les chevaliers et les soldats du Régiment Ferdinand se rassemblèrent au quartier général de l’armée du Royaume d’Edelstein, dans la capitale royale.
Ils assistaient à une cérémonie d’adoubement présidée par Matthias, le commandant du régiment. Les écuyers du régiment et les soldats vétérans ayant acquis les compétences et l’instruction requises y recevaient le titre de chevalier.
Depuis qu’Arelia était entrée en guerre ouverte contre Edelstein, deux ans auparavant, le Régiment Ferdinand avait livré plusieurs batailles et subi sa part de pertes.
Ses effectifs étaient désormais légèrement inférieurs à leur niveau réglementaire, et il devenait urgent de les reconstituer. Le manque de chevaliers, qui servaient à la fois d’officiers et de cavaliers, était particulièrement préoccupant et devait être résolu.
Il était donc indispensable d’accueillir dans le régiment non seulement de nouveaux chevaliers fraîchement formés, mais aussi d’adouber les soldats expérimentés et compétents.
« Écuyer Gunther, jurez-vous de rester loyal au royaume, de préserver votre honneur et de servir ainsi en tant que chevalier ? »
« Moi, Gunther, je jure solennellement devant le seul vrai Dieu de rester loyal au royaume, de préserver mon honneur et de servir ainsi en tant que chevalier. »
Gunther figurait parmi ceux qui attendaient d’être adoubés. À présent, devant Matthias, il posa un genou à terre, inclina la tête et récita la formule traditionnelle de la cérémonie.
« Très bien. En reconnaissance de votre bravoure au combat, des nombreux exploits que vous avez accomplis et des efforts que vous avez fournis pour acquérir l’instruction digne d’un chevalier, moi, Matthias, comte Hosenfeld, vous adoube chevalier. »
Matthias prononça la formule et effleura les épaules de Gunther du plat de son épée.
La cérémonie se déroula sans incident et près de dix nouveaux chevaliers furent adoubés. Avec ces recrues, auxquelles s’ajouteraient bientôt d’autres chevaliers, le corps des chevaliers du Régiment Ferdinand atteindrait non seulement ses effectifs réglementaires, mais disposerait même d’un léger surplus pour la guerre.
« Félicitations, Gunther. Vous avez travaillé dur pour en arriver là. »
« …Merci. Je vous dois tout, chevalier Oliver. »
Oliver, le supérieur direct de Gunther, l’avait formé à l’instruction, aux connaissances militaires et aux bonnes manières nécessaires pour devenir chevalier. Gunther lui exprima sa gratitude en s’inclinant avec sincérité.
« Eh bien, maintenant que j’ai quitté le foyer familial et que je suis devenu chevalier à part entière, nous sommes à égalité. Après tout, vous êtes plus âgé que moi. Vous pouvez me parler plus familièrement, si vous voulez. »
Tout en parlant, Oliver porta presque machinalement la main à la cicatrice de son visage.
Au début de l’hiver, Oliver était retourné dans la vicomté de Falken, où il avait épousé officiellement sa fiancée avant de ramener son épouse dans la capitale.
Son mariage avait fait de lui le chef d’une maison chevaleresque indépendante. Il pouvait toujours porter le nom de Falken en souvenir de ses origines, mais, selon la coutume, il ne comptait plus parmi les rangs de la noblesse. On avait même retiré les armoiries de la famille Falken du manteau de son uniforme.
S’il obtenait le grade de commandant d’un bataillon de cavalerie, il y avait de fortes chances que la famille royale lui accorde un titre de noblesse de cour. Mais, du moins jusque-là, Oliver resterait un chevalier roturier comme les autres.
« Non, j’en suis incapable. Après tout ce que j’ai appris grâce à vous et tout ce que vous m’avez enseigné, chevalier Oliver, je ne peux pas me permettre de vous parler si familièrement, surtout alors que vous êtes commandant adjoint de bataillon. »
Trouvant peut-être la proposition d’Oliver bien trop audacieuse, Gunther répondit d’un ton modeste.
« Ha ha ha ! C’est comme ça ? Alors, ne changeons rien… Ce soir, on fête votre adoubement. C’est moi qui régale, et toute l’escouade sera là pour vous faire une vraie fête, alors tenez-vous prêt. Buvez autant que vous voulez. »
« Allez-y doucement, d’accord ? Si je rentre complètement ivre et que je trébuche partout, ma femme va encore me passer un savon. »
Gunther laissa échapper un rire gêné, savourant en silence le changement survenu dans sa vie.
Autrefois mercenaire sans attaches, il avait désormais une femme et un enfant, un foyer dans le Royaume d’Edelstein, et une place de chevalier au service de la famille royale et de la couronne.
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