Chapitre 65
NOUS AVONS ESSAYÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 65 : Après la fin (2)
« … Ce visage, et le nom de Yurika. Il n’y a aucun doute. »
« En effet. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle ait survécu. Et la voir avoir grandi si… normalement, comme ça… »
L’adjudant acquiesça aux paroles de Rebecca.
Les membres du marquisat d’Eisenhut descendaient d’un peuple qui avait autrefois vécu reclus sur les flancs des montagnes. Exposés à des conditions particulièrement rudes, ils avaient survécu grâce à une culture qui plaçait la robustesse au-dessus de tout. Ils avaient vécu, se mêlant aux autres et élevant des générations façonnées par cette vision du monde. Même aujourd’hui, après leur intégration au Royaume d’Edelstein et leur assimilation progressive, les valeurs gravées dans leur sang n’avaient pas disparu.
Peut-être en raison de ce mode de vie, disait-on que, de temps à autre, des individus dotés d’une force anormale et d’une férocité soudaine naissaient sur les terres d’Eisenhut.
Dès leur plus jeune âge, ces individus manifestaient des tendances violentes et blessaient leurs parents ou leurs frères et sœurs, parfois par innocence, parfois sous le coup d’une impulsion. En grandissant, leur puissance physique ne cessait de se développer, jusqu’à les rendre incontrôlables.
Au fil de l’histoire, certains étaient parvenus à se maîtriser, avaient appris à vivre parmi les autres et avaient fini par trouver leur place sur le champ de bataille. Mais, le plus souvent, ils finissaient par blesser ou tuer leur entourage, ou par tomber dans le banditisme. Rares étaient ceux qui vivaient longtemps.
De nos jours, disait-on, la plupart d’entre eux ne vivaient même pas jusqu’à l’âge adulte.
Pour leur famille, ils représentaient la menace la plus immédiate et la plus dangereuse. Un seul moment d’inattention pouvait entraîner de graves blessures et, s’ils commettaient un crime sérieux, leurs proches risquaient d’être punis comme complices. Pire encore, il suffisait que l’on sache qu’une famille en abritait un pour que tout le monde la rejette.
Aussi, dès que ces traits se manifestaient, l’enfant était le plus souvent déclaré « n’avoir pas survécu ».
Tuer son propre enfant ou son frère, une fois qu’il était devenu trop dangereux, était une cruauté qu’aucun parent ni aucune fratrie ne pouvait supporter. Il était bien plus facile, et plus miséricordieux, de confier l’enfant à Dieu avant qu’il ne développe une conscience de lui-même.
Dans une société où un enfant du peuple sur quatre ne survivait pas à son premier anniversaire, la perte d’un nourrisson ne suscitait aucun soupçon.
Un peu plus de vingt ans auparavant, une petite fille dotée de cette nature était née dans la famille d’un vassal direct du marquisat d’Eisenhut. Elle était le premier enfant du couple.
Pour Rebecca, la fillette était une lointaine parente. Alors qu’elle n’avait que quelques mois, elle avait tenté d’arracher l’oreille de la servante qui la portait, en s’aidant à la fois de sa bouche et de ses mains. Elle avait presque déchiré le lobe en deux.
Même après cela, ses tendances violentes ne s’étaient pas atténuées. Le visage illuminé par la curiosité, elle détruisait les jouets qu’on lui donnait les uns après les autres. Un jour, elle avait même tenté d’arracher les yeux du chat de la famille. Le regard empreint d’une profonde fascination, elle s’en prenait au visage et aux mains de quiconque la prenait dans ses bras.
Tous les membres de la maisonnée avaient compris à quel genre d’enfant ils avaient affaire. Son père, le chef de famille, avait pris la douloureuse décision de la faire mourir paisiblement. Mais son épouse, la mère de la fillette, l’en avait empêché.
Pour elle, cette enfant était celle qu’elle avait tant attendue, conçue deux ans après son mariage et née au terme d’un accouchement difficile. Elle s’y était profondément attachée et avait supplié son mari de la laisser vivre, au moins pour le moment.
Le chef de famille avait cédé à sa requête, à la condition que, si leur fille ne montrait aucun signe d’apprendre à se maîtriser, ils finiraient par la confier à Dieu.
Avant ses trois ans, la fillette avait été enfermée dans une pièce renforcée. Pour sauver les apparences, la famille prétendait qu’elle était fragile et incapable de sortir. On lui donnait des peluches non pour apaiser sa solitude, mais pour lui permettre de laisser libre cours à ses pulsions destructrices. Le mobilier avait été réduit au strict minimum, car tout ce qu’on plaçait dans la pièce finissait bientôt en morceaux.
Sa mère s’occupait elle-même d’elle, refusant de mettre des domestiques en danger. Des gardes montaient la garde juste devant la pièce, prêts à intervenir à tout moment.
Peut-être la fillette avait-elle instinctivement compris que sa mère était sa seule protectrice. En sa présence, elle se comportait avec un peu plus de calme, mais même alors, plusieurs incidents dangereux s’étaient produits. Personne ne pouvait prévoir quand elle s’en prendrait à un autre être humain. Tous la craignaient, à l’exception de sa mère.
Le père et chef de famille tenait bien à sa fille. Mais même lui ne parvenait pas à se résoudre à l’approcher directement.
Des médecins et des prêtres furent convoqués en secret. On tenta de la soigner et l’on pria même pour une intervention divine, mais rien ne produisit de résultat visible.
Plusieurs années passèrent. Puis sa mère mourut.
Elle avait donné naissance à un autre enfant, un nouvel héritier, et l’accouchement avait été difficile, comme la première fois. Cette fois, l’épreuve avait épuisé ses dernières forces. Elle mourut peu après avoir accouché.
Avec la naissance d’un héritier légitime et la mort de la mère qui l’avait protégée, il ne restait plus personne pour prendre la fillette sous son aile. Yurika avait alors sept ans.
Le chef de famille finit par prendre sa décision : il ne protégerait plus Yurika. Pourtant, il ne pouvait se résoudre à porter la main sur sa propre fille, surtout maintenant qu’elle avait grandi au point de parler, même avec difficulté, et de posséder une conscience d’elle-même. Il choisit finalement de l’abandonner.
Yurika fut emmenée loin des terres du marquisat et abandonnée dans les forêts reculées de la Vicomté de Dofen.
Quelle que fût la force ou la violence de sa nature, une fillette de sept ans ne pouvait pas survivre longtemps seule dans les bois. C’était ce que tout le monde croyait. Yurika fut tenue pour morte. La seule trace qu’elle laissa dans le monde fut son nom, gravé parmi les tombes de sa famille.
Mais ils se trompaient.
Une fillette du même âge et portant le même nom, qui aurait grandi comme orpheline dans la Vicomté de Dofen, finit par apparaître.
Des rumeurs leur étaient parvenues : une jeune femme d’une force singulière avait été placée sous la protection de la Maison Hosenfeld, en même temps que Friedrich. Puis, l’année précédente, lors d’une réception mondaine, Rebecca l’avait deviné : la chevalière qui se tenait derrière Friedrich ne pouvait être qu’elle.
À l’époque, le visage de la jeune femme ne lui avait inspiré qu’un vague sentiment de familiarité. Mais lorsqu’elle fouilla sa mémoire et se rappela cette parente éloignée, morte, disait-on, depuis plus de dix ans, tout s’éclaira. La ressemblance était indéniable.
C’était forcément la même fille, celle qu’on avait autrefois rejetée. Rebecca en était certaine.
Qu’elle ait pu mûrir au point de prendre soin de quelqu’un, d’être aimée en retour et de vivre comme soldat aux côtés de nombreux camarades… Rebecca ne l’aurait jamais imaginé.
« Allez-vous révéler la vérité sur ses origines ? »
« … Non. Pas pour le moment, en tout cas. »
Rebecca secoua lentement la tête en réponse à la question de son adjudant.
« La Yurika qui était autrefois des nôtres est morte jeune, il y a longtemps. Même si nous lui révélions la vérité maintenant, cela ne ferait que la troubler, elle et sa famille. Et puis, de quel droit pourrions-nous nous prétendre ses proches, alors que nous l’avons abandonnée ? Elle a appris à maîtriser sa nature et a trouvé sa propre façon de vivre parmi les autres. Si tel est le cas, alors sa vie ne regarde plus qu’elle. »
« Alors, à moins qu’un jour la vérité doive être révélée, nous garderons cette affaire entre nous. »
L’adjudant répondit, et la conversation sur Yurika prit fin.
・・・・・・
« Salut, Friedrich. »
Alors qu’il regagnait les quartiers du comte Matthias Hosenfeld après avoir quitté le bureau de la marquise Rebecca Eisenhut, Friedrich fut soudain interpellé.
« … Diethelm. »
Diethelm Brightkreuz, qui avait conduit les renforts du Régiment Hildegard, se tenait dans le couloir comme s’il l’y avait attendu.
« Mon unité repart demain pour la forteresse d’Arnsberg. Viens marcher un peu avec moi, qu’on puisse discuter. On n’a pas eu l’occasion de parler depuis le début de tout ça. »
Sur ces mots, Diethelm se mit à marcher aux côtés de Friedrich.
Entre le commandement de ses propres troupes et les fonctions de Friedrich comme officier d’état-major au quartier général du Régiment Ferdinand, ils avaient tous deux été très occupés. Depuis leurs retrouvailles, ils n’avaient échangé que de brèves salutations, sans avoir l’occasion de vraiment discuter.
« Franchement, j’ai foncé jusqu’ici depuis la forteresse d’Arnsberg, et je n’ai même pas eu l’occasion de me battre. Une rébellion qui a entraîné une armée étrangère sous la bannière de la royauté… Dire que tout ça s’est terminé de façon aussi décevante. »
« L’Histoire nous a montré que les guerres se terminent souvent ainsi, n’est-ce pas ? Le camp qui s’épuise le premier finit généralement par se rendre à celui qui a encore le plus de forces. »
« Hé… Je vois. J’imagine que c’est la fin la plus réaliste qu’on pouvait espérer. Enfin, je n’ai pas eu droit à ma part de gloire, mais toi, tu as assuré. »
« … Comme promis. Mon troisième mérite de guerre. »
« Oui, le troisième. À la tête de seulement vingt hommes, tu as préparé le terrain pour reprendre la Forteresse d’Ostburg. Personne ne pourrait prétendre que ce n’est pas une grande victoire. Tu tiens vraiment parole. »
Diethelm passa nonchalamment un bras autour des épaules de Friedrich, qui esquissa un sourire amusé.
« À présent, tu es des nôtres. Un héritier prometteur d’une maison noble. Les gens vont commencer à te voir autrement. La façon dont on te traite dans la société noble va changer, elle aussi. C’est pour ça que la suite sera la véritable épreuve. Reste sur tes gardes, ne laisse personne te prendre à la légère. Continue de faire tes preuves, pour que personne ne soit déçu. C’est ce que je fais depuis toujours. Fais de même. Voilà ce que signifie, pour un héritier noble, défendre le nom de sa famille. Compris, Friedrich Hosenfeld ? »
Recevant ces conseils d’un homme qui avait déjà parcouru ce chemin, Friedrich hocha sincèrement la tête.
« Je m’en souviendrai. Merci, Diethelm Brightkreuz. »
« Voilà qui me plaît. Continue comme ça, mon cher apprenti ! »
Après ces mots plaisantins, Diethelm s’éloigna.
Je n’ai jamais dit que j’étais son apprenti, songea Friedrich, mais il le regarda tout de même partir avec le sourire.
« … Rentrons, Yurika. »
« Oui, Friedrich. »
Quand il l’appela, Yurika lui répondit d’une voix douce comme le tintement d’une cloche.
Ils marchèrent côte à côte. Une fois encore, ils avaient survécu ensemble à une bataille.
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