Chapitre 6
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 6 : Confession
« N’abandonnez pas ! »
C’était probablement le cri le plus fort de toute sa vie. Surpris par sa propre voix, il se crispa. Alors qu’il se tenait là, Yurika sauta à son tour sur l’estrade et vint se placer à ses côtés.
Grâce à son éclat, il avait au moins réussi à attirer l’attention des habitants. Tous les regards étaient désormais tournés vers lui.
Le poids de ces regards faillit l’écraser, mais il tint bon et se força à reprendre la parole.
« …Si nous abandonnons maintenant, nous perdrons tout. Est-ce vraiment ce que vous voulez ? Nos maisons brûlées, nos femmes et nos filles violées, nos parents et nos enfants massacrés, et les hommes tués jusqu’au dernier. Nous mourrons rongés par les regrets. Personne de sain d’esprit ne peut accepter pareille chose ! »
Il avait bondi sur l’estrade sous le coup de l’impulsion ; à présent, il força son esprit à fonctionner et choisit soigneusement ses mots.
S’il ne parvenait pas à les convaincre, Yurika et lui mourraient. Voilà précisément pourquoi Friedrich mettait toutes ses forces dans son discours.
« Si vous ne voulez pas de ça, alors battez-vous ! Tous ensemble ! »
« Mais… comment sommes-nous censés nous battre ? »
« Qui va trouver un plan ? »
Les habitants lui lancèrent des questions raisonnables.
Je trouverai le plan. Je vous mènerai. Je connais la guerre, grâce aux livres…
« Ne te prends pas pour quelqu’un d’important ! »
« Ça ne marchera jamais ! »
« Ouais ! Pour qui tu te prends, espèce d’orphelin ! »
Des protestations couvrirent Friedrich et l’interrompirent en plein milieu de sa phrase.
Qu’est-ce que ça pouvait bien faire, d’où il venait ? Et alors, s’il avait été orphelin ? Ils n’avaient fait que paniquer et trembler, et ils osaient quand même se moquer de lui. Il sentit monter en lui l’envie de leur répondre sèchement, mais ravala sa colère et se retint.
Il s’était attendu à cette réaction. À leur place, il aurait peut-être dit la même chose. Leur crier dessus ne servirait à rien. Ça ne changerait rien. Il devait les convaincre.
Des centaines de visages inquiets et méfiants étaient tournés vers lui.
Devant l’église, le prêtre et Alma l’observaient avec inquiétude. À l’extrémité de la place, Bruno et sa bande s’étaient mêlés à la foule et lançaient des quolibets : « Pour qui tu te prends, à faire le fier alors que t’es qu’un orphelin ? » Quel enfoiré.
Réfléchis. Réfléchis. Réfléchis. Trouve une façon de parler qui les pousse vraiment à l’écouter.
Il ferma les yeux et força son esprit à tourner à plein régime.
« Ça va aller. Je suis avec toi, Friedrich. »
Yurika lui parla à voix basse, juste assez fort pour qu’il l’entende.
L’instant d’après, Friedrich rouvrit les yeux.
C’était sans doute sa seule chance. À cette pensée, il redressa le dos et se tint droit, le torse bombé avec assurance.
« Je suis noble ! »
Friedrich cria plus fort encore que la première fois.
Personne ne s’attendait à ces paroles : le silence tomba sur la place.
« Je suis le fils illégitime d’un noble de la capitale royale. Comme je ne suis pas né de son épouse légitime, on m’a envoyé dans cette église, à Volga, si loin de tout, et on m’a fait passer pour un orphelin. Mais c’est la vérité. Je suis le fils d’un noble. Le sang de la noblesse coule dans mes veines. »
« …Le fils de qui ? Tu crois que ton père, c’est qui, au juste ? »
« Le comte Matthias Hosenfeld. »
Friedrich répondit sans hésiter. Il ne pouvait se permettre de laisser paraître le moindre doute. Parmi les nobles célèbres dont il se souvenait, il choisit le nom qui servirait le mieux la situation : celui d’un héros dont il avait lu l’histoire dans un livre quelques semaines auparavant.
Dès que le nom franchit ses lèvres, un murmure parcourut la foule. Dans ce pays, il n’y avait personne qui n’eût entendu parler du héros Matthias.
« Réfléchissez-y. Pourquoi un ancien orphelin comme moi sait-il lire, écrire et compter aussi bien ? Pourquoi suis-je capable de comprendre des livres difficiles ? Pourquoi suis-je assez doué pour que l’intendant me demande de l’aider dans son travail ? C’est parce que j’ai du sang noble. Pourquoi, à votre avis, me suis-je parfois rendu dans la capitale du domaine ? Ce n’était pas pour m’amuser. J’y rencontrais les émissaires de la maison Hosenfeld et leur rendais compte de ma situation. Parfois, le comte Matthias Hosenfeld lui-même venait me voir. »
Dans ce pays gouverné par une royauté et une noblesse héréditaires, le lignage avait un grand pouvoir de persuasion. Beaucoup de gens du peuple croyaient simplement que les nobles et les souverains les gouvernaient et jouissaient d’une éducation si poussée parce qu’ils descendaient de lignées « intelligentes ». Moins une personne était instruite, plus elle avait de chances de penser ainsi.
Les questions soulevées par Friedrich, sa réponse sans hésitation quand on l’avait interrogé sur le nom de son père, ses visites répétées à la capitale du domaine malgré les remarques du genre : « Qu’est-ce qu’un type comme toi irait faire là-bas ? » Et surtout, l’assurance de sa voix : tout cela avait capté l’attention des habitants de Volga.
« Seuls le prêtre et sœur Alma, à l’église, connaissent la vérité. Officiellement, on a prétendu qu’on m’avait trouvé bébé, abandonné au bord de la route, puis amené à l’église. Mais c’était un mensonge. En réalité, des marchands itinérants agissant sur ordre secret de la maison Hosenfeld m’avaient confié à cette église de Volga. Dans le panier où l’on m’avait déposé se trouvait une lettre prouvant mes origines. Une lettre scellée du blason de la maison Hosenfeld. »
Friedrich parlait avec aisance et assurance, et les habitants de Volga commençaient à trouver ses paroles crédibles. En voyant leurs expressions changer peu à peu, il le sentit : ses mots faisaient mouche.
« On m’avait ordonné de ne jamais révéler ma véritable identité, mais je suis sûr que mon père me pardonnera si c’est pour sauver les habitants de ce royaume. Je suis le fils du héros Matthias Hosenfeld. J’ai hérité de son sang et de son intelligence. En tant que noble, je trouverai le moyen de surmonter le danger qui menace Volga. Si vous me suivez, nous survivrons. Même face à une centaine de bandits. Vous n’avez rien à abandonner. Vous pouvez protéger vos richesses, vos maisons et vos familles. Alors… battez-vous avec moi ! »
Friedrich avait dit tout ce qu’il devait dire.
Après quelques instants de silence, l’un des habitants prit enfin la parole.
« Bon sang ! Pour ma famille… j’en suis ! »
Ce fut l’étincelle. De même que le désespoir s’était répandu dans la foule un peu plus tôt, ce fut maintenant le feu qui gagna les esprits.
« Tant pis, on n’a rien à perdre ! Battons-nous ! »
« Je ne vais pas abandonner comme ça ! »
« Il a raison, il faut se battre ! »
« Si le fils d’un héros prépare le plan, tout ira bien ! »
« Pas question de perdre contre une bande de bandits ! On va les écraser ! »
« Friedrich ! Non, seigneur Friedrich ! Menez-nous à la victoire, je vous en prie ! »
Une foule emportée par l’émotion suivrait la moindre étincelle. Il suffisait d’une impulsion pour qu’elle se rue tout entière dans la même direction. En un instant, l’enthousiasme envahit la place et se concentra autour de Friedrich, qui se tenait en son centre.
Tous étaient désormais prêts à se battre, prêts à suivre Friedrich.
Des voix innombrables retentirent sur la place, puissantes et féroces, toutes dirigées vers lui. Et au milieu de ce vacarme, Friedrich comprit qu’ils croyaient ses paroles.
Peut-être n’était-ce que la fièvre du moment qui les avait convaincus. Mais ils croyaient tout de même que Friedrich, l’orphelin, était le fils illégitime du héros Matthias Hosenfeld.
Friedrich échangea un sourire avec Yurika, à ses côtés. Puis il leva les yeux vers le ciel et expira.
Ah…
Il venait de proférer le mensonge le plus éhonté de sa vie.
Notes de bas de page :
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