Chapitre 5
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 5 : Des moutons impuissants
Le lendemain, après les encouragements de l’intendant Hermann et les adieux des habitants, l’équipe chargée de réprimer les bandits, menée par Dennis, quitta Volga à l’aube et prit la direction du sud.
Si tout se passait bien, elle devait être de retour en début d’après-midi. C’était ce que croyaient les habitants, et Friedrich le pensait aussi. Mais les événements prirent une tournure que personne n’avait prévue.
À l’approche du soir, tandis que les gens commençaient à se dire que cela durait plus longtemps que prévu, la ville sombra dans le chaos lorsque seuls deux membres de l’équipe revinrent, couverts de sang.
« T-tout le monde est mort ! Ils les ont tous massacrés, sauf nous !
Au milieu de la place, entouré d’habitants médusés, l’un des survivants maculé de sang cria ces mots.
« Ils n’étaient pas quatre ou cinq, mais des dizaines, peut-être cinquante, voire une centaine ! Et ce n’étaient pas de simples vauriens en guenilles : ils avaient l’air de combattants aguerris… et redoutables. Les soldats, les volontaires, ils sont tous tombés les uns après les autres ! »
« On a été épargnés uniquement parce qu’on est encore jeunes. Le capitaine Dennis nous a dit de fuir, de rentrer prévenir la ville… Il en restait quelques-uns en vie quand on est partis, mais je suis sûr qu’ils sont tous morts maintenant. Dennis aussi… »
À ces mots, des cris et des hurlements s’élevèrent d’abord de la foule. Ils venaient des familles des soldats et des volontaires partis traquer les bandits.
Certains fondirent en larmes. D’autres tombèrent à genoux, sous le choc. Les gens autour d’eux tentèrent de les réconforter en les prenant dans leurs bras.
Un lourd silence s’abattit sur la place, seulement troublé par les murmures étouffés des habitants qui parlaient entre eux à voix basse. La foule ne cessa de grossir, jusqu’à donner l’impression que toute la ville s’était rassemblée sur la place.
« Hé, Friedrich.
« … Ouais. Le fait qu’ils se soient d’abord montrés en petit nombre faisait probablement partie de leur plan depuis le début. S’ils semblaient peu nombreux, il était logique que l’équipe envoyée contre eux ne soit pas bien grande : vingt ou trente personnes tout au plus. Une fois cette troupe anéantie, Volga se retrouverait presque sans combattants dignes de ce nom. Même si on demandait des renforts à la capitale, le seigneur ne pourrait pas mobiliser assez de soldats pour faire face à une bande aussi nombreuse dans l’immédiat. Il leur faudrait plusieurs jours, au mieux, pour arriver. D’ici là, les bandits pourraient piller et tuer à leur guise. »
Peu intéressée par le chaos grandissant sur la place, Yurika prit la parole. À son appel, Friedrich lui fit part de ses réflexions.
« Q-qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? »
« Il faut agir vite… sinon, les bandits pourraient être là dès demain. Ou pire, ce soir, d’ici quelques heures. »
Une fois passé le choc initial causé par l’anéantissement de l’équipe, les habitants se demandèrent ce qu’il fallait faire ensuite.
« O-oui, et l’intendant Herrmann ? »
« Il n’est pas apparenté à la Vicomté de Dofen ? Il est de sang noble, non ? Il doit avoir reçu une bonne éducation. Peut-être saura-t-il quoi faire… »
« C’est vrai. Allons demander à Monsieur Hermann ce qu’il convient de faire. »
« Les deux survivants sont d’abord allés lui faire leur rapport, non ? Monsieur Hermann a peut-être déjà trouvé un plan ! »
Plusieurs personnes lancèrent cette idée, et les autres s’empressèrent d’approuver. Savoir qu’un membre de la classe dirigeante, quelqu’un à qui ils pouvaient demander conseil, se trouvait encore parmi eux leur apporta un bref soulagement.
Mais ce sentiment ne dura qu’un instant.
« I-il s’est passé quelque chose ! »
Un homme accourut sur la place depuis la demeure de l’intendant. C’était l’un des domestiques qui y travaillaient.
« Monsieur Hermann est parti en carrosse avec sa famille ! Il a dit qu’il allait chercher de l’aide… »
Le silence régna un instant sur la place, puis fit rapidement place à un tollé.
« Quel salaud ! »
« Cet enfoiré d’intendant s’est enfui ! Il nous a abandonnés, nous et la ville ! »
« Qu’est-ce qu’on est censés faire, maintenant ? Le capitaine Dennis a disparu, l’intendant aussi, les soldats et tous ceux sur qui on aurait pu compter sont morts. Comment diable on va s’en sortir tout seuls ? »
Tandis que la foule criait, partagée entre colère et panique, Yurika la regarda en souriant.
« Fufufu… ça commence à devenir mouvementé, hein ? »
« … Sérieusement, quel idiot, cet intendant. »
Friedrich, lui, poussa un soupir et marmonna, exaspéré.
Hermann. Il était intendant de Volga depuis l’époque de son père et passait pour un cousin du vicomte Dofen actuel. D’un naturel doux, il n’était pas un mauvais intendant en temps de paix, mais sa fuite au premier signe de danger ne faisait que prouver son incompétence. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.
Pour ne rien arranger, une petite montagne boisée se trouvait au sud-est de Volga, et la route menant à la capitale de l’est décrivait une courbe vers le sud pour la contourner. Ainsi, quiconque quittait Volga pour se rendre dans la capitale devait d’abord prendre la direction du sud.
Puisque les bandits approchaient par le sud, s’échapper avec un petit groupe était en réalité une folie. Surtout à l’approche de la nuit.
À ce stade, la meilleure chance de survie consistait sans doute à unir les habitants et à se préparer à l’attaque.
Sur les cinq cents habitants de Volga, environ cent cinquante étaient des hommes adultes capables de se battre. Ils étaient donc encore plus nombreux que les bandits. Et puisqu’ils se trouvaient dans une ville, même petite, ils connaissaient les lieux, ce qui leur donnait un avantage. La plupart n’avaient aucune expérience du combat, mais avec une bonne stratégie, ils pourraient au moins repousser les bandits.
Restait à savoir qui rassemblerait les habitants et trouverait un plan pour contrer les bandits. Friedrich, qui avait lu quantité d’ouvrages sur la guerre, se sentait plutôt sûr de lui. Il voulait prendre les devants lors de la discussion qui s’annonçait. Mais qui écouterait vraiment les conseils d’un ancien orphelin ?
Tandis qu’il s’interrogeait, la conversation prit pourtant une tournure qu’il n’avait pas prévue.
« Que quelqu’un fasse quelque chose ! »
« U-une centaine de bandits, peut-être plus… On ne peut rien faire contre eux ! »
« Alors quoi, on est censés mourir comme ça ? »
Les cris de colère, les hurlements et les pleurs des enfants terrifiés, ébranlés par la panique des adultes, résonnèrent sur la place et plongèrent tout le quartier dans le chaos. Tout le monde était désorienté, terrorisé, et le désordre ne cessait de s’étendre.
« C’est fini ! Cette ville, nous tous, on est condamnés ! »
« Non, je ne veux pas ! Quelqu’un, je vous en prie, aidez-moi ! »
« S-si on doit se faire massacrer comme des bêtes, autant en finir tout de suite… »
« Ô dieu unique et absolu, qui as créé les cieux, la terre et la mer, je suis ton fidèle serviteur. Quand ma vie prendra fin, je t’en prie, guide mon âme jusqu’à ta divine présence. »
Certains se lamentaient. D’autres pleuraient et criaient. Les uns baissaient les bras, les autres s’accrochaient à la prière. Mais tous avaient renoncé à réfléchir à la façon de surmonter la crise.
À la vue de la foule, Friedrich resta là, interdit.
« … Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Ces mots lui échappèrent tandis qu’il demeurait figé par le choc.
Pourquoi personne ne réfléchissait-il par soi-même ? Pourquoi personne n’essayait-il de changer la situation ?
Ne comprenaient-ils pas ce qui arriverait s’ils ne faisaient que crier et paniquer ?
Certes, ceux qui étaient restés ici étaient pour la plupart des gens du peuple. Des gens qui avaient rarement quitté Volga, et dont la plupart n’avaient jamais même envisagé de le faire. Ils ne possédaient pas le vocabulaire nécessaire à une réflexion complexe et ne pouvaient penser qu’en fonction de leur métier et de leur vie quotidienne.
Ceux qui étaient capables de voir plus loin… La plupart étaient déjà morts. Ou s’étaient enfuis.
Mais malgré tout, il n’avait jamais imaginé que la situation serait aussi grave.
N’y avait-il donc pas une seule personne capable d’affronter la réalité, de refuser d’abandonner et de se mettre enfin à réfléchir ?
« … »
Friedrich parcourut la place du regard. Yurika le suivit.
Le prêtre de l’église. C’était le seul homme encore présent en ville qu’on pouvait, de près ou de loin, considérer comme une figure d’autorité.
À cette pensée, Friedrich tourna les yeux vers l’église. Devant celle-ci se tenait le vieux prêtre qui avait été son tuteur légal, à lui et aux autres orphelins. À genoux, il priait Dieu pour les habitants désespérés qui s’étaient rassemblés autour de lui. Alma et les autres religieuses faisaient de même.
Voilà tout ce qu’ils faisaient. Rien de plus.
Et, d’une certaine façon, c’était prévisible. Les membres du clergé étaient respectés par la société, mais, à cette époque où l’influence politique des institutions religieuses s’était affaiblie depuis longtemps, ils avaient peu de pouvoir réel. Espérer qu’ils prennent la tête d’une bataille contre les bandits était irréaliste.
On n’y pouvait rien. Alors, qu’en était-il des autres ?
Y avait-il parmi les jeunes hommes quelqu’un qui n’avait pas encore perdu l’envie de se battre ? Et Bruno et sa bande, ces voyous qui se vantaient sans cesse de leur force ?
À cette idée, Friedrich regarda autour de lui et les aperçut à l’extrémité de la place.
« H-hé, Bruno… qu’est-ce qu’on va faire ? »
« Me demande pas ! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? On a toute une bande de bandits en face de nous ! »
« A-alors… on va juste mourir ? »
Pathétique. Voilà le genre de conversation qu’ils avaient.
À bien y réfléchir, c’étaient les mêmes types qui aimaient jouer les gros bras et étaler leur force face à des plus faibles comme Friedrich, mais qui n’avaient jamais le cran de se porter volontaires pour un vrai combat. Il avait été inutile d’attendre quoi que ce soit d’eux.
Alors qui ? N’y avait-il vraiment personne d’autre ?
« … »
Friedrich regarda autour de lui.
Tout le monde était submergé par le désespoir et le découragement. Personne ne semblait seulement remettre en question cette atmosphère où il était devenu normal de tout abandonner.
Comptaient-ils vraiment, sincèrement, se rendre ? Sans établir de plan, sans résister, allaient-ils laisser les bandits qui approchaient les piétiner ?
Et ensuite ? On leur volerait leurs biens, on brûlerait leurs maisons, on violerait les femmes, on maltraiterait les vieillards et les enfants pour s’amuser, et les hommes seraient forcés d’assister à tout cela. À la fin, on les massacrerait probablement tous.
Était-ce vraiment acceptable ? Parce qu’ils n’étaient que des gens du peuple, parce qu’il n’y avait ni seigneurs ni soldats pour les guider. Cela signifiait-il que personne ne lèverait le petit doigt et que tout finirait ainsi ?
Les masses ignorantes étaient-elles vraiment aussi démunies sans quelqu’un pour les mener ? N’étaient-elles que des moutons attendant de se faire capturer ? Et si c’était le cas, les bandits qui arrivaient étaient-ils les loups ? Les moutons étaient-ils vraiment impuissants face à la violence des loups ?
Était-il… vraiment pareil à ces moutons impuissants ?
Il admirait les héros des livres d’histoire et des récits, et rêvait d’en devenir un. Pourtant, au bout du compte, était-il différent de cette foule ? Ceux-là le méprisaient autrefois, se moquaient de lui parce qu’il était un ancien orphelin, et maintenant ils ne faisaient que pleurer et crier. Et il serait censé être comme eux ?
Allait-il mourir ici, comme ça, en n’étant qu’un parmi eux ? Incapable de protéger Yurika, incapable même de sauver sa propre vie ?
Un mouton sans nom, impuissant… C’était donc tout ce que valait sa vie ? Était-ce cela qu’il devait accepter ?
Cette pensée lui traversa l’esprit et il entra dans une colère noire.
« Me prends pas pour un con. »
Il le dit sans même s’en rendre compte. La colère qui emplissait sa voix le surprit lui-même.
Il tourna la tête et croisa le regard de Yurika.
Elle haussa un sourcil, elle aussi surprise, puis sourit.
« Fais comme tu veux, Friedrich. Je m’en remets entièrement à toi et je te suivrai, quoi qu’il arrive. »
Son sourire était à la fois joyeux et dangereux, comme si elle pouvait se jeter sans hésiter dans le feu, une mer de poison ou du haut d’une falaise.
« … »
Le sourire et les paroles de Yurika lui donnèrent l’impulsion décisive.
Friedrich lui rendit son sourire, puis courut jusqu’au centre de la place. Il grimpa sur l’estrade restée en place depuis la cérémonie d’adieu à l’équipe, le matin même, et se tourna vers la foule.
« N’abandonnez pas ! »
C’était probablement le cri le plus puissant de toute sa vie.
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