Chapitre 56
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 56 : Après la reprise
Peu après la fin des combats, le comte Matthias et le reste de l’état-major du régiment pénétrèrent dans la Forteresse d’Ostburg.
Alors que l’on s’affairait à nettoyer le champ de bataille, à ramasser les morts, à soigner les blessés et à récupérer les flèches, Friedrich s’approcha de Matthias.
« Mon commandant. »
Friedrich le salua, et Yurika, à ses côtés, l’imita.
« Beau travail, Friedrich. Vous aussi, Yurika. Faites-moi votre rapport. »
Tandis qu’ils se dirigeaient vers le grand bâtiment de pierre qui servirait désormais de poste de commandement au régiment, Friedrich commença à raconter les événements survenus depuis qu’il s’était séparé du gros des troupes, trois jours plus tôt.
Il expliqua comment ils avaient capturé un messager ennemi et recueilli des renseignements confirmant la rébellion du duché de Bachstein ainsi que la complicité du prince Konrad Edelstein. Il précisa que le commandant du bataillon ennemi, capturé tout récemment, avait livré le même témoignage.
Il ajouta que la maison ducale avait invité les forces du Royaume d’Arelia à pénétrer dans la région par le corridor d’Elsass. Si l’ampleur exacte de leurs troupes restait inconnue, les soldats ennemis se rassemblaient peu à peu dans la capitale du duché, Remcheid.
Enfin, il confirma que leur plan, qui consistait à s’infiltrer dans la forteresse en se faisant passer pour un convoi de ravitaillement, avait réussi ; le détachement de cavalerie les avait rejoints sans encombre, et l’assaut par la porte ouest s’était déroulé presque exactement comme prévu.
« Je vois. S’il ne fait désormais plus aucun doute que le prince Konrad a trahi la couronne, aussi terrible que cela puisse être, nous devons en informer la famille royale. »
Matthias prononça ces mots d’une voix grave après avoir entendu le rapport complet.
Le prince bienveillant, aimé du peuple, de la noblesse et de la famille royale. Matthias lui-même le connaissait depuis sa jeunesse. Découvrir aujourd’hui que sa trahison était avérée… même Matthias, héros vivant et légende de son vivant, ne pouvait dissimuler son choc et sa déception.
« Mon commandant, devons-nous suivre le plan et tenir la Forteresse d’Ostburg en attendant des renforts ? »
« Oui, c’est toujours une possibilité… mais les renforts mettront du temps à arriver. Si possible, j’aimerais affaiblir l’ennemi avant leur arrivée. Si nous n’avons affaire qu’aux forces ducales, nous pourrions peut-être les attirer loin de Remcheid et les anéantir. J’aimerais tenter un plan. »
La proposition de Matthias fit légèrement pencher la tête à Friedrich.
Friedrich ne pensait pas que les forces du duché et l’armée d’Arelia agiraient en alliées parfaitement égales, main dans la main. Cela dit, attirer les seules troupes ducales loin de Remcheid et les détruire lui semblait difficile.
« Friedrich, parmi les prisonniers que nous avons faits dans l’armée ducale, y en a-t-il un bon nombre ? »
« …Oui. L’ennemi s’est farouchement défendu, mais malgré tout, je crois que plus de la moitié a survécu. »
« Le nettoyage vient tout juste de commencer, mais nous avons déjà une idée assez claire de la situation générale. »
Matthias acquiesça doucement tandis que Friedrich lui répondait.
« Nous allons nous servir de ces prisonniers. Comme je vous l’ai déjà dit, la plupart des soldats du duché, prisonniers compris, sont des paysans du cru enrôlés de force. Je vous ai expliqué comment le duc les tient unis et entretient leur moral, n’est-ce pas ? Et garder des centaines de prisonniers sous notre responsabilité n’a rien de facile. De plus, nous ne sommes qu’au début du printemps. Compte tenu de tout cela, quelle stratégie proposeriez-vous ? »
Après un instant de réflexion, Friedrich comprit où Matthias voulait en venir.
Il lui exposa son idée, et Matthias esquissa un sourire rare.
« C’est la bonne réponse. »
« Il est trop tard pour agir aujourd’hui. Rassemblez les prisonniers ce soir. Nous mettrons le plan à exécution demain matin. »
« Bien, mon commandant. »
Tandis qu’ils parlaient, le groupe arriva au donjon principal. Gregor guida l’état-major du régiment vers une grande salle de réunion, tandis que Matthias et Friedrich entrèrent dans le bureau privé du commandant. Yurika resta dehors, attendant en silence.
Sur le bureau se trouvaient des ustensiles d’écriture et même une tasse de thé encore à moitié pleine. La chaise avait été tirée. De toute évidence, cette pièce avait appartenu au commandant ennemi jusqu’à peu de temps auparavant. À l’intérieur, Matthias se tourna de nouveau vers Friedrich.
« À présent, quelles sont les pertes de votre détachement ? »
« …Pour l’instant, six morts et cinq blessés graves. Et… quelques autres risquent de ne pas s’en tirer. »
Friedrich avait voulu répondre aussi calmement que possible, mais sa voix n’en sortit pas moins tendue et raide.
Le détachement avait été constitué de quelques-uns des soldats les plus compétents du régiment. Et pourtant, les pertes étaient dévastatrices : près de la moitié de ses hommes étaient morts ou grièvement blessés.
Un tel bilan était à prévoir, même si le plan réussissait. Friedrich l’avait proposé en pleine connaissance des risques, et les soldats s’étaient portés volontaires pour le détachement en sachant le danger qu’ils couraient.
La mort de camarades était toujours difficile à supporter. Malgré tout, il ne s’effondrait plus de chagrin comme autrefois. Il avait dépassé ce stade.
« Je vois. Alors, c’est une bénédiction que plus de la moitié soient revenus vivants. Vous avez fait du bon travail. »
« Je vous remercie, mon commandant. »
Friedrich se redressa et répondit avec déférence.
« Vous pouvez disposer. …Non, attendez. »
Alors que Friedrich se retournait pour partir, Matthias l’arrêta sur le seuil. Il se retourna.
« Vous avez traversé une terrible épreuve. Je suis heureux que vous soyez sain et sauf. »
« …Merci. »
Friedrich répondit par un léger sourire aux paroles de son père adoptif, puis quitta véritablement la pièce.
・・・・・・
À la tombée du jour, le nettoyage du champ de bataille était terminé et la Forteresse d’Ostburg était entièrement passée sous le contrôle du Régiment Ferdinand.
Au total, le régiment avait perdu dix-huit hommes lors de la reprise de la forteresse, et presque autant avaient été grièvement blessés. Parmi les morts, huit appartenaient au détachement spécial. Grâce au sacrifice de ces volontaires, qui avaient accepté de prendre part à cette mission périlleuse, la forteresse avait été reprise et une crise imminente évitée : les forces ennemies auraient pu s’emparer d’un centre royal de ravitaillement et avancer jusqu’aux portes mêmes du domaine royal.
En revanche, l’armée ducale de Bachstein avait subi des pertes accablantes : quatre-vingt-quatorze morts et soixante et onze blessés graves. Coincés dans la forteresse, piétinés par une unité de cavalerie lancée à pleine charge, et privés de tout ordre de reddition après la mise hors de combat de leur commandant de bataillon, leurs pertes n’avaient fait que s’alourdir.
Tous les prisonniers survivants furent désarmés, entravés et enfermés sous bonne garde dans des lieux tels que les entrepôts.
Puis, au cœur de la nuit, alors que la plupart dormaient et que seule la garde se relayait pour surveiller la forteresse, l’écuyer Gunther monta la garde sur le rempart est, près de la porte.
Bien qu’il se fût distingué comme l’un des principaux combattants du détachement, plusieurs soldats chevronnés lui avaient proposé de prendre sa relève afin qu’il puisse profiter d’un repos bien mérité. Mais Gunther avait poliment refusé. Il était encore une nouvelle recrue et voulait montrer à son supérieur, Oliver, le dévouement attendu d’un chevalier en formation.
L’hiver venait à peine de s’achever, mais les nuits restaient glaciales. Gunther portait une lourde cape par-dessus son uniforme et scrutait avec application le paysage silencieux, sans ennemi en vue, au-delà de la forteresse. Malgré le vent glacial qui soufflait, son imposante carrure ne frissonnait pas le moins du monde.
« Tu dois commencer à t’ennuyer. »
Cette voix soudaine fit se retourner Gunther.
« …Oliver, monsieur. Vous ne devriez pas dormir ? »
« Si. Mais je ne suis pas vraiment fatigué. C’est sans doute parce que j’ai largement eu le temps de me reposer pendant qu’on attendait ce matin. »
Oliver venait de monter sur le rempart. Il répondit à Gunther avec un faible sourire.
Depuis que Friedrich et les trois autres étaient partis en éclaireurs à la tête du détachement et avaient atteint la route ouest de la Forteresse d’Ostburg, ils avaient passé bien plus de temps à attendre qu’à avancer. À part la capture et l’interrogatoire du messager ennemi, leur jonction avec le convoi de chariots et l’assaut final contre la forteresse, ils étaient surtout restés dans la forêt.
Aussi, pour des hommes aussi endurants que Gunther et Oliver, leur fatigue actuelle ne correspondait guère à l’ampleur de leurs exploits.
« Tiens. Bois ça. »
« Merci. »
Gunther acquiesça légèrement en prenant la robuste tasse de bois remplie de thé chaud. Oliver s’en servit une lui aussi, puis vint se tenir à côté de Gunther et porta son regard vers l’étendue sombre au-delà de la forteresse.
« Alors, que penses-tu de ses talents de commandant ? »
Gunther comprit aussitôt qu’Oliver parlait de Friedrich.
« …Il est vraiment exceptionnel. Ce n’est pas seulement parce qu’il a imaginé un plan incroyable. Il n’est même pas particulièrement doué au combat, et pourtant il s’est jeté sans hésiter dans un champ de bataille où le danger était évident. Il n’a pas bronché, il s’est battu. Même avec des flèches qui fusaient de partout, il est resté calme, a gardé un œil sur la situation et m’a même donné des ordres. Il est vraiment exceptionnel. »
Sachant qu’il n’était pas très doué pour trouver ses mots, Gunther fit néanmoins de son mieux pour exprimer ce qu’il ressentait.
Il ne pouvait plus nier les capacités de Friedrich. La force dont celui-ci avait fait preuve sur le terrain d’entraînement reposait bel et bien sur un véritable talent ; il n’y avait désormais plus aucun doute là-dessus.
Grâce à une stratégie qu’il avait lui-même conçue, il s’était infiltré dans une forteresse grouillant d’ennemis. Il ne s’était pas contenté de donner des ordres depuis l’arrière, à l’abri : il avait pris les armes et combattu en première ligne. Il était resté calme au milieu du chaos et, même après la bataille, n’avait pas perdu son sang-froid.
Et dire qu’il n’avait que vingt ans. Ce n’était que sa deuxième véritable bataille en tant que soldat.
C’étaient des hommes comme lui qu’on choisissait pour succéder aux héros vivants. Aujourd’hui, Gunther le comprenait enfin du fond du cœur.
« Le plus important, c’est que tu aies compris ce dont il est capable… Maintenant qu’il a accumulé tant de mérites au combat, son nom va gagner encore en prestige. Même ceux qui désapprouvent en secret ses origines ne pourront plus nier ses compétences. C’est aussi une bonne chose pour le régiment. Un jour, il en prendra le commandement. »
« …Sir Oliver, avez-vous déjà voulu devenir vous-même chef de régiment ? Vu votre âge, si sir Friedrich n’avait pas gravi les échelons, n’auriez-vous pas été le successeur naturel ? »
À la question de Gunther, sir Oliver esquissa un sourire amer.
« J’en ai rêvé, autrefois. Mais après quelques années dans l’armée, j’ai compris qu’être un officier compétent ne suffisait pas pour devenir général. Le comte Hosenfeld, bien sûr, mais aussi le marquis Obsidian du Régiment Hildegard et la dame Eisenhut du Régiment Albrecht : tous ceux qui deviennent de grands commandants ont quelque chose d’exceptionnel. Moi, je n’ai pas ça. Je compte être un bon capitaine, peut-être même un général moyen, mais cela ne suffit pas. »
Rien n’indiquait que sir Oliver se forçait à parler ainsi. Gunther ne percevait chez lui ni résignation ni amertume, mais une forme de lucide acceptation.
« Friedrich possède quelque chose d’essentiel pour devenir un grand commandant. Alors, je veux être un bon officier qui le soutiendra. Comme le capitaine adjoint Gregor et le commandant du bataillon de cavalerie, sir Stamitz, soutiennent le comte Hosenfeld. À mes yeux, c’est la plus grande contribution que je puisse apporter à la famille royale et au pays, et sans doute le sommet de ma carrière de soldat. »
Oliver marqua une pause, puis expira doucement.
« En outre, Friedrich aura sûrement besoin de soutien. Il a Yurika, mais plus il aura de camarades, mieux ce sera. C’est un homme remarquable, mais il n’en reste pas moins un être humain… À le côtoyer de près, je me dis que les héros ne naissent pas héros et ne le deviennent pas seuls. »
Gunther pencha la tête, incapable de saisir tout le sens des paroles d’Oliver.
« Ne t’en fais pas. C’est juste une réflexion personnelle… Bref, voilà où j’en suis. J’espère qu’un jour, tu deviendras un bon adjoint, pour moi comme pour Friedrich. Je crois que tu en as le potentiel. »
« …Je ferai de mon mieux. »
En entendant ces mots d’un supérieur qu’il respectait, Gunther acquiesça avec fierté, un peu gêné.
Notes :
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