Chapitre 37
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 37 : Même en sachant que c’était son destin
Il ne restait que Friedrich et Yurika dans la tente. Il contemplait ses mains d’un air absent.
Il ne le savait pas. Il n’avait jamais imaginé que devenir « quelqu’un » impliquait cela.
Si ses plans avaient échoué et que ses erreurs avaient coûté la vie à ses compagnons, il aurait peut-être compris cette douleur. Mais la réalité était plus cruelle encore. Même la victoire n’empêchait pas la mort. Chaque stratégie exigeait d’accepter d’emblée des pertes, de jeter des vies dans le calcul comme autant de pièces de monnaie.
Une victoire achetée au prix du sang. Puis une autre bataille. Et encore une autre.
Et ce n’était qu’une escarmouche. S’il continuait à gagner, à gravir les échelons, à commander des centaines puis des milliers d’hommes, ce poids finirait par l’écraser. Ce ne seraient pas des dizaines, mais des centaines d’hommes qui pourraient mourir à chaque affrontement.
Pour continuer à gagner, il lui faudrait pourtant le supporter. Continuer à se battre. Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce qu’il meure ? Ou jusqu’à ce que l’âge le contraigne à quitter le champ de bataille ?
Compter les vies comme des chiffres, porter sur ses épaules d’innombrables morts, se faire acclamer en héros pour avoir remporté des victoires tout en avançant sur un chemin pavé des dépouilles de ses compagnons. Pouvait-il vraiment consacrer sa vie à cela ?
Quelle existence terrifiante. Quelle souffrance insupportable.
Avait-il vraiment souhaité cela ? À Volga, il n’avait pas eu besoin de se battre ni à porter le poids de la mort. Il ne manquait de rien : il avait à manger, un toit et de l’affection. Une vie paisible et heureuse. Était-il donc si insatisfait qu’il avait aspiré à cela, sans comprendre ce que cela signifiait vraiment ?
Friedrich se prit la tête entre les mains.
Ah, je veux rentrer.
Tout abandonner et retourner à Volga.
Dans cette petite ville de campagne sans histoire, à l’église d’Alma.
Ces journées monotones lui manquaient. De quoi avait-il donc pu être mécontent ? Cette vie lui avait suffi. Vivre paisiblement avec Yurika dans ce monde banal et ennuyeux… N’était-ce pas plus que suffisant ?
Il pouvait rentrer. Il lui suffisait d’en parler à Matthias, et il retrouverait cette vie.
« …… »
Non. Il ne pouvait pas rentrer.
Il portait déjà le poids des chevaliers et des soldats morts sur ce champ de bataille.
Oublier leurs cris, leurs plaies béantes, le sang et les viscères, le corps mutilé de Noela, puis retourner à Volga pour y vivre en paix ? Impossible. Il n’était pas ce genre d’homme.
Il n’y avait pas de retour en arrière. Le garçon qui avait naïvement rêvé de devenir « quelqu’un », qui avait idolâtré les héros des livres sans comprendre le fardeau qu’ils portaient, avait disparu à jamais.
C’était désormais sa vie.
Le champ de bataille était devenu son foyer.
« … Hé, Friedrich. »
Une voix douce s’éleva. Des mains chaleureuses lui écartèrent les siennes, puis l’attirèrent dans une étreinte.
« Je ne comprendrai jamais vraiment ta douleur. Même en faisant tout mon possible, je doute d’y parvenir un jour… Mais, Friedrich… »
Sa main lui effleura la joue. Il leva les yeux et vit Yurika qui le regardait, si près qu’il sentait son souffle.
« Tout ce que je t’ai dit reste vrai. Je resterai là où tu seras. Je ferai ce que tu feras. Toujours. »
« … Yurika. »
Sa voix se brisa sur son nom.
Elle ne le savait sans doute pas. Elle ne se souvenait probablement pas qu’enfant, il l’avait sauvée, alors qu’elle tenait davantage de la bête que de la fillette, comprenait à peine les mots, et encore moins qu’on pouvait la tuer.
Elle ne pouvait pas le savoir. Ce jour-là, quand ils étaient encore enfants et qu’il s’était interposé entre elle et la mort, elle était trop terrifiée pour comprendre quoi que ce soit. Trop sauvage pour même saisir qu’un couteau se trouvait contre sa gorge. Et maintenant, c’était elle qui le maintenait debout.
Si elle continuait à le suivre ainsi, si elle restait à ses côtés sur le champ de bataille, elle finirait peut-être par mourir, elle aussi.
Porter la mort de Yurika comme s’il en était lui-même coupable était une terreur qu’il ne pouvait concevoir.
Était-il juste de la garder ici ? Cette fille dont il avait autrefois sauvé la vie, serait-ce lui qui la conduirait maintenant à la mort ? Devait-il la repousser de force, la renvoyer à Volga contre son gré, ne serait-ce que pour la protéger ?
« Yurika, je… »
« Je sais. »
Yurika l’interrompit, d’une voix douce mais ferme.
« Quand je suis arrivée à l’église, certains se sont dit qu’il aurait peut-être mieux valu me rendre à l’étreinte de Dieu. Je le sais. Et je sais que c’est toi qui m’as sauvée. Alma m’a tout raconté quand j’ai atteint l’âge adulte. »
Elle sourit doucement, ses doigts effleurant la cicatrice qu’elle avait autrefois laissée sur la peau de Friedrich.
« Je t’aime depuis notre enfance. Mais quand j’ai entendu cette histoire, je me suis mise à t’aimer encore plus. Je t’aime. Je te protégerai… Je ne te quitterai jamais. Même si tu me repousses. »
Le sourire de Yurika avait quelque chose de dangereux.
« Quoi que tu dises, je ne cesserai pas de te suivre. Je resterai toujours à tes côtés. Si tu veux vraiment m’en empêcher, il faudra me tuer. C’est à quel point je t’aime, tu comprends ? »
Tout en parlant, Yurika approcha son nez de celui de Friedrich, jusqu’à ce que leurs pointes se touchent. Son sourire ensorcelant occupa tout son champ de vision.
Impossible de la faire changer d’avis. Impossible de la tenir à distance. Friedrich le comprit alors.
« Tu vois, Friedrich… Peu importe les fardeaux que tu porteras désormais, peu importe comment tu changeras, une chose ne changera pas : je serai toujours à tes côtés. Comme lorsque nous vivions à Volga, comme lorsque tu ne portais aucun fardeau, mon amour pour toi ne changera jamais. Je te le promets. Mon Friedrich. »
Sur ces mots, Yurika posa ses lèvres sur celles de Friedrich.
C’était comme si elle partageait son âme avec lui, son souffle se mêlant à l’être de Friedrich.
Le temps sembla s’écouler autrement, alors. Ce ne fut pas particulièrement long, mais ce fut profond et d’une intimité intense.
« …… »
Yurika se détacha de lui. Leurs regards se croisèrent.
Ses grandes pupilles sombres et ses lèvres cramoisies s’animèrent d’un large sourire, à la fois charmeur et vaguement dangereux. C’était le sourire qu’elle avait toujours eu. Rien n’avait changé.
Il avait déjà porté trop de morts sur ses épaules. Il ne pouvait plus redevenir celui qu’il était avant.
Pourtant, tout n’avait pas changé. Certaines choses demeuraient. Certaines ne changeraient jamais. Yurika, à elle seule, en était la preuve.
Elle l’avait connu avant qu’il ne change, et elle le connaissait encore. Malgré tout, elle choisissait de rester.
Cette promesse absolue devint sa plus grande force. Il n’était pas seul. Avec elle à ses côtés, il pourrait endurer même le champ de bataille. Cette certitude l’affermit.
« Alors, fais comme tu veux. Je te laisse tout. »
Friedrich acquiesça aux paroles de Yurika.
Puis il prit sa décision. Il avait depuis longtemps sa réponse.
・・・・・・
« Que pensez-vous qu’il va choisir ? »
Alors que l’on préparait la retraite, Gregor posa la question à Matthias, dans la grande tente de commandement qui leur servait de quartier général.
Il avait choisi son moment : les autres officiers et les messagers étaient partis, et ils étaient désormais seuls tous les deux.
« Difficile à dire. S’il comprend vraiment son destin, il y a peut-être encore de l’espoir… Mais s’il choisit tout de même de quitter mes côtés, la Maison Hosenfeld s’éteindra avec moi. »
« On dirait que vous vous êtes déjà fait à cette éventualité. »
Gregor avait mis le doigt sur ce que Matthias pensait. Le comte esquissa un sourire ironique.
« Et si Friedrich décidait de rester à vos côtés ? »
À cette nouvelle question, Matthias acquiesça.
« En effet. J’ai l’intention de l’adopter et d’en faire mon héritier. »
Friedrich avait prouvé ses capacités à deux reprises, remportant la victoire grâce à son intelligence.
Il ne restait plus qu’une question : sa détermination. S’il refusait toujours de quitter le champ de bataille après avoir porté le poids de la mort de ses compagnons et affronté le destin qui l’attendait, alors il posséderait les qualités nécessaires, aussi bien comme commandant que comme héritier du héros.
Tel était le jugement de Matthias.
« Vous y voyez une objection ? »
« Non. En tant que votre vassal, je respecte la décision de Votre Seigneurie, mûrement réfléchie. »
À la réponse de Gregor, Matthias esquissa un nouveau sourire, discret et ironique. Cela lui rappela la conversation qu’ils avaient eue après leur première rencontre avec Friedrich.
« … Votre Seigneurie. Il est là. »
À ces mots discrets de Gregor, Matthias tourna les yeux vers l’endroit qu’il indiquait.
Au-delà de l’entrée ouverte de la tente, Friedrich approchait, Yurika à ses côtés.
La panique de tout à l’heure avait disparu de son visage. Il n’y restait pas la moindre hésitation.
Il n’y avait plus que résignation tranquille et détermination. Un seul regard à son expression suffisait à comprendre, même sans qu’il le dise, quelle conclusion il avait tirée.
« Il semble que nous ayons vu juste. »
Matthias murmura ces mots en invitant Friedrich et les autres à entrer dans la tente.
Gregor sortit puis referma l’entrée, et Matthias prit la parole.
« Avez-vous pris votre décision ? »
« Oui, mon seigneur. »
À la question, Friedrich hocha légèrement la tête. Son regard restait fixé sur Matthias.
« Je continuerai à vivre en soldat du royaume. Je porterai le poids des vies de mes compagnons tombés, de ceux qui sont morts à cause de mes stratégies. Je porterai aussi celui de tous les chevaliers et soldats qui tomberont à partir de ce jour. »
Ni sa voix ni son expression ne trahissaient la moindre exaltation frivole tandis qu’il parlait.
Il me rappelle quelqu’un, pensa Matthias. Rudolf avait eu la même expression après sa première bataille en tant que chevalier, lorsqu’il avait vu ses compagnons mourir.
Le souvenir estompé du visage de son fils lui revint soudain avec une netteté saisissante.
« Chevalier Friedrich, en tant que votre seigneur, je me réjouis de votre détermination. J’attends de grandes choses de vous… et j’ai une proposition à vous faire. »
Lorsque Matthias formula sa proposition, Friedrich se raidit légèrement, se préparant à l’entendre.
« Accepteriez-vous que je vous adopte comme héritier et que vous preniez le nom de Hosenfeld ? »
À ces mots, les yeux de Friedrich s’écarquillèrent à peine, mais ce fut tout. Il n’avait pas l’air complètement pris au dépourvu.
Un jeune homme d’une perspicacité exceptionnelle, pensa Matthias. Il avait dû envisager cette possibilité, au moins en partie, et se demander pourquoi je l’avais pris sous mon aile.
« Je ne vous demanderai pas de m’appeler père, ni même de me considérer comme tel. Je ne vous demanderai pas non plus de changer votre relation avec Yurika. Je souhaite seulement vous donner accès à toutes les ressources dont je dispose ; c’est pourquoi je veux faire de vous mon héritier. Ce pouvoir s’accompagne de responsabilités, certes, mais il est à la mesure de l’homme que vous êtes devenu… La décision vous appartient. »
« J’accepte votre généreuse proposition avec tout le sérieux qu’elle mérite… Comte Hosenfeld. »
Friedrich répondit sans hésiter, ses yeux cramoisis rivés sur Matthias.
Matthias soutint son regard de ses yeux bleus perçants, puis laissa paraître un léger sourire en posant une main sur l’épaule du jeune homme.
Je lui ai dit qu’il n’avait pas à m’appeler père, ni même à me considérer comme tel.
Mais moi… moi, je considérerai ce jeune homme comme mon fils. Je le protégerai comme le mien.
Ce serment silencieux prit racine dans le cœur de Matthias.
« À notre retour, nous en informerons d’abord la famille royale. Ensuite, nous l’annoncerons au sein du régiment. Après quoi, les rumeurs se répandront d’elles-mêmes… D’ici là, gardez cela pour vous. »
« Bien, mon seigneur. »
Le fils désormais reconnu acquiesça docilement aux paroles de Matthias.
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