Chapitre 37,5
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Épilogue : arc 1
Mes souvenirs d’enfance sont flous, comme voilés par la brume.
Je me rappelle une pièce sinistre, aux fenêtres barrées de grilles de fer, et une porte qu’il était impossible d’ouvrir de l’intérieur.
Un lit poussé dans un coin et une peluche usée pour me réconforter. La couverture était toujours déchirée, la peluche toujours effilochée, son rembourrage s’échappant par les trous.
C’est là que je passais le plus clair de mon temps, seule. Quand je pris conscience de ce qui m’entourait, ma vie était déjà ainsi.
Je me souviens vaguement que des inconnus venaient de temps à autre : des adultes que je ne connaissais pas. Ils me faisaient boire quelque chose — des médicaments, je le compris plus tard — ou accomplissaient des gestes rituels, comme prier au-dessus de moi.
Et plusieurs fois par jour, une femme venait s’occuper de moi. Je crois qu’elle était gentille, mais je ne me rappelle plus son visage.
Elle m’apprenait des mots, mais seulement par bribes, puis repartait dès qu’elle avait terminé son travail. J’appris peu de choses.
Mais un jour, elle cessa de venir. À la place, des mains sans visage m’apportèrent à manger.
Puis, un jour, on m’emmena dans une forêt et on m’y abandonna. À l’époque, je ne connaissais même pas le mot « forêt » et j’ignorais quel genre d’endroit c’était. Je n’avais pas le vocabulaire nécessaire pour comprendre ma situation, ni les mots pour la replacer dans son contexte.
Pourtant, je savais qu’on m’avait jetée. Je connaissais le mot « jeter ». Comme les couvertures déchirées et les peluches en lambeaux que j’avais détruites de mes propres mains, moi aussi, on m’avait mise au rebut.
J’ignorais ce qui allait m’arriver. À l’époque, je ne connaissais même pas le mot « mort », encore moins sa signification.
Guidée malgré tout par un instinct primitif, j’errai dans les bois. Je trouvai une rivière et bus. Quand j’avais faim, j’attrapais et mangeais tout ce que je pouvais trouver : des insectes, de petits animaux. Avec le recul, je devais survivre grâce à mon seul instinct.
Et puis… je rencontrai Friedrich.
Il me trouva dans le creux d’un arbre, les joues pleines de viande d’écureuil, dans ce qui était devenu mon lit de fortune.
C’est là que ma vie commença vraiment. À partir de ce moment, mes souvenirs deviennent plus nets. Tout ce qui précède, ces vagues réminiscences de mon enfance, ne compte plus pour moi.
・・・・・・
Après l’avoir rencontré, les adultes qu’il avait appelés m’emmenèrent dans un endroit qu’on appelait une église.
Jusque-là, je n’avais connu que la pièce où j’avais grandi et la forêt où l’on m’avait abandonnée. Les rues animées, pleines de monde, les bâtiments différents de celui où j’avais vécu et les femmes vêtues d’habits étranges, qu’on appelait des religieuses : tout était nouveau pour moi.
Les religieuses me bombardèrent de questions et je fus terrifiée. Je comprenais qu’elles me demandaient des choses, mais je saisissais à peine le sens de leurs paroles. Je ne pouvais leur répondre que mon nom et mon âge, les deux seules choses que m’avait apprises la femme qui s’occupait de moi.
Si je parvins à garder mon calme malgré ma peur, ce fut uniquement parce que Friedrich resta près de moi. Voir ce garçon, plus jeune que moi, se tenir à mes côtés avec un air si posé m’aida à réprimer l’envie de m’enfuir ou de me débattre.
À partir de ce jour, je vécus en imitant Friedrich. Je mangeais avec lui, dormais à ses côtés et aidais les religieuses avec lui. Il me lisait même des histoires pour enfants, car il avait appris à lire des mots simples.
Cette vie était infiniment meilleure que celle où je mourais de faim dans les bois. Comme un chat errant qui s’habitue peu à peu à sa nouvelle maison, je m’accoutumais à vivre auprès de lui.
Un jour, une jeune religieuse s’approcha de moi, un objet tranchant à la main — j’appris plus tard qu’il s’agissait de ciseaux. « On va te couper les cheveux », dit-elle.
Je savais ce que signifiait se faire couper les cheveux. Mais, dans la pièce où j’avais grandi, cela se passait toujours les yeux bandés et le corps maintenu immobile. Je ne m’apercevais qu’on m’avait coupé les cheveux qu’une fois le bandeau retiré.
Alors, quand elle s’approcha avec cet objet tranchant, je paniquai, redoutant ce qu’on allait me faire.
J’étais terrorisée. Et je me déchaînai.
La suite est floue. Tout ce dont je me souviens, c’est que Friedrich hurlait.
Le sang ruisselait de son bras. Ma bouche en était couverte, elle aussi. J’avais des fragments de quelque chose dans la bouche, que j’avalai par réflexe.
La religieuse qui avait voulu me couper les cheveux me regardait avec horreur.
Après cela, on m’éloigna de lui. Enfermée seule dans une petite pièce, j’y passai plusieurs jours. Dès qu’on me laissait seule, une angoisse insoutenable me submergeait ; je criais et me débattais dans la pièce.
Puis, un matin, Friedrich vint me voir seul. Son bras était enveloppé de bandages.
Soudain, il me serra dans ses bras et se mit à sangloter à grands cris, qui résonnèrent dans toute l’église.
Alertées, les religieuses accoururent et me trouvèrent là, déconcertée, tandis que Friedrich s’agrippait à moi en pleurant sans pouvoir s’arrêter. Elles hésitèrent, ne sachant que faire.
Alors Friedrich se mit à leur parler à toute vitesse, les mots jaillissant de sa bouche. Il employait tant de termes compliqués qu’on aurait eu du mal à croire qu’il était plus jeune que moi.
Bientôt arrivèrent la religieuse âgée qu’il appelait sœur Alma et le prêtre qu’il appelait mon père. Tous semblaient bouleversés tandis qu’ils parlaient avec Friedrich et, d’une manière ou d’une autre, c’était lui qui menait la conversation.
Le tumulte, qui avait commencé le matin, dura jusqu’au soir. Finalement, le prêtre et les religieuses cédèrent et conclurent une sorte d’accord avec Friedrich. Ce n’est qu’alors que le calme revint enfin. Épuisé d’avoir pleuré, il s’endormit sur mes genoux.
・・・・・・
Ainsi reprirent les jours que je passais auprès de Friedrich. Cette fois, il ne me quitta plus, et sœur Alma ni les autres religieuses n’essayèrent jamais de nous séparer à nouveau.
Il m’apprit des mots. Il m’apprit tant de choses. Grâce à lui, je compris à quel point j’en savais peu auparavant. Il me rendit humaine.
Quand j’atteignis l’âge adulte, sœur Alma me raconta enfin toute l’histoire de cet incident de mon enfance. J’appris avec quel acharnement il s’était battu pour me protéger.
Même si je lui avais laissé une cicatrice permanente au bras, il ne m’abandonna jamais. Au contraire, il me sauva. Il resta à mes côtés.
Il resta toujours avec moi. Vraiment, sans jamais s’éloigner de moi, ne serait-ce qu’un instant.
J’aime Friedrich. J’aime tout en lui.
Je ne me souviens même pas quand cela a commencé. J’ai l’impression de l’aimer depuis ma naissance.
J’aime son expression quand il lit. La façon dont ses yeux cramoisis dévorent les mots sur la page me donne l’impression que je pourrais me perdre, rien qu’à le regarder de côté.
J’aime sa façon de penser. Il emploie des mots que je ne connais pas encore et tisse des réflexions plus complexes que je ne pourrais l’imaginer, si solides et pourtant parfois si fragiles. Quand je le vois ainsi, j’ai envie de tendre la main pour le toucher.
J’aime la détermination qui se lit sur son visage. Quand il a décidé de mettre son intelligence à profit pour gagner sa vie et que nous puissions rester ensemble. Quand il s’est dressé contre les bandits qui fondaient sur nous. Quand il a déjoué les plans d’une force ennemie trois fois supérieure à la nôtre. Et quand il a choisi de porter le poids de ses camarades tombés et de continuer à vivre. Il n’agit jamais sur un coup de tête ; sa force vient d’une résolution calme et réfléchie.
Je l’aime. Je l’aime. Je l’aime. Je l’aime. Je l’aime. À la folie, tant je l’aime.
Alors je reste aux côtés de Friedrich. Je me serre contre lui. Là où il va, je le suis. Ce qu’il fait, je le partage. Aujourd’hui et pour toujours.
・・・・・・
« Cet insigne prouve que vous êtes désormais membre de la Maison Hosenfeld. Il prouve que vous êtes mon héritier adoptif. »
Dans une salle de la demeure des Hosenfeld, le comte Matthias Hosenfeld s’adressa à Friedrich, vêtu de son uniforme militaire fraîchement taillé. J’observais la scène derrière Friedrich.
Aujourd’hui, le tailleur avait livré l’uniforme achevé de Friedrich ainsi qu’une nouvelle cape. L’emblème de la Maison Hosenfeld ornait le côté gauche de la veste et s’étalait dans le dos de la cape : un motif représentant la fleur de Nouzenharen, comme Monseigneur nous l’avait expliqué autrefois
Jusqu’alors, seul le comte lui-même avait eu le droit de porter cet emblème. Mais, à partir de ce jour, Friedrich le porterait lui aussi, en même temps que le nom des Hosenfeld.
Plus d’une semaine s’était écoulée depuis le retour du Régiment Ferdinand dans la capitale royale, après la guerre contre le Royaume d’Arelia.
Dès leur retour, Monseigneur avait emmené Friedrich annoncer leur victoire à Son Altesse, la princesse héritière. C’est alors qu’il avait déclaré son intention d’adopter Friedrich et de faire officiellement de lui son héritier, en présence de la princesse héritière.
Quand la trêve d’après-guerre prendrait fin, le Régiment Ferdinand reprendrait l’entraînement. Lors de la première grande assemblée, on annoncerait à tous que Friedrich était l’héritier de la Maison Hosenfeld.
« Je deviendrai un homme digne de porter cet emblème, Monseigneur. »
« … En effet. Je n’en doute pas. »
Tandis qu’il contemplait Friedrich dans son nouvel uniforme orné de l’emblème familial, la voix et le visage du comte s’adoucirent, laissant paraître une rare tendresse.
Friedrich se retourna alors vers moi. À son faible sourire, je répondis par un sourire à mon tour.
Ta position, ta vie et les fardeaux que tu portes : tout a changé. Irrémédiablement.
Et pourtant.
Ma place à tes côtés, elle, n’a pas changé. Et rien ne la changera jamais.
Tu es tout pour moi. Vivre avec toi, c’est tout pour moi.
Mon Friedrich. Mon cher Friedrich.
Notes de bas de page :
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