Chapitre 35
NOUS AVONS ESSAYÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 35 : Après la victoire
« Nous avons gagné, Friedrich. »
« Oui… Dieu merci. Ça a marché. »
Friedrich laissa échapper un soupir de soulagement et s’affaissa au sol.
Il avait eu suffisamment confiance en lui. Le plan, c’était lui qui l’avait conçu, et Oliver l’avait exécuté à la perfection. Les chances de réussite semblaient bonnes.
Pourtant, le doute l’avait rongé. Il avait déjà vaincu des bandits et des mercenaires trop sûrs d’eux, mais ses stratégies tiendraient-elles face à une véritable armée ?
Elles avaient tenu, et ils avaient gagné. Retenu de la Maison Hosenfeld, désormais chevalier dans l’armée royale, il avait prouvé qu’il méritait ce titre.
C’était un nouveau pas en avant, une nouvelle avancée vers celui qu’il voulait devenir : quelqu’un.
« Friedrich, on va rejoindre les autres ? »
« … Oui. On devrait aider Oliver. »
Même après la bataille, le travail ne manquait pas.
Il fallait évacuer les cadavres, soigner les blessés, récupérer les flèches et ramasser les armes et les armures abandonnées. Il fallait aussi rendre compte à ceux qui avaient gardé le camp et préparer l’arrivée des renforts. Et comme l’ennemi ne s’était pas encore complètement retiré, il fallait maintenir les sentinelles et les défenses.
Des soldats parcouraient déjà le col pour achever le nettoyage. Pour inexpérimenté qu’il fût, après cette première bataille, il ne pouvait pas rester les bras croisés éternellement.
Sur cette pensée, Friedrich se releva et descendit la pente.
Il rejoignit ses camarades et se retrouva face à la réalité de la guerre.
« Ça fait mal ! Mon Dieu, qu’est-ce que ça fait mal ! AAAAAAH ! »
« Arrête de gigoter ! Toi, tiens-lui les jambes ! Il faut que je bande cette plaie ! »
Un soldat se débattait tandis que les autres le maintenaient au sol. Sa jambe était broyée, l’os visible à travers la chair déchirée. Un homme enveloppa la blessure d’un morceau d’étoffe et tira dessus pour la serrer. Le blessé hurla.
« Je ne veux pas mourir… Mère… Je veux revoir mère… »
« Tu t’es bien battu. Nous préviendrons ta famille. Tu vas rejoindre Dieu dans ses bras. Tu n’as plus rien à craindre. »
Un soldat plus âgé serra la main d’un plus jeune, dont les entrailles se répandaient et les larmes coulaient.
« Hé ! Ta fiancée t’attend ! Ouvre les yeux, bon sang ! »
« Arrête. Il est parti. Laisse-le reposer en paix. »
Le soldat agrippait les épaules de son ami, dont le cadavre avait encore la poitrine transpercée. Il tremblait et sanglotait, jusqu’à ce que d’autres l’éloignent.
Partout, des scènes de carnage et de désespoir se déroulaient.
«…… »
Friedrich regardait, hébété.
L’année précédente, lors d’une escarmouche contre des bandits, les miliciens de Volga s’en étaient sortis indemnes. Quelques blessures légères, aucun mort.
Mais aujourd’hui, il voyait cela pour la première fois.
Le prix de sa stratégie : des camarades qui hurlaient. Des camarades qui mouraient.
« Hé ! Les chevaliers vont là-bas. À part de l’infanterie. »
Cette voix attira le regard de Friedrich vers un coin du col où les cadavres des alliés étaient alignés en attendant l’arrivée des chariots chargés de les emporter.
La plupart jonchaient encore le champ de bataille ; seuls quelques-uns avaient été déplacés ici. Il s’agissait surtout de fantassins, mais un chevalier se trouvait parmi eux.
En s’approchant, il reconnut la chevalière Noela.
Elle était morte en menant l’unité de cent hommes chargée d’attirer l’ennemi dans le col. Ce qu’il restait d’elle ne lui ressemblait presque plus.
Une épée ou une lance lui avait déchiré la mâchoire et la gorge, arrachant os et muscles. Sa langue pendait hors de la plaie béante, ses yeux ouverts et vides.
Ils se connaissaient. Le premier jour de Friedrich au Régiment Ferdinand, elle lui avait ébouriffé les cheveux, ainsi qu’à Yurika, pour plaisanter. Par la suite, ils avaient souvent discuté.
« J’ai un fiancé », lui avait-elle dit un jour.
« — ! »
La bile lui monta à la gorge. Il plaqua une main sur sa bouche.
« … Friedrich. »
Yurika l’appela par son nom et posa une main sur son épaule. Il n’arrivait pas encore à se tourner vers elle. Il s’efforça seulement de reprendre son souffle et de ravaler sa bile.
« Friedrich. Ça va ? »
Cette fois, c’était Oliver. Friedrich se tourna vers lui, hébété.
L’homme était blessé. Une profonde entaille lui barrait le visage, du nez à la joue gauche.
« Qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? Épuisé ? … Ah, ça ? Je l’ai rincée. Je la désinfecterai avec de l’alcool fort tout à l’heure. Je n’en mourrai pas. »
Oliver toucha sa joue encore ensanglantée d’un geste désinvolte. Ce fut tout ce qu’il dit de la cicatrice qui le marquerait probablement à vie.
Puis son regard se posa sur le cadavre aux pieds de Friedrich.
« … Noela, c’est une sacrée perte. C’était une foutue bonne chevalière. Mais elle n’est pas morte pour rien. On a gagné. »
Friedrich fixa sans expression le profil d’Oliver tandis qu’il parlait.
« Nous déplorons une douzaine de morts. Peut-être vingt d’ici la fin. Face à un ennemi trois fois plus nombreux, c’est presque un miracle. Friedrich, tout ça, c’est grâce à toi. »
« … ! »
Tout ça, c’est grâce à toi.
Ces mots le terrifièrent. Ses jambes fléchirent et Yurika le rattrapa par l’épaule.
« Pas vrai, les gars ? »
Les soldats tout proches approuvèrent.
Bravo, Friedrich. On a gagné grâce à toi. Tu as défendu le royaume et tu t’es couvert de gloire.
Leurs louanges lui parvinrent comme à travers l’eau, lointaines et déformées.
« Ils t’en sont reconnaissants, Friedrich. Sans toi, on aurait peut-être été anéantis… Hé, ça va ? »
Oliver fronça les sourcils devant le visage blême de Friedrich.
« C’est la première fois qu’il voit des alliés mourir. L’année dernière, contre les bandits, tout le monde de Volga s’en est sorti vivant. »
C’était Yurika qui avait parlé.
« … Je vois. »
Oliver hocha lentement la tête.
« Friedrich. Retourne au camp avec Yurika. Va te reposer dans la tente. »
« … Mais— »
« Tout de suite. On s’occupe du reste. Tu en as déjà assez fait. »
Friedrich hocha la tête en silence.
Appuyé sur Yurika, il prit la direction de l’est, vers le camp.
Tandis qu’ils s’éloignaient, quelqu’un s’approcha d’Oliver.
« On dirait que le gamin n’est pas seulement malin : il a conçu une stratégie qui a tenu en plein combat. »
C’était le chevalier Yarg, le vétéran le plus gradé du détachement, qui avait commandé l’unité de cent hommes pendant qu’Oliver menait l’embuscade.
« Je suis d’accord. Le comte Hosenfeld a eu raison de le recruter… Maintenant, il va devoir encaisser tout ça. »
Tandis qu’Oliver parlait, les yeux rivés sur les morts, on emporta un autre corps devant lui.
……
À la sortie est du col, Friedrich tituba jusqu’à sa tente et s’effondra à genoux.
« … ! »
Ses tremblements ne s’étaient pas calmés ; ils avaient empiré. Son cœur battait à tout rompre, anormalement vite, et chaque respiration lui coûtait. Sa vue se brouillait.
Ils sont morts. Ils sont morts.
Il les avait connus brièvement, certes. Mais ils s’étaient entraînés et avaient mangé ensemble. Pendant les exercices nocturnes, ils avaient dormi côte à côte. Il se souvenait de leurs noms, de leurs voix, de leurs rires.
À présent, ils n’étaient plus que des cadavres.
À cause de mon plan.
Sa stratégie les avait forcés à tenir tête à un ennemi largement supérieur en nombre et à se jeter dans une mort certaine sans pouvoir battre en retraite.
Je les ai tués.
Pourtant, personne ne lui en voulait. Au contraire, ils l’avaient félicité.
Même Oliver. Il avait parlé comme si le résultat était bon, malgré la cicatrice qui lui balafrait le visage. Il avait félicité Friedrich, puis l’avait doucement invité à se reposer.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Était-ce normal ? Les soldats acceptaient-ils simplement ce carnage ?
Non, il le savait. Il n’avait pas été assez naïf pour croire qu’on pouvait gagner sans laisser de cadavres derrière soi. Il s’était engagé dans ce col en pleine connaissance de cause.
Mais savoir et voir, ce n’était pas la même chose.
Voir ses camarades mourir de près n’avait rien à voir avec les chiffres froids des livres d’histoire ou les récits glorieux des épopées.
C’étaient des gens qu’il connaissait, qui hurlaient, saignaient, perdaient leurs entrailles et leurs membres. Voilà ce qu’était la guerre. La réalité que les soldats étaient censés accepter.
Devait-il donc se réjouir avec les autres ? Se féliciter de sa stratégie alors qu’il se tenait au-dessus de cadavres familiers ? Compter les vies comme des pièces d’échecs et se vanter de ces pertes « miraculeusement » faibles ?
Cette idée lui souleva le cœur. Son esprit menaçait de se fissurer.
« Non… Non, c’est impossible… »
La peur, une terreur sans fond, menaçait de le submerger.
« — Friedrich. »
À cet instant…
Il leva les yeux. Yurika se tenait devant lui.
Elle s’agenouilla et l’attira contre elle, son visage pressé contre sa poitrine.
« Pleure. Pleure autant que tu en as besoin. Ne te retiens pas. Je vais porter ça avec toi. C’est tout ce que je peux faire… mais je peux le faire. »
«…… »
Il s’agrippa à elle, et la digue céda.
Cette terreur défiait la raison, cette angoisse n’avait pas de fin. Pour l’instant, pleurer était le seul moyen de la supporter.
Notes de bas de page :
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