Chapitre 176
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Traducteur : Nemui
Éditeur : Nemui
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 176 : La bataille pour Cuanca (2)
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« Combien de temps compte-t-il encore me faire attendre, Yorgos Caruna… »
Le vicomte Dionisio Lucatti, commandant rebelle qui avait mené le soulèvement de Cuanca, se trouvait seul dans une pièce de la demeure de la famille Lucatti, désignée comme quartier général, et son impatience ne cessait de croître.
La première vague de l’armée de Yorgos Caruna aurait dû arriver au port de Cuanca trois jours plus tôt. L’armée de la famille royale d’Arelia, déjà stationnée dans la région de Caruna, devait se croire à l’abri pour quelque temps encore : celle de Yorgos avait atteint le pays insulaire de la mer méridionale, mais n’avait pas fini de se réapprovisionner ni débarqué sur la côte occidentale du continent de Ludna. Le plan consistait donc à réapprovisionner rapidement la première vague, à la faire débarquer par une attaque éclair et à établir une tête de pont avec l’aide des rebelles qui s’étaient soulevés sur le continent. Le gros des troupes débarquerait ensuite. Voilà l’opération que Dionisio avait entendue de la bouche de l’émissaire de Yorgos.
Pourtant, même après la date prévue, la première vague de l’armée de Yorgos ne se montra pas dans le port. Les rebelles du continent se retrouvaient donc seuls à devoir affronter l’armée de la famille royale d’Arelia.
Non seulement les renforts qui auraient dû arriver n’étaient pas là, mais les flèches porteuses de messages tirées avant la bataille par la commandante ennemie, la comtesse Cecilia Fargiere, avaient sapé le moral des troupes. Les habitants de la ville se montraient eux aussi réticents à coopérer. L’ennemi ne voudrait sans doute pas attaquer au prix de lourdes pertes, aussi Dionisio ne pensait-il pas que Cuanca tomberait de sitôt. Mais si la situation s’éternisait, il ne pouvait garantir qu’ils seraient capables de tenir la ville.
En tant que noble carunan, il avait enduré l’oppression de la famille royale d’Arelia tout en œuvrant à préserver les terres de Caruna. En apparence, il s’était soumis à la famille royale d’Arelia et avait supporté cette humiliation pour empêcher que le pouvoir des nobles carunans ne soit complètement anéanti. De plus, il s’apprêtait à accueillir un héritier d’une nation déchue, qui avait fui enfant vers le continent méridional et vécu sans rien apporter à Caruna, afin de le reconnaître comme nouveau roi en vertu de son sang royal. Alors pourquoi Yorgos n’était-il même pas capable de tenir une seule promesse ?
Depuis l’offensive de la veille, l’ennemi n’avait encore rien tenté de nouveau. Mais l’armée était menée par la comtesse Fargiere, réputée pour sa sagesse de stratège. S’ils continuaient à l’affronter directement trop longtemps, nul ne savait quelle manœuvre indirecte elle pourrait employer.
C’était pourquoi il voulait accueillir rapidement les renforts et réduire l’écart des forces. Si la différence entre les deux armées tombait à moins du double, le moral des rebelles remonterait et les défenseurs, largement avantagés lors d’un siège, ne seraient plus condamnés à perdre. Puis, à l’arrivée du gros des troupes mené par Yorgos et avec le ralliement des autres armées rebelles, ils seraient en supériorité numérique et pourraient écraser de force l’ennemi épuisé.
« Monseigneur ! Monseigneur le vicomte Lucatti ! »
Alors que Dionisio tendait la main vers le vin pour calmer son impatience, l’un des chevaliers messagers se précipita dans la pièce.
« Qu’y a-t-il ? Une nouvelle offensive ? »
« Non ! Un navire ! Un navire approche du port ! C’est un transport venu du continent de Ludia ! »
Comme la nouvelle n’était pas mauvaise mais bonne, Dionisio se sentit soulagé.
S’il n’y avait qu’un seul navire, il ne s’agissait probablement pas de la première vague de renforts. Peut-être qu’un incident imprévu avait retardé leur arrivée et qu’ils avaient envoyé un navire avec un messager à son bord.
C’était malgré tout bien mieux que de ne recevoir aucune nouvelle. De plus, s’ils avaient pris la peine d’envoyer un transport, il ne devait sûrement pas n’y avoir qu’un messager à bord. Même quelques centaines de soldats supplémentaires leur seraient d’un grand secours.
« Accueillez-les tout de suite ! Faites venir quelqu’un qui pourra nous expliquer la situation ! »
« Bien reçu ! »
Le chevalier salua Dionisio, puis se précipita dehors.
……
Le transport avait manifestement été construit sur le continent de Ludia : sa conception et sa structure différaient quelque peu de celles des navires courants sur le continent de Ludna. Grâce à l’habileté des marins, il entra sans encombre dans le port de Cuanca.
Plusieurs dizaines de soldats rebelles l’attendaient sur le quai. À leur tête se tenait un chevalier, officier de l’armée territoriale des Lucatti et responsable de l’accueil.
L’homme qui apparut sur le pont du transport était vêtu comme un capitaine. Sa peau sombre et ses traits rendaient évident qu’il venait du continent de Ludia.
« Vous êtes en retard ! Et vous n’avez qu’un seul navire ! »
Avant même que le capitaine ait pu parler, le chevalier lança ces mots avec irritation.
« Il était prévu que cinq navires et la première vague de mille hommes débarquent il y a trois jours ! Qu’est-ce qui se passe ? »
« …Nous aussi, nous avons eu notre lot d’imprévus ! Les autres navires de la première vague doivent arriver avant le coucher du soleil ! Je ne suis qu’un capitaine engagé pour transporter des soldats. Demandez des détails au commandant des hommes à bord ! »
Le capitaine répondit au chevalier après un bref silence, tandis que les marins abaissaient la passerelle de débarquement et préparaient l’arrivée des soldats.
« Il y a des renforts à bord ? »
« Oui, deux cents hommes. »
« Alors dépêchez-vous ! En voyant le navire entrer dans le port, l’armée ennemie a peut-être paniqué, mais elle prépare une nouvelle offensive ! Nous avons besoin de chaque soldat disponible ! »
« Comme vous le voyez, je les presse ! Patientez encore un peu ! »
Après cet échange de cris entre le quai et le navire, les préparatifs de débarquement furent bientôt achevés. Officiers et soldats commencèrent à traverser la passerelle et à descendre dans le port.
« …Hé, attendez. Qu’est-ce que c’est que ça ? »
En voyant les officiers et les soldats débarquer, le chevalier blêmit.
Les habitants du continent de Ludia avaient une apparence différente de ceux du continent de Ludna, et leur culture n’avait rien à voir avec la leur. Ces différences se retrouvaient aussi chez les soldats : leurs épées et leurs lances avaient des formes distinctes, et leurs armures ainsi que leur équipement venaient manifestement d’une autre sphère culturelle.
Pourtant, ceux qui descendaient du navire n’étaient clairement pas originaires du continent de Ludia. Il y avait un groupe légèrement équipé qui semblait venir du nord du continent de Ludna, phénomène extrêmement rare dans cette région, ainsi qu’un groupe lourdement armé, portant des armes et des armures courantes dans l’ouest de Ludna.
Autrement dit, c’étaient…
« C-Ces hommes ne sont pas des renf… »
Le chevalier tenta de crier, mais une flèche tirée depuis le navire lui transperça la gorge et lui coupa la parole. Tandis qu’il s’effondrait, le visage stupéfait, les officiers et soldats débarqués attaquèrent les rebelles qui attendaient le navire.
« L’ennemi ! Il y a des ennemis dans le port ! Gwaaaah ! »
« Vite, appelez à l’aide ! Allez chercher du secours ! »
Les rebelles armés furent anéantis en un instant, malgré leurs cris. Les hommes qui avaient mené le débarquement sécurisèrent le quai et avancèrent. Pendant ce temps, chevaliers et soldats continuaient de descendre du navire : les forces de la Baronnie de Welek menées par Acht, ainsi que les officiers et soldats du régiment personnel de Cecilia.
« Ne poursuivez pas les fuyards trop loin ! La priorité est de prendre le contrôle du port et de renforcer les défenses alentour ! »
Après avoir abattu le chevalier ennemi depuis le navire, Acht débarqua à son tour et donna ses ordres.
À l’issue de la bataille décisive, deux ans plus tôt, le nouveau roi, Samuel Arelia, avait garanti aux gens de la Baronnie de Welek, des migrants venus du continent du nord, le maintien de tous leurs droits. Le fils du défunt baron Ivar Welek avait hérité du titre et, pour l’heure, Acht et les autres proches conseillers soutenaient le jeune seigneur dans l’administration de son territoire.
Acht et ses compagnons s’étaient portés volontaires pour réprimer cette rébellion, afin de rendre au nouveau roi d’Arelia la bonté dont il avait fait preuve envers eux.
L’unité de rangers, officiellement constituée en armée de la Baronnie de Welek et composée de ceux qui avaient décidé de continuer à vivre par les armes, comptait un peu plus d’une centaine d’hommes. Exactement cent d’entre eux participaient à la campagne. Affectés à ce détachement chargé de s’infiltrer dans le port, ils donnaient désormais toute la mesure de leur talent.
Grâce à l’habileté avec laquelle le capitaine engagé avait improvisé en s’adaptant à l’humeur du chevalier ennemi, Acht et les soldats d’élite de Loire purent débarquer sans encombre. Avant que l’armée rebelle ait le temps d’envoyer une force organisée pour riposter, ils s’emparèrent du port, établirent leurs défenses et allumèrent des signaux de fumée.
……
« On dirait que le détachement a réussi. »
En voyant la fumée s’élever du port, au-delà des murs de Cuanca, Cecilia murmura ces mots.
Faire croire à l’ennemi qu’il s’agissait d’un navire messager envoyé par l’armée de Yorgos, y faire entrer plusieurs centaines de soldats d’un détachement, puis semer la confusion dans Cuanca depuis l’intérieur : tel était l’atout maître de Cecilia.
Pour mettre ce plan à exécution, elle avait envoyé un émissaire de la famille royale, avant l’hiver précédent, négocier avec l’équipage d’un navire marchand venu du continent de Ludia. La somme qui avait paru énorme au marchand ne représentait qu’une dépense parfaitement abordable pour une famille royale. Le capitaine originaire du continent de Ludia avait accepté avec joie la demande de la famille royale et signé un contrat de location de son navire jusqu’au printemps suivant.
Et maintenant, au moment où Cecilia avait conduit l’armée dans la région de Caruna, elle avait confié un peu moins de la moitié de son régiment personnel à un chevalier vétéran digne de confiance, lui avait adjoint les forces de la Baronnie de Welek, spécialisées dans la guérilla, puis les avait envoyés rejoindre le navire marchand construit sur le continent de Ludia, amarré dans un port de la région de Loire. Après le soulèvement de Cuanca, le détachement avait reçu les ordres de Cecilia, pris la mer et atteint Cuanca le jour même.
Pour rejoindre l’ouest de Ludna depuis l’autre côté de la mer méridionale, il aurait fallu embarquer de grandes quantités de vivres et d’autres fournitures, si bien qu’un navire n’aurait pu transporter qu’environ deux cents soldats tout au plus. Mais pour rejoindre Cuanca depuis un port voisin en une journée environ, les provisions nécessaires étaient moindres et il était possible d’embarquer davantage d’hommes.
Ainsi, les cinq cents hommes du détachement avaient embarqué sur un seul navire, qui était entré dans Cuanca en se faisant passer pour un émissaire de Yorgos. Cecilia ignorait ce qui s’était passé sur le port, mais l’ennemi avait été dupé et le détachement semblait avoir débarqué. La fumée qui montait en était la preuve.
Lors d’un siège, les défenseurs étaient avantagés, mais seulement face à un ennemi qui attaquait depuis l’extérieur. Aucune forteresse, aucun château ni aucune ville n’étaient bâtis pour résister à des attaques simultanées de l’intérieur et de l’extérieur. Les alliés comme les ennemis l’avaient prouvé à maintes reprises au cours de la guerre précédente.
Avec cinq cents soldats entrés dans la ville, l’ennemi ne pouvait plus défendre calmement les remparts. En fait, les rebelles postés face à l’armée de Cecilia s’agitaient à cause de l’incursion ennemie et, de toute évidence, ils n’étaient pas en état de se concentrer sur la défense.
L’armée rebelle venait de laisser une ouverture amplement suffisante pour que Cecilia lance l’offensive finale. Il n’y avait aucune raison de laisser passer cette occasion.
« Archers, tirez une salve. Ensuite, toute l’infanterie chargera. »
L’armée, qui avait achevé ses préparatifs d’offensive, se mit en mouvement sur l’ordre de Cecilia, sa commandante. Les archers de l’armée royale d’Arelia, des forces territoriales nobles et des mercenaires plongèrent l’ennemi dans une confusion accrue en tirant leurs flèches en cloche. Puis plusieurs milliers de fantassins, des soldats réguliers aux conscrits, chargèrent.
L’armée rebelle avait probablement une organisation en unités vague et une chaîne de commandement floue dès le départ. Sa résistance était manifestement plus faible que lors du premier affrontement. Sans doute ne parvenait-elle pas à décider, dans un délai si court, quelle part de ses forces affecter au détachement infiltré et quelle part opposer à l’armée principale qui attaquait de front, ni comment combattre ensuite.
« …Elle est tombée. »
« Magnifique, ma dame. »
En voyant le bélier enfoncer la porte et les officiers et soldats qui avaient gravi les échelles pénétrer les uns après les autres sur les remparts, Cecilia murmura. À ses côtés, Rose lui adressa des paroles élogieuses.
Privée de toute chance de victoire, l’armée rebelle sembla perdre son moral en un instant. Une fois la porte et les remparts percés, la résistance ennemie disparut. La bataille prit fin, et Cecilia s’empara de la ville portuaire de Cuanca.
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