Chapitre 14
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 14 : Le départ
Durant les quelques jours qui précédèrent leur départ de Volga, Friedrich et Yurika vécurent paisiblement.
Ils rassemblèrent leurs maigres affaires, quittèrent la chambre de l’immeuble où ils avaient vécu et, pour leur dernière soirée, partagèrent un repas à l’église avec Alma, leur mère adoptive, les autres religieuses, le vieux prêtre et les orphelins.
Ils allèrent aussi remercier ceux qui les avaient soutenus, notamment les anciens clients qui avaient confié du travail à Friedrich et d’autres visages familiers de la ville.
À la surprise de Friedrich, les habitants de Volga se montrèrent d’une gentillesse inattendue envers lui, malgré le mensonge qu’il leur avait raconté. Beaucoup le remercièrent même d’avoir, au bout du compte, sauvé tout le monde.
Parmi eux, Bruno fut celui qui tint le plus à lui témoigner sa gratitude, ce qui prit Friedrich au dépourvu.
D’après ce qu’il avait entendu, les habitants de Volga avaient supplié le comte Matthias Hosenfeld de ne pas punir trop sévèrement Friedrich pour s’être fait passer pour un parent de noble. Il était difficile de savoir dans quelle mesure leurs supplications avaient influencé la décision de Matthias, mais elles avaient sans doute contribué à éviter que Friedrich garde un mauvais souvenir de lui.
Après avoir parlé avec tout le monde, Friedrich sentit ses sentiments évoluer, ne serait-ce qu’un peu.
Les habitants de Volga menaient leur vie, immuablement réglée par le quotidien. C’étaient des gens simples, qui n’aimaient pas se compliquer l’existence. Simples, conservateurs et sans mauvaise intention, ils avaient toujours méprisé Friedrich et Yurika parce qu’ils étaient orphelins.
Et pourtant, même après que Friedrich les eut tous trompés, ils ne le rejetèrent pas. Ils continuèrent à lui parler comme avant, avec les mêmes expressions et les mêmes manières. Pour le meilleur ou pour le pire, ils l’avaient accepté à leur façon.
Il ne se voyait toujours pas passer le reste de sa vie ici. Mais il pouvait désormais au moins se dire que son enfance dans cette ville n’avait pas été si mauvaise. Même si cette pensée n’était que le fruit de la mélancolie qui l’envahissait à l’idée de quitter bientôt sa ville natale, elle avait pris racine dans son cœur.
Ce jour-là, Friedrich et Yurika allaient quitter Volga.
« … A-t-elle déjà appris à monter à cheval quelque part ? »
« Non, monseigneur. Ces derniers jours, Yurika a seulement reçu quelques leçons de la part de certains chevaliers pendant leurs moments de répit. »
Au petit matin, le jour de leur départ, Matthias observa Yurika d’un air perplexe : elle montait en selle et maniait les rênes comme si elle avait fait cela toute sa vie. Friedrich répondit à sa place.
Les soldats du Régiment Ferdinand avaient fouillé les environs de Volga, mais n’avaient fini par trouver ni trace des bandits ni unité isolée. À force de se relayer pour ces recherches, ceux qui restaient en réserve commençaient à trouver le temps long.
Quand Yurika vit les chevaliers s’occuper de leurs chevaux et lança nonchalamment : « J’ai l’impression que je pourrais faire ça », ils décidèrent de lui apprendre, à moitié pour plaisanter. À leur grande surprise, elle progressa à une vitesse extraordinaire.
« Elle est vraiment douée. Après lui avoir montré les bases, elle s’est débrouillée avec le cheval d’instinct, sans le moindre problème.
— Elle ne pourrait probablement pas encore combattre à cheval, mais aller jusqu’à la capitale en selle ? Je crois qu’elle en serait capable, même dès maintenant.
— Elle a un don, c’est certain. Moi, il m’a fallu des semaines pour atteindre son niveau. Je suis jaloux. »
Tandis que les chevaliers qui avaient enseigné les rudiments de l’équitation à Yurika parlaient, Matthias poussa un soupir, l’air légèrement exaspéré.
« Lui apprendre sans permission, simplement parce que vous vous ennuyiez… Enfin, peu importe. Yurika, tu penses que tu peux faire tout le trajet jusqu’à la capitale avec Friedrich sur ce cheval ? »
« Je pense que oui… Enfin, oui, je peux. »
En l’entendant se reprendre à la hâte pour employer un ton plus formel, Matthias tourna ensuite le regard vers Friedrich.
« J’avais prévu de te faire voyager dans une charrette de ravitaillement, mais si tu peux rester à cheval au rythme de la cavalerie, c’est encore mieux. Faites comme ça. »
« Bien, monseigneur. »
S’il lui suffisait de s’asseoir derrière Yurika sur le cheval, cela ne devrait pas être trop pénible. Sur cette pensée, Friedrich hocha la tête.
・・・・・・
Cet après-midi-là, Friedrich quitta Volga aux côtés du Régiment Ferdinand.
Sur les quelque mille hommes du régiment, les fantassins et les archers qui voyageaient à pied étaient déjà partis dans la matinée. Il ne restait plus qu’une centaine de cavaliers à se mettre en route. Avec pour tout bagage un seul sac et déjà en selle, Friedrich et Yurika étaient prêts à partir ; ils n’attendaient plus que les chevaliers terminent leurs dernières préparatifs.
Une foule nombreuse s’était rassemblée à la porte pour leur faire ses adieux.
« Avec ton intelligence, Friedrich, et la force monstrueuse de Yurika, vous ferez de sacrés soldats. Montrez-leur de quoi vous êtes capables ! Et ne m’oublie pas, d’accord ? »
« … Merci, Bruno. »
Friedrich répondit avec une expression légèrement embarrassée à Bruno, qui lui parlait désormais comme un vieil ami, sans qu’on sache trop ce qui avait provoqué ce changement d’attitude. Yurika, elle, l’ignora complètement et joua nonchalamment avec ses longs cheveux, le visage impassible.
D’autres personnes dans la foule, parmi lesquelles d’anciens clients et les commerçants qu’il fréquentait, leur adressèrent aussi quelques mots d’adieu. Certains l’encouragèrent, d’autres déplorèrent son départ. Quelques-uns, toujours aussi spontanément francs, lancèrent des remarques du genre : « Dommage, je n’aurai plus personne pour faire mes papiers à bon marché. » Ils n’avaient sans doute aucune mauvaise intention ; c’étaient toujours les mêmes gens du coin.
Friedrich leur répondit à tous avec un sourire. Quand on est celui qui s’en va, on peut laisser n’importe quelles paroles glisser sur soi en souriant. Même celles de gens qui l’avaient toujours sous-estimé, sans méchanceté. Peut-être qu’un jour, il finirait même par s’en souvenir avec tendresse.
« Friedrich. Yurika. »
Quelqu’un de nouveau appela Friedrich, qui gardait son sourire, et Yurika, dont l’agacement commençait à se lire ouvertement sur le visage. C’était le vieux prêtre, accompagné des religieuses et des orphelins.
À leur vue, Yurika s’empressa de reprendre une expression calme.
Les habitants rassemblés s’écartèrent d’eux-mêmes. Tout le monde savait que, pour Friedrich et Yurika, les gens de l’église tenaient lieu de famille.
« Père… et vous tous. Merci d’être venus jusqu’ici. »
« Vous avez grandi dans notre église. Il est tout naturel que nous venions tous vous dire au revoir. »
Le vieux prêtre parla de sa voix douce et avec son calme habituel.
Ses fonctions s’étendaient aux églises de Volga et des villages voisins, si bien qu’il avait peu de temps à consacrer directement aux orphelins. Il n’en était pas moins le visage de l’Église et leur tuteur à tous les égards officiels. Il avait veillé sur Friedrich et Yurika jusqu’à leur majorité.
« J’ai toujours pensé qu’un jour, vous partiriez tous les deux. Depuis votre enfance, quand Friedrich a commencé à montrer son intelligence et Yurika sa force, j’en avais le pressentiment. Peut-être est-ce là aussi la volonté de Dieu. Tout ira bien. Travaillez dur et suivez le droit chemin. »
« Oui, père »,
répondit Friedrich en soutenant le regard du vieux prêtre et en hochant fermement la tête. À côté de lui, Yurika hocha elle aussi la tête en silence.
Après avoir échangé quelques mots avec les religieuses et les orphelins, ils se retrouvèrent enfin devant Alma.
« … L’armée royale est peut-être bien l’endroit idéal pour que tes talents s’épanouissent. Vous rencontrerez des difficultés. Vous serez peut-être en danger. Mais je vous promets de prier chaque jour pour que vous viviez dans la droiture, que vous serviez votre pays et votre communauté et que vous restiez sains et saufs. Prenez soin de vous, tous les deux. »
« Merci, sœur Alma. Prenez soin de vous aussi. »
Friedrich répondit tandis qu’Alma s’approchait, les bras ouverts.
Friedrich allait entrer dans l’armée royale, et Alma avait déjà atteint un âge que l’on pouvait qualifier de grand. Il se pouvait fort bien que ce fût leur dernier adieu de leur vivant. Elle avait été son enseignante, lui transmettant savoir et instruction, mais aussi une figure maternelle qui l’avait élevé depuis son tout jeune âge. Friedrich la serra fort dans ses bras.
Alma tendit aussi les bras vers Yurika, qui l’étreignit sans hésiter.
« Je ne vous oublierai pas, sœur Alma. »
À ces mots, Alma hocha silencieusement la tête. Une larme unique coula le long de sa joue.
« Friedrich. Il est temps de partir. »
Matthias s’approcha. En tant que chef d’une maison comtale et héros vivant du royaume, il suscita des révérences respectueuses parmi les habitants rassemblés.
Matthias balaya la foule du regard, puis s’adressa directement au vieux prêtre et à Alma.
« Je prendrai personnellement ces deux jeunes gens sous ma responsabilité et les protégerai. Soyez sans inquiétude. »
« Nous vous les confions, comte, avec tous nos espoirs. »
Matthias s’adressa au clergé avec le respect qui convenait, et le vieux prêtre répondit au nom de l’Église. Le comte rejoignit ensuite la tête de la formation, et la cavalerie fut enfin prête à partir.
Une fois près du cheval confié à Friedrich et Yurika, celle-ci monta la première.
« Allez, Friedrich. »
Le cheval était grand, et une personne peu habituée aurait eu du mal à monter seule. Friedrich saisit la main que Yurika lui tendait ; elle l’aida à grimper, puis il prit place à son tour sur la selle. À l’avant de la colonne, la voix de Gregor retentit pour donner l’ordre de marche.
La cavalerie, rangée sur deux files, se mit en mouvement à une allure régulière, et Friedrich et Yurika suivirent à l’arrière. D’une main assurée, qui ne laissait pas deviner qu’elle n’avait encore jamais pris part à une marche, Yurika lança le cheval au pas et suivit les chevaliers.
Friedrich se retourna. La petite ville de Volga et les gens qui se tenaient à ses portes s’éloignaient peu à peu.
« Friedrich, tu es nerveux ? »
La voix de Yurika lui parvint de devant, et Friedrich se retourna vers l’avant.
« … Un peu. »
« Je vois. Mais ne t’inquiète pas. Je serai juste à côté de toi. »
Elle tourna la tête pour lui sourire, et Friedrich aperçut son profil rayonnant.
« Merci. Tu as raison. Tant qu’on sera ensemble, tout ira bien. »
Yurika resterait avec lui. Rien n’y changerait.
Et voilà qu’il avait quitté Volga. Il en était devenu las, mais n’avait jamais eu le courage de partir jusqu’à ce jour. Enfin, il s’était éloigné de ce foyer auquel il s’était autrefois senti lié.
C’était ce qu’il avait voulu. Un jour comme celui-là. Il l’espérait depuis des années.
Une vie comme celles qu’il avait découvertes dans les livres d’histoire et les récits qu’il lisait avec émerveillement l’attendait peut-être à présent. Une vie digne d’une épopée héroïque, qui deviendrait la sienne. Cette idée lui semblait puérile, et pourtant il ne pouvait s’empêcher d’espérer. L’angoisse était bien là, mais l’excitation de ce qui l’attendait la submergeait.
« J’en suis arrivé là. Ce n’est pas comme je l’avais imaginé… mais on m’a donné une chance. Je ne la gâcherai pas. »
Friedrich murmura ces mots, presque pour lui-même.
« C’est ça, mon Friedrich. »
Yurika lâcha les rênes d’une main et la posa doucement sur celle de Friedrich, qui reposait autour de sa taille. Sa main était douce et chaude.
・・・・・・
« … Était-ce vraiment la meilleure chose à faire ? »
En regardant Friedrich et Yurika s’éloigner, Alma parla assez bas pour que seul le vieux prêtre à ses côtés l’entende.
« Quand Friedrich était petit, je lui ai transmis tout le savoir qu’il pouvait assimiler. Je lui ai appris à lire, à écrire et à compter, bien sûr, mais aussi tout ce qu’il fallait pour comprendre des textes difficiles. Je savais qu’à mesure que son intelligence grandissait, il se mettait à s’interroger sur ses origines, sa place dans le monde et la façon de vivre. Si je ne lui avais pas inculqué autant de connaissances à la légère… peut-être que Yurika et lui ne se seraient pas engagés sur une voie aussi difficile. »
Friedrich avait été de loin le plus intelligent de tous les orphelins qu’Alma avait élevés. Il absorbait chaque parcelle de savoir qu’elle pouvait lui offrir et, lorsque cela ne suffisait pas, dévorait les livres de la bibliothèque de l’église. C’est ainsi qu’il avait appris à connaître le monde et son histoire. Et qu’il s’était senti à l’étroit dans les limites de sa propre existence.
En le voyant se débattre avec des inquiétudes qu’il croyait dissimuler, Alma ne pouvait s’empêcher de se demander si c’était elle qui les lui avait imposées. Avait-elle semé en lui les graines de la douleur et du doute qu’il aurait pu ne jamais connaître ?
Et maintenant, Friedrich avait quitté Volga. Choisi pour son potentiel par le héros vivant du royaume, le comte Matthias Hosenfeld, il entamait une vie inimaginable pour un ancien garçon de la campagne, orphelin et paysan. Yurika, bien entendu, l’avait suivi de près.
On pouvait dire qu’il avait gagné un avenir qui lui aurait été inaccessible ici. On pouvait même dire que son rêve s’était réalisé. Mais les possibilités ne menaient pas toujours à une bonne issue.
C’était un garçon d’une intelligence stupéfiante. Si on lui en donnait l’occasion, il gravirait sans doute rapidement les échelons de l’armée royale ; il pourrait même s’y distinguer et y gagner des honneurs. Mais ces honneurs s’accompagneraient de lourdes responsabilités et de grandes souffrances.
Nous devons la vie à l’intelligence dont il a fait preuve. Et pourtant, à cause de cette même intelligence, c’est nous qui l’envoyons aujourd’hui sur cette voie. On pourrait presque croire que nous avons été sauvés au prix de la vie paisible qu’il aurait pu mener. Pouvons-nous vraiment dire que c’était une bonne chose ? Que c’était la bonne décision ?
Peut-être qu’un jour, dans un avenir pas si lointain, il regardera en arrière et regrettera tout. Il se demandera s’il n’aurait pas été plus heureux en vivant simplement comme un homme du peuple à la campagne. Et je ne peux m’empêcher de craindre… qu’il ait raison.
« Le potentiel et le destin d’une personne ne sont pas des choses que les autres devraient entraver. Ni même des choses qu’ils aient besoin d’entraver. »
Le vieux prêtre lui répondit de sa voix douce habituelle.
« Friedrich est un jeune homme qui a un grand potentiel. Si le monde doit reconnaître ses talents et les voir s’épanouir pleinement, alors c’est peut-être le destin que Dieu lui a réservé. Vous avez accompli le rôle qui vous revenait dans sa vie. »
Ses paroles résonnèrent doucement dans le cœur d’Alma.
« À partir d’aujourd’hui, prions ensemble pour que la vie de Friedrich et de Yurika soit comblée de bénédictions. Et si des épreuves se dressent sur leur chemin, prions pour qu’ils aient la force de les surmonter. »
« … Oui, père. »
Alma hocha la tête et regarda au loin.
Elle se souvenait encore du jour où elle avait rencontré Friedrich. Ce n’était alors qu’un bébé, et elle avait été la première à le sortir du panier.
À présent, le dos du jeune homme qu’il était devenu s’effaçait peu à peu au loin.
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