Chapitre 136
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Traducteur : Nemui
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 136 : Interlude hivernal (1)
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L’hiver s’installait, mais les préparatifs du royaume ne s’interrompaient pas.
On rassemblait des provisions dans le domaine royal de l’ouest et dans la capitale. Chariots, chevaux, fourrage, armes, armures de rechange, céréales, médicaments, tentes et tout ce dont une armée avait besoin étaient dénombrés et acheminés. Dans tout le royaume, des messagers militaires et des gens de la suite des nobles allaient de ville en ville pendant les heures les plus douces de la journée.
L’un de ces messagers arriva à Volga, une ville de la Vicomté de Dofen.
Le chevalier du domaine qui se tenait sur la place de la ville gardait une posture raide, transi par le froid.
« Par ordre du vicomte, Volga doit fournir au moins dix conscrits. Le départ aura lieu à la fin de l’hiver. Je partirai moi aussi au front, mais les troupes du domaine et les conscrits seront organisés séparément. Que ceux qui se portent volontaires s’avancent. S’ils ne sont pas assez nombreux, nous tirerons au sort pour désigner les autres. »
La place s’emplit de murmures.
Les habitants de Volga avaient déjà entendu les rumeurs. Des marchands, des voyageurs et des hommes qui avaient assisté de leurs propres yeux au couronnement sur le champ de bataille avaient rapporté la nouvelle. Le roi était mort. Le héros Matthias était mort. La princesse avait été couronnée reine devant l’armée et avait juré de conduire le royaume à la victoire.
Jusque-là, pour beaucoup, la guerre semblait lointaine. À présent, ils avaient l’impression que le moment était venu de décider ce qu’ils feraient eux-mêmes.
Un homme s’avança.
Puis un autre.
Plusieurs d’entre eux avaient assisté au couronnement de Claudia. Leur décision en encouragea d’autres et, bientôt, les volontaires affluèrent.
Bruno s’avança lui aussi.
Sa femme le retint par la manche.
« Bruno. »
Elle était enceinte. Leur mariage était encore récent, et son visage exprimait à la fois la colère, la peur et l’impuissance.
« Si tu meurs, qu’adviendra-t-il de tout ce pour quoi tu as travaillé ? Il y a d’autres hommes. Pourquoi faut-il que ce soit toi ? »
Bruno se gratta la joue et esquissa un sourire gêné.
« Tu t’inquiètes pour moi, maintenant. »
« Bien sûr que oui. »
Au début, cela n’avait pas été le cas. Son frère avait été tué par des bandits, puis on lui avait annoncé qu’elle devrait peut-être épouser Bruno, son cousin que l’on connaissait depuis longtemps comme un vaurien. À l’époque, elle l’avait regardé froidement.
Mais Bruno avait travaillé. Il avait enduré les épreuves, appris et changé. Son mariage avait marqué le moment où tous ces efforts avaient enfin été reconnus.
« J’ai travaillé pour pouvoir reprendre la maisonnée à la place de mon cousin, dit-il. Pas seulement les champs et la maison. Les responsabilités aussi. Une maisonnée qui exploite ses propres terres doit être l’un des visages de la ville. »
« Ça ne veut pas dire que tu dois partir à la guerre. »
« Si je fuis encore, à quoi tout ça aura-t-il servi ? »
Sa voix était basse.
« Quand les bandits sont arrivés, Volga a capitulé une fois. Un jeune orphelin du nom de Friedrich nous a sauvés. Lord Matthias est mort à présent, et Friedrich a pris sa place. Si Friedrich revient un jour ici, devrai-je lui dire que j’ai abandonné mon devoir par peur ? »
Sa femme baissa les yeux.
« Je ne pars pas parce que j’ai envie de mourir. Je pars pour protéger cette ville, cette terre, toi et l’enfant. Si des hommes comme moi rejettent sur d’autres le plus lourd des devoirs, comment pouvons-nous prétendre être les piliers de la ville ? »
Il posa sa main sur la sienne.
« Je fais ça pour toi. Je pars à la guerre pour qu’elle n’arrive pas jusqu’à Volga. »
Elle ne sourit pas. Mais, après un long silence, elle lâcha sa manche.
Au bout du compte, dix-sept hommes se portèrent volontaires. On procéda tout de même au tirage au sort, et dix hommes furent désignés.
Le nom de Bruno figurait parmi eux.
Loin à l’ouest, dans la région orientale de la Loire en Arelia, des appels à la conscription retentissaient de la même façon dans les villages proches des monts Yudit.
La région était pastorale et, à l’exception des plaines de Beiral, avait échappé aux ravages directs de la guerre. Malgré cela, le fardeau était lourd, car elle se trouvait près du futur champ de bataille. On enrôlait des hommes et l’on réquisitionnait des vivres. L’armée payait des prix honnêtes, parfois même un peu plus généreux que lors des pillages de la guerre précédente en Loire, mais l’inquiétude se répandait malgré tout.
En hiver, les villageois s’enfonçaient plus souvent dans les forêts pour y chercher tout ce qu’ils pouvaient trouver à manger ou brûler.
C’est alors que de curieuses histoires commencèrent à circuler.
Une chose au corps rouge, qui n’était pas humaine, et portait une torche.
Un monstre rouge qui crachait du feu.
Une créature à la peau rouge et pourvue d’une queue, qui mangeait dans l’obscurité quelque chose qu’elle avait fait rôtir.
Les détails variaient d’un village à l’autre, mais certains points revenaient toujours. Elle avait le corps rouge. Elle n’était pas humaine. Elle maîtrisait le feu.
Au début, les gens en rirent.
Puis d’autres villages rapportèrent des apparitions semblables.
La rumeur finit par prendre un nom.
Les démons des monts Yudit.
Ils étaient descendus des montagnes.
Les villageois supplièrent les soldats et les fonctionnaires de les traquer, mais l’armée balaya ces histoires, les jugeant superstitieuses. Une armée qui préparait une bataille décisive n’avait pas le temps de courir après des rumeurs hivernales.
Puis on aperçut les démons près des villages, la nuit, crachant du feu au-delà des champs.
La peur grandit. Les hommes se murmuraient que lord Matthias était mort, que l’orphelin qu’il avait adopté lui avait succédé et que ce même orphelin avait autrefois été soupçonné d’être un démon des monts Yudit. À peine ce jeune homme mystérieux avait-il remplacé le héros que les démons étaient descendus des montagnes.
N’était-ce qu’une coïncidence ?
Les légendes sur les démons des monts Yudit étaient anciennes et contradictoires. Certains disaient qu’ils dévoraient les gens vivants. D’autres, qu’ils les faisaient d’abord rôtir. D’autres encore, qu’ils répandaient malédictions et maladies. Moins les récits étaient précis, plus l’imagination les rendait terrifiants.
Puis, à la fin de l’hiver, les apparitions cessèrent brusquement.
Ce fut encore pire.
L’armée ne jugeait toujours pas utile de faire remonter l’affaire à sa hiérarchie. Pourtant, dans les villages proches des montagnes, le nom des démons des monts Yudit continuait de se répandre à voix basse.
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