Chapitre 1
NOUS AVONS ESSAYÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 1 : La vie quotidienne de Friedrich (1)
On pouvait se demander combien de personnes pouvaient vraiment prétendre avoir vécu leur vie dans le contentement.
Lui, en tout cas, n’en faisait pas partie.
C’était du moins ce que pensait Friedrich, un jeune homme de dix-huit ans qui vivait dans la petite ville frontalière de Volga, tandis qu’il était assis devant une pile de papiers, la main s’activant sans relâche.
Dans une société où le taux d’alphabétisation atteignait à peine vingt pour cent, savoir écrire son nom et effectuer de simples calculs pour faire ses achats suffisait à impressionner. Friedrich, lui, lisait et écrivait couramment et maîtrisait les quatre opérations arithmétiques.
Et le voilà donc enfermé, assis à un bureau, à effectuer un travail terne et monotone.
Une partie de son esprit tournait en rond, s’interrogeant sans fin sur sa vie et sa situation, tandis que l’autre restait concentrée sur le texte devant lui et guidait sa plume. Il recopiait les caractères machinalement, l’un après l’autre.
Il poursuivit ainsi un moment, rongé par l’ennui, jusqu’à ce qu’il eût enfin terminé sa tâche.
« … »
Il avait les mains et les yeux fatigués. En y songeant, il s’étira en silence : il ferma les yeux, renversa la tête en arrière et tendit les deux bras au-dessus de lui. Un peu revigoré, il rouvrit les yeux et découvrit un visage penché au-dessus du sien.
« Beau travail, Friedrich. Moi aussi, je viens de finir, tu sais.
Avec sa voix claire comme le tintement d’une cloche et ses longs cheveux noirs qui flottaient derrière elle, c’était Yurika. Son amie d’enfance, de deux ans son aînée, le salua avec un sourire.
— Oui, beau travail, Yurika. Bon, allons faire notre rapport, toucher notre paie et rentrer enfin chez nous. »
Sur ces mots, Friedrich se leva et ramassa la pile de documents achevés. Accompagné de Yurika, il se dirigea vers le maître des lieux. À l’aise dans ces lieux qu’il connaissait bien, il traversa les couloirs jusqu’au fond de la demeure et frappa à la porte du bureau.
« Monsieur Hermann, nous avons terminé.
— Hum ? Ah, c’est toi, Friedrich. Entre.
Lorsqu’on l’y autorisa, il entra et se retrouva face à Hermann, le maître des lieux. C’était la demeure de l’intendant. Son propriétaire, Hermann, était justement l’intendant de la petite ville de Volga.
— Vous avez fini vite. Tu es sûr d’avoir bien fait le travail ?
— Après toutes les tâches qu’on a accomplies pour vous, vous ne nous faites toujours pas confiance. Ça me rend triste.
Sans avoir l’air le moins du monde attristé, Friedrich tendit la pile de documents. La demeure de l’intendant servait aussi de bureau administratif à la ville. La gestion de celle-ci produisait une grande quantité de documents, dont certains devaient être copiés en plusieurs exemplaires.
Naturellement, chaque exemplaire devait être écrit à la main. Il suffisait de savoir lire et écrire pour s’acquitter de cette tâche simple, mais répétitive.
Dans une petite ville comme Volga, il n’y avait pas vraiment de fonctionnaires. Hermann, qui gérait presque à lui seul toute l’administration de la ville, détestait ce genre de corvées.
C’est ainsi que Friedrich avait été embauché. Son parent adoptif lui avait appris à lire, à écrire et à compter ; il gagnait désormais sa vie comme journalier, en effectuant des travaux intellectuels, et recevait parfois des commandes de Hermann.
Yurika, sans être aussi douée que Friedrich, savait elle aussi lire, écrire et compter, et l’aidait souvent en tant qu’assistante. Elle s’occupait toujours des tâches que Friedrich jugeait sans risque de lui confier.
— Ho ho ho ! Ce n’était qu’une plaisanterie. Ce n’est pas que je ne vous fasse pas confiance… Hum. Tout semble bien écrit, cette fois encore. Tu as bien travaillé.
Après avoir minutieusement examiné la pile de documents copiés, Hermann se leva, le ventre rond oscillant à chacun de ses mouvements, et prit une petite bourse sur l’étagère derrière lui.
— Tiens, voici deux jours de salaire. Le tien et celui de la jeune fille, tout y est.
Friedrich faillit laisser échapper la bourse qu’on lui lança, mais Yurika la rattrapa à côté de lui. Elle la lui tendit, et il l’ouvrit pour vérifier les pièces d’argent et de cuivre qu’elle contenait.
Trois cent vingt slone. Exactement la somme convenue.
Friedrich feignit de compter les pièces du regard et resta silencieux un instant, avant de relever enfin les yeux.
— Certainement. Si vous avez d’autres travaux, n’hésitez pas à nous appeler.
Friedrich esquissa un semblant de sourire pour remercier Hermann, puis se tourna vers la sortie. Telle un chat de mauvaise humeur, Yurika ignora complètement Hermann et tout le reste, ne quittant pas Friedrich des yeux tandis qu’elle le suivait.
…
Friedrich et Yurika quittèrent la demeure de l’intendant et prirent le chemin du retour.
— … On vient de toucher notre paie. Autant s’offrir un bon repas, non ?
— Bonne idée. J’ai envie de viande. Pas du bœuf séché, de la vraie viande.
Friedrich tapota légèrement la poche où se trouvait la bourse. Yurika lui prit le bras et lui adressa un sourire rusé et satisfait.
— Alors, arrêtons-nous chez le boucher en chemin pour acheter du porc… Si je n’avais pas été orpheline, on aurait peut-être eu les moyens de prendre du bœuf.
Friedrich répondit par un léger sourire ironique.
En temps normal, le tarif d’un travail intellectuel ne descendait pas en dessous de cent vingt slone par jour.
Pourtant, ils venaient de toucher trois cent vingt slone à deux pour deux jours de travail : cent slone par jour pour Friedrich et soixante pour Yurika.
C’était clairement une offre dérisoire, dont on profitait pour les exploiter. S’ils étaient traités ainsi, c’était à cause de leurs origines.
Tous deux étaient d’anciens orphelins. On les avait abandonnés alors qu’ils étaient encore nourrissons. Sans nom de famille à revendiquer et sans le moindre souvenir du visage de leurs parents, ils avaient vécu en étant constamment considérés comme des étrangers par la société.
C’était pourquoi Friedrich, malgré les compétences qui lui auraient permis de gagner le tarif habituel, était moins payé qu’il ne le méritait. Quant à Yurika, son salaire égalait à peine celui d’un ouvrier manuel ordinaire.
Ce traitement n’avait rien de nouveau. Friedrich et Yurika avaient toujours accepté des travaux comme la copie de documents, la rédaction de lettres, la tenue des comptes des commerçants, la compilation d’inventaires ou l’aide aux fermiers indépendants qui avaient du mal à lire, à écrire ou à compter — le tout pour un salaire inférieur au tarif habituel.
En embauchant d’anciens orphelins comme Friedrich et Yurika, leurs clients pouvaient s’offrir du travail intellectuel à prix réduit. De son côté, Friedrich conservait sa place sur le marché du travail de la ville en proposant ses compétences et celles de Yurika à bas prix, évitant ainsi d’être évincé par d’autres travailleurs mieux acceptés par la société.
En raison du rapport de force et de l’équilibre des intérêts entre Friedrich et ses clients, lui et Yurika gagnaient davantage que la plupart des gens issus d’un milieu d’orphelins, mais moins que ce qu’aurait dû toucher un travailleur qualifié dans leur domaine. Même les jours comme celui-ci, où ils parvenaient à gagner une somme convenable, ils choisissaient le porc plutôt que le bœuf pour économiser.
Ils ne se mettaient plus en colère contre la façon dont on les traitait. Au début, quand Friedrich venait de se mettre sérieusement au travail, il lui arrivait de protester auprès de ses employeurs. Mais après avoir compris que ses plaintes ne faisaient qu’empirer les choses, il avait depuis longtemps cessé de s’en donner la peine. Quant à savoir s’il avait vraiment accepté cette situation au fond de lui… c’était une autre histoire.
Notes de bas de page :
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