Chapitre 9
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Traducteur/Éditeur : Malfoid
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◈ Fragments d’épines et berceau ◈
Volume 1, partie 2
Chapitre 9
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Avertissement : exploitation sexuelle et esclavage.
Lucrezia, la mère d’Endymion et la belle-mère d’Henrietta, était née dans la Maison Durak, la plus puissante famille ducale du royaume.
La Maison Durak était une famille ancienne, composée de grands nobles et de fondateurs méritants, qui avait bâti son pouvoir dans le nord avant même la naissance du royaume. On disait que son autorité rivalisait avec celle de la famille royale. Depuis des générations, la couronne tenait Durak en respect tout en lui faisant confiance, et lui faisait confiance tout en la maintenant à distance.
Contrairement à Durak, dont le pouvoir se trouvait dans le nord, la Maison Gwendel était implantée dans l’ouest. Jadis, elle avait été la maison royale d’une nation indépendante dont la capitale, Gwennetar, était la principale ville de l’ouest. Aujourd’hui encore, elle protégeait et administrait l’ouest en tant que grand maréchal.
Si les ancêtres de Durak n’avaient pas déchiré le continent pour installer sur le trône la reine fondatrice de Kailak, Gwendel serait restée une maison royale entourée de nombreuses familles vassales, au lieu de devenir une simple maison féodale.
Voilà à quel point le sang de Lucrezia était illustre. À Kailak, peu de femmes pouvaient rivaliser avec sa noblesse, surtout depuis que le siège de reine douairière était vacant. Dans sa génération, presque aucune femme ne pouvait se prévaloir d’origines aussi élevées et imposantes.
De plus, Durak était presque aussi puissante que la famille royale. Gwendel comptait elle aussi parmi les maisons les plus riches du royaume, grâce aux mines d’or des montagnes de l’ouest, et s’était récemment considérablement enrichie par le commerce de son port.
Une fête célébrant la naissance de Lucrezia, soutenue par ces deux maisons, se devait d’être éblouissante et grandiose. Elle ne pouvait être terne, mais ne devait pas non plus verser dans la frivolité. Il fallait respecter l’étiquette tout en gardant une atmosphère lumineuse et harmonieuse. D’autant plus que Lucrezia venait d’accueillir une belle-fille.
À Kailak comme ailleurs, on jugeait les finances et la bonne tenue d’une maison aux banquets qu’elle organisait. Un banquet révélait tous les aspects de la nouvelle maîtresse de maison : ses goûts, son éducation, son sens de l’esthétique et son raffinement.
Et celui-ci rendait hommage à Lucrezia, l’ancienne marquise et belle-mère de la maîtresse de maison actuelle. Naturellement, chaque détail serait examiné et jugé.
Les gens qui aimaient parler des autres, nobles ou roturiers, ne manqueraient pas de commérer. Les plats servis ce jour-là. Les fleurs sur les tables. La robe de la maîtresse de maison. Même les rubans dans les cheveux des servantes. Ils inspecteraient le moindre détail et le décortiqueraient dès qu’ils auraient besoin de se distraire.
En pareille occasion, les esclaves étaient généralement absentes ou servaient à mettre la maîtresse de maison en valeur. Chaque famille traitait ses concubines à sa manière ; leur rôle lors de ces événements variait donc, mais pas énormément.
Soit elles restaient cachées, sans faire le moindre bruit.
Soit elles jouaient les femmes sottes et déficientes, destinées à attirer les critiques au détriment de la maîtresse de maison.
C’était là le rôle de femmes comme elles. Si une concubine était invitée à un banquet, il n’y avait qu’une seule raison à cela : détourner d’elle l’attention destinée à la maîtresse de maison et offrir aux invités une autre cible pour leurs commérages.
Marie connaissait bien la nature des nobles. Depuis l’âge de sept ans, elle n’avait pas eu le choix : il avait fallu qu’elle la comprenne.
La maison de Marie, c’était San Arzok. Aux yeux des habitants de San Arzok, elle était une jolie fille, mais vulgaire. La femme d’un seigneur qui ne pourrait jamais devenir son épouse. Voilà qui était Marie : une enfant pitoyable et ridicule.
Ils n’attendaient que l’occasion de la condamner. Ils se demandaient quand elle finirait par tomber en disgrâce et connaître un sort pire que le leur. Quand Endymion se lasserait-il de Marie ? Quand chercherait-elle à s’élever au-dessus de sa condition, avant d’être remise à sa place ?
Voir une fille qui ne valait pas mieux qu’eux recevoir l’affection de son maître leur mettait le cœur en feu, comme l’enfer.
Marie connaissait bien les gens. Elle savait jusqu’où pouvait aller la laideur de leur malveillance.
Il était plus facile de s’en prendre à quelqu’un de faible. Les gens avaient besoin d’une personne qu’ils puissent maudire sans retenue. Il fallait un bouclier pour empêcher que les critiques cruelles contre la maison, provoquées par les erreurs de sa maîtresse, ne retombent sur celle-ci.
« Ça ne lui va pas du tout. »
Madame Flandme, la nourrice des enfants, fronça légèrement les sourcils en regardant la veste verte de Claude. Le gilet bleu ciel qu’il portait dessous n’était pas mieux. La soie était de piètre qualité, mais les couleurs étaient encore pires. Elle se tourna vers la mère de Claude.
« La qualité est épouvantable. Où avez-vous trouvé cette soie ? Et qui est le tailleur ? »
Elle soupira intérieurement. Des coutures de la doublure aux broderies qui ornaient les manches, la tenue était de mauvais goût et sans forme. Marie avait-elle vraiment passé des jours à la choisir ?
« Ce n’est pas mignon ? »
Mais la mère du jeune maître se contenta de se pencher pour lisser les cheveux de son fils, sans donner son avis. Après tout, elle avait tout choisi elle-même ; c’était peut-être normal. Madame Flandme fut encore plus alarmée lorsque Marie lui annonça qu’elle avait déjà choisi une tenue pour Ewin, le cadet.
« Où sont les vêtements du petit maître ? »
« Là-bas, dans l’armoire… »
« Ne me dites pas que c’est cette affreuse veste marron que j’ai vue tout à l’heure. Même dans un village de campagne, plus personne ne porterait ça. »
« Si, c’est celle-là. »
« Marie. »
« Elle est mignonne. On dirait un bébé cerf. »
Marie se redressa après avoir arrangé les cheveux de son fils et adressa un sourire radieux à Madame Flandme. La nourrice la regarda, incrédule. Était-il possible que ses goûts soient devenus aussi mauvais, du jour au lendemain ?
« Marie. »
« Mais si, elle est vraiment mignonne. »
Marie marmonna ces mots en s’efforçant de soulever Claude dans ses bras. Madame Flandme soupira.
Les garçons étaient encore petits. Tout leur allait à merveille, comme à une portée de petits faons. Les fils de Marie et du marquis étaient particulièrement angéliques, tenant de leurs deux parents.
Ce n’était pas seulement parce qu’elle s’occupait d’eux depuis qu’ils étaient tout petits. Les enfants de Marie étaient vraiment beaux, tout à l’image de leurs pères.
Quoi qu’ils portent, ils attireraient les regards. C’étaient les premiers enfants que le grand maréchal de l’ouest avait reconnus. Et c’était un homme si tatillon que cela en semblait presque maladif. Impossible d’échapper à l’attention. À moins que…
« Tu as choisi ça exprès ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Marie la regarda comme si elle n’avait vraiment pas compris. Madame Flandme s’apprêta à répondre, puis se ravisa. Elle devinait à peu près les intentions de Marie. Cela lui laissait un goût amer, mais si c’était ce que Marie voulait, rien ne pourrait l’en empêcher.
La marquise avait confié à Marie toute l’organisation générale du banquet. Marie s’occupait des détails, en dirigeait la préparation, puis soumettait le tout à Henrietta pour approbation.
En apparence, la marquise supervisait les préparatifs, mais en réalité, c’était Marie qui faisait le travail.
Marie avait dirigé la maison Gwendel à la place de Lucrezia pendant des années. Jusqu’à un mois plus tôt, elle avait tenu les comptes elle-même et assumé toutes les tâches qu’on attendait de l’épouse du marquis et de la belle-fille de l’ancienne marquise.
Même si une personne compétente était enfin arrivée et qu’elle s’effaçait, il fallait bien lui transmettre le travail. Henrietta ne pouvait pas savoir comment gérer la maison d’un grand seigneur comme Gwendel, une maison qui rivalisait avec la famille royale.
Un mois seulement s’était écoulé. Henrietta avait besoin de Marie à ses côtés pour apprendre peu à peu ce que Marie avait fait et ce que Lucrezia lui avait enseigné. En toute logique, Henrietta aurait dû apprendre auprès de Lucrezia, et non de Marie.
Mais Lucrezia n’aimait pas Henrietta. Dès que le marquis l’avait choisie, Lucrezia avait semblé ne plus pouvoir supporter sa vue. Une fois le mariage décidé, elle avait frissonné en disant qu’elle regrettait d’avoir seulement prononcé le mot « mariage », puis elle n’avait plus rien dit.
Elle ne pouvait pas garder sa nouvelle belle-fille enfermée dans les appartements intérieurs. Lucrezia s’était donc installée dans l’annexe et n’en était plus jamais sortie. Naturellement, elle avait laissé à Marie tout ce qu’une belle-mère aurait dû apprendre à sa belle-fille.
Mais Marie était inférieure à Henrietta, et n’avait pas qualité pour lui enseigner quoi que ce soit comme l’aurait fait une belle-mère. Leur relation ne pouvait que se détériorer.
Bien sûr, il n’avait jamais été question que les épouses et les concubines soient proches. C’était déjà heureux si elles restaient simplement distantes. Tant qu’elles ne devenaient pas ennemies et ne plongeaient pas la famille dans le chaos, on estimait que c’était suffisant.
Les usages variaient d’une maison à l’autre, mais dans les familles du sud, les concubines s’acquittaient souvent de leurs devoirs, puis s’en allaient. Leur statut et leur traitement variaient selon les régions et les familles ; certaines concubines quittaient donc effectivement la maison.
Cela arrivait généralement lorsque les enfants illégitimes qu’elles avaient mis au monde atteignaient l’âge adulte. Marie connaîtrait peut-être le même sort un jour, mais il faudrait que le marquis l’y autorise.
Mais cette échéance était encore lointaine. Madame Flandme espérait que Marie s’entendrait avec la marquise, si possible.
Pour les enfants. Oui. Pour eux, Marie ne devait pas s’opposer à la marquise et devait s’efforcer de lui plaire. Si ses enfants chéris pouvaient grandir auprès d’elle, c’était parce que l’épouse du marquis le tolérait.
Tel était le pouvoir d’une épouse légitime. Même si elle semblait seule ou négligée, même si son mari ne l’aimait pas, son autorité ne s’érodait pas. Elle ne reposait pas sur des émotions aussi fugaces et changeantes que l’amour.
« Rien. »
Si Marie souhaitait se soumettre ainsi, Madame Flandme comprenait. Marie était une fille craintive. Dans ce château, elle n’avait aucun allié. C’était sa maison, elle y vivait, mais personne ne prendrait son parti. Tout était là pour elle, et pourtant, c’était ainsi.
Et tout cela n’était que temporaire. Si le marquis cessait de lui accorder ses faveurs, tout disparaîtrait aussitôt. Dès que ce sentiment superficiel serait épuisé, tout s’évanouirait, comme si ces jours n’avaient jamais existé. Marie le savait.
Les autres esclaves le savaient aussi. Une fois rejetées, elles n’auraient nulle part où retourner.
« Ça lui ira bien. »
Marie embrassa Claude sur le front. Madame Flandme eut un rire bref, puis détourna les yeux.
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