Chapitre 6
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Fragments d’épines et berceau ◈
Chapitre 6
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Avertissement de contenu : violences domestiques ; violences physiques.
Henrietta choisissait la vaisselle, les couverts, les nappes et les serviettes, l’air préoccupé. C’était le premier banquet qu’elle organiserait pour sa belle-mère depuis son mariage ; il était donc naturel qu’elle fût nerveuse.
La qualité d’un banquet reflétait le goût et la dignité de la maîtresse de maison. Fille de noble élevée dans la société de la cour, Henrietta avait entendu cela jusqu’à en être écœurée. Il lui fallait naturellement faire attention au budget et aux traditions, même pour choisir une seule pièce de vaisselle.
Ce n’était pas la première fois qu’elle préparait ce genre de réception. Dans la demeure de sa famille, elle avait regardé sa mère tout organiser dans les moindres détails et l’avait aidée. Malgré tout, elle ne pouvait s’empêcher d’être tendue.
Tout d’abord, Gwendel et Nestro étaient des maisons d’une tout autre envergure. Gwendel était le protecteur de l’ouest et le grand maréchal de Langarde, le port commercial de l’ouest. Elles ne pouvaient être plus différentes. Henrietta voulait suivre autant que possible les coutumes et les traditions de la maison, mais qui pouvait les lui expliquer ?
« Comment une maison aussi illustre et noble que Gwendel a-t-elle pu confier toutes les affaires privées du foyer et les banquets familiaux à une servante comme vous ? »
Les mots lui échappèrent de travers. Ce n’était même pas ce qu’elle voulait dire. On aurait pu croire qu’elle dénigrait Gwendel elle-même.
Et si cette femme se vexait, puis allait la dénoncer au marquis ou à sa belle-mère, Henrietta serait perdue. Elle regretta ses paroles dès qu’elles lui échappèrent, mais ne pouvait plus les reprendre.
Sa mère lui avait dit de vivre pour sa famille. Pourtant, Henrietta détestait cette femme.
Ce n’était pas parce que Marie était une esclave. Le propre père d’Henrietta était chevalier, même s’il était de rang modeste, et ses grands-parents lui avaient donné une esclave à treize ans. La mère d’Henrietta avait le même âge que son père et l’avait épousé à vingt-trois ans ; en tout sauf le nom, son père avait donc une autre épouse avec qui il vivait depuis dix ans.
Pourtant, la mère d’Henrietta avait gardé ses distances avec la concubine. Elle n’avait été ni particulièrement gentille ni cruelle. La concubine de son père, elle, était chaleureuse et sociable, et avait bien traité Henrietta et ses frères et sœurs.
En grandissant, Henrietta s’était sentie plus proche de la concubine de son père que de sa nourrice. Elle lui avait confié des choses difficiles qu’elle ne pouvait pas dire à sa mère.
Et pourtant, elle détestait l’esclave du marquis. Parce que…
« C’est… c’est… »
Marie releva les yeux qu’elle avait gardés baissés. Ses cils étincelèrent vers Henrietta, comme une fée répandant de la poussière dorée au soleil. Le cœur d’Henrietta se mit à battre à tout rompre.
L’esclave du marquis était d’une beauté exaspérante.
Henrietta savait que les esclaves étaient généralement des femmes en bonne santé et ravissantes. Jusqu’à ce qu’elle voie pour la première fois la concubine du marquis à San Arzok, trois mois plus tôt, la plus belle femme de son monde avait été la concubine de son père.
Toutes les nobles de la cour étaient belles. Les concubines des chevaliers étaient magnifiques et parfumées, comme des fleurs cueillies puis éparpillées sur le sol.
Mais même Henrietta, habituée à cette beauté, trouvait la femme du marquis incroyablement éblouissante. Ses cheveux blond citron bouclaient. Sa peau lisse, blanche comme le lait, était pure et claire comme la neige. Ses yeux vert vif brillaient comme une forêt d’été, comme des émeraudes.
Elle ne portait aucun bijou, et pourtant elle était splendide. On aurait dit une poupée délicate, façonnée avec un soin exquis. Henrietta l’avait rencontrée maintes fois, mais Marie lui paraissait stupéfiante à chaque fois.
Elle avait mis au monde deux enfants, et pourtant Henrietta avait étrangement l’impression de se trouver face à une toute jeune fille.
« Je ne me suis occupée des affaires de la maison que parce que vous, dame Henrietta, l’épouse du marquis, n’étiez pas là. Après le décès de l’ancien marquis, la santé de dame Lucrezia s’est dégradée. »
Marie remua les lèvres sans croiser son regard. Henrietta tenta de durcir son attitude, mais Marie ne réagit pas. Au contraire, elle se montra plus douce envers Henrietta et joignit simplement les mains avec soin, sans la moindre insolence.
« Dame Lucrezia m’a aidée à superviser quelques affaires. Ne vous fâchez pas, je vous en prie. Je n’ai jamais outrepassé mon rang. Maintenant que le marquis vous a fait venir ici, la maison deviendra sûrement encore plus… prospère ? »
Marie choisit ses mots et murmura doucement. Un léger sourire flottait sur ses lèvres. Henrietta garda une expression crispée.
Si seulement Marie s’emportait, forte de la faveur du marquis, Henrietta pourrait la remettre à sa place. Mais Marie ne l’avait jamais défiée, pas une seule fois. Elle savait jusqu’où elle ne devait pas aller.
Henrietta détestait cela. Elle le détestait, mais n’avait rien à lui reprocher, et cette frustration la brûlait de l’intérieur.
San Arzok regorgeait de choses destinées à l’esclave du marquis. Même l’annexe située à l’écart était ainsi. Une pièce entière abritait les poupées avec lesquelles Marie avait joué enfant, des cailloux colorés, des rubans et des instruments. Une serre de verre, construite à neuf par un jardinier royal, était également à son usage.
Les bains, bâtis dans le style du sud du continent, avec leurs colonnes dorées et plâtrées et leurs murs ornés de motifs géométriques rares sur ce continent, avaient été aménagés pour l’esclave. Enfant, elle avait souffert d’une affection cutanée, et on avait fait venir des sources sulfureuses des terres de Gwendel.
Les bains et la serre, plus luxueux que tout ce qu’on trouvait au palais royal ; le piano blanc que l’on apercevait dès qu’on montait à l’étage ; jusqu’à la grossière maisonnette en forme de moulin, au fond du jardin : tout avait été aménagé pour l’esclave.
« À l’époque, Marie pleurait tellement qu’elle y est restée un moment. Ça ne va pas très bien avec ce château, n’est-ce pas ? Enfin… »
Henrietta n’avait pas voulu entendre cela. Les gens ouvraient la bouche et répétaient : « Marie, Marie. » Même ceux qui détestaient cette femme et l’insultaient sans cesse avaient été engagés par le marquis pour elle.
« Même si je ne suis pas à la hauteur, si vous avez besoin de moi, madame, je retrousserai toujours mes manches pour vous aider. Vous saurez naturellement bien mieux que moi reconnaître les choses de bon goût et dignes… »
Henrietta la fixa d’un air sévère. Marie baissa les yeux et se mordit la lèvre.
Comment pouvait-elle écraser cette femme pour se soulager ? Ce n’était pas parce qu’elle détestait les esclaves. Si Henrietta n’avait pas pu tolérer leur existence, elle aurait influencé sa mère et empêché son père de la marier dans une maison de chevalier.
À y repenser, elle aurait pu épouser un noble occupant une fonction administrative dans la capitale plutôt qu’un chevalier. Pourtant, Henrietta avait insisté pour venir ici.
Lucrezia, l’ancienne marquise, était la fille de la plus grande maison noble du royaume, Durak, et se montrait exigeante dans le choix d’une belle-fille. Mais Nestro servait Gwendel fidèlement depuis longtemps. C’est pourquoi…
« … Enfin, vous avez aussi préparé mon mariage. »
Henrietta prononça des mots qui risquaient de bouleverser Marie. Favorite du marquis, Marie avait dû vouloir le garder pour elle seule.
On disait qu’il arrivait à une concubine d’avoir l’impression que son monde s’écroulait lorsque son maître, qui était aussi son mari, se mariait. Irina, la concubine du père d’Henrietta, avait connu le même désespoir. Ces dix dernières années avaient été heureuses, comme un mariage. Elle avait toujours su qu’il prendrait une épouse légitime et deviendrait le mari d’une autre, ainsi que le père de ses enfants, mais elle avait eu l’impression qu’on le lui arrachait.
Marie ne répondit pas. Elle tenta un faible sourire, puis ses forces l’abandonnèrent lorsqu’elle se remémora cette époque. Pas seulement le mariage, mais aussi ce qui s’était passé ensuite dans la chambre nuptiale.
Henrietta ravala le choc et la confusion qu’elle avait éprouvés cette nuit-là. Le regard de Marie, posé sur elle, s’assombrit froidement. En voyant le visage de Marie se rembrunir brusquement, Henrietta esquissa un sourire.
« De toute façon, si je prépare mal le banquet d’anniversaire de Mère et que la réputation de Gwendel en pâtit, ce sera entièrement votre faute. »
« Oui. »
« Ce sera votre échec et votre faute si vous ne m’aidez pas. Vous n’allez pas prendre un air de victime et pleurer, ensuite, n’est-ce pas ? Vous pleurez pour un rien et faites tourner mon mari autour de votre petit doigt. »
Henrietta ricana. Marie hocha simplement la tête en silence.
Que Marie l’aide ou non, qu’elle se contente de soutenir Henrietta ou qu’elle dirige elle-même toute l’organisation jusqu’à son terme, les éloges iraient à Henrietta et les reproches retomberaient sur Marie.
C’était ainsi que les choses se passaient.
Si un maître faisait fouetter quelqu’un pour avoir insulté son esclave, c’était parce que cette personne avait insulté la femme d’un noble devant un noble, sans connaître sa place. Il en allait de même quand on réprimandait l’esclave plutôt que le noble. On considérait cela comme une contestation et une résistance au rang.
Quant à Endymion, qu’une insulte soit proférée devant lui ou murmurée dans son dos, dès qu’elle lui parvenait, il faisait traîner le coupable par les cheveux et le rendait infirme, quel que fût son sexe. Avec un tel caractère, s’en sortir après une seule fois tenait déjà du miracle.
Il n’avait même aucune patience envers les chevaliers et les nobles de son propre rang. Au château, chacun pesait donc autant que possible ses paroles. Ce n’était pas qu’on s’abstenait de dire du mal de l’esclave du maître ; on bâillonnait les autres pour cacher qu’on en disait soi-même.
Pourtant, Marie savait tout.
« Vous avez raison. »
Marie acquiesça, le regard vague et baissé. Henrietta fronça les sourcils, exaspérée, et la foudroya du regard.
Marie observa la lumière jaune du soleil qui entrait par la fenêtre, puis se retourna en entendant des pleurs quelque part. À San Arzok, seuls ses fils pleuraient avec une telle vigueur.
Marie souleva légèrement sa robe devant Henrietta. Henrietta grinça des dents : même ce geste avait l’air parfaitement gracieux et élégant.
Pourquoi une esclave valait-elle mieux qu’elle ? Voilà. C’était cela, le problème. Ce n’était pas seulement que Marie mangeait et portait de plus belles choses. Marie elle-même avait plus de grâce et d’élégance qu’Henrietta.
Elle avait l’air d’une noble dame.
Comprendre cela la blessa plus encore que de découvrir que San Arzok existait tout entier pour Marie.
Henrietta dissimula son expression crispée et regarda la nourrice s’approcher. Contrairement à l’enfant qui hurlait, la nourrice s’inclina docilement.
La mère de l’enfant le prit aussitôt dans ses bras et embrassa ses joues mouillées de larmes. Sous les baisers répétés de sa mère, il cessa de pleurer. Henrietta regarda Marie essuyer les joues du garçon avec sa manche.
Marie était une femme étrange. Indépendamment de l’insupportable que la trouvait Henrietta, Marie était remarquable. Certains jours, elle ressemblait à une jeune fille éternellement jeune. D’autres, elle était une mère tendre. Devant ses fils, surtout, elle se montrait toujours chaleureuse et douce.
Elle avait tout au plus le visage juvénile d’une grande sœur, et pourtant elle était mère d’un garçon de cinq ans et d’un autre de trois ans. Et elle était de nouveau enceinte.
« Chut, mon bébé… »
Marie calma son fils qui gigotait et geignait, se retourna pour s’incliner, puis quitta la Salle de Luanigis. Henrietta contempla longuement son dos qui s’éloignait.
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