Chapitre 5
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Traducteur/Réviseur : Malfoid
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◈ Fragments d’épines et d’un berceau ◈
Chapitre 5
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« Je crois que nous avons fait entrer la mauvaise. »
L’homme qui brossait les longs cheveux de Lucrezia observait son reflet dans le miroir. Leurs regards se croisèrent ; Lucrezia pinça les lèvres. Sa bouche fine, presque décolorée, accentuait son air obstiné.
Tenant ses cheveux avec douceur, l’homme versa un peu d’huile de rose et l’étala soigneusement des racines jusqu’aux pointes. Lucrezia ferma les yeux et se laissa coiffer. Il tressa lâchement sa longue chevelure sur son épaule gauche, puis embrassa son lobe.
« Alors, fais-en entrer une autre. »
Lucrezia ouvrit les yeux. Elle contempla son reflet et celui de l’homme dans le miroir. Une peau bronzée, des cheveux blonds bouclés, des yeux bleu vif comme des joyaux. Elle tourna la tête vers lui ; ses lèvres vinrent rencontrer celles qui avaient effleuré son lobe.
Elle ferma les yeux sous cette caresse et attendit.
Il l’embrassa avec une aisance familière. Lucrezia passa les bras autour de son cou et renversa légèrement la tête. Ses bras puissants encerclèrent sa taille tandis que le baiser se prolongeait. Au bout d’un moment, ils rouvrirent les yeux en même temps.
« Ça fait un peu plus d’un an ? Toujours rien à se mettre sous la dent. »
« Tu disais qu’elle était stupide. »
« Elle l’est, mais le monde ne le sait pas encore. »
Après s’être écartée, Lucrezia posa une main sur sa poitrine et parla d’un ton froid. Lusakan eut un petit rire et embrassa le coin de son œil. Lucrezia savoura le baiser de son amant, puis le repoussa et murmura d’un ton paresseux :
« Je crois que nous avons fait le mauvais mariage. »
« Remarie-le. Ici, les gens annulent leur mariage et se remarient pour un oui ou pour un non. Personne n’en fera toute une histoire. »
Lusakan répondit en regardant Lucrezia passer devant lui. Elle rit, sortit sur le balcon et fit mine de fumer avec ses doigts. Lusakan lui apporta une pipe à eau. Elle en pinça l’embout entre ses lèvres et fit face au vent froid.
« Je devrais le faire ? »
« Ce ne serait pas difficile. Si tu le veux… »
« Il est trop tard pour ça. Ça fait longtemps qu’il est trop tard. »
« … »
« Regarde Endymion. Tu ne le connais toujours pas ? Il devient fou à cause de son esclave. »
Lucrezia fronça les sourcils. En expirant un long filet de fumée, elle effleura le visage de son amant, où les rides s’étaient peu à peu installées. Sa peau bronzée, rare sur le continent occidental, était restée lisse et ferme.
Ses longs cils, son nez droit et sa mâchoire carrée et masculine convenaient à un guerrier aguerri sur les champs de bataille étrangers. Les traits marqués et saisissants, caractéristiques des hommes du continent méridional, étaient exotiques et magnifiques.
« Enfin, il est exactement comme son père. Même sa façon de garder une femme à ses côtés est excessive. »
« Hum. »
Lusakan Oscares posa le menton sur la balustrade et réfléchit.
Lucrezia se rappela son défunt mari, puis son fils, qui lui ressemblait trop et lui causait tant de soucis. Elle réprima calmement l’irritation qui montait en elle.
Henrietta, qu’Endymion avait fait entrer dans la maison comme marquise un an plus tôt, était la fille de Nestro, une maison banneret sous la dépendance de Gwendel. D’ordinaire, Nestro était trop insignifiante pour que sa fille puisse prétendre devenir l’épouse légitime d’un grand noble.
Lucrezia avait été celle qui avait persuadé Endymion, lequel n’avait pas souhaité se marier le moins du monde.
« Ce n’est pas pour les intérêts de la maison. C’est pour Marie. »
Les esclaves étaient une excellente matière à ragots. Quelle que soit leur place dans la maison, elles ne pouvaient échapper aux calomnies.
Porter le blâme, même pour les erreurs de leur maîtresse, relevait d’une sorte de péché originel. C’était le destin des femmes de basse condition, nées esclaves, qui jouissaient à ses côtés d’une part de la vie luxueuse d’un noble.
Même si Marie n’avait rien fait de mal, on n’y pouvait rien. Plus la faveur de son maître était grande, plus l’ombre qui pesait sur elle s’épaississait.
« Alors, prends une épouse légitime. Si tu penses à ta femme, fais-le. Si l’idée que les gens disent que Marie reçoit une affection refusée à l’épouse légitime risque de lui briser le cœur et de ternir son honneur, fais entrer une femme assez convenable et fais-les taire. »
Tel avait été le conseil de Lucrezia. Mieux valait une femme issue d’une famille utile à la maison. Et mieux encore si elle était assez futée pour se débrouiller. Elle avait recommandé la deuxième fille du comte Randiol.
« Il y avait beaucoup de candidates. »
Lucrezia fronça les sourcils.
« À cause de cette fille. »
Lusakan prit la parole. Lucrezia plissa légèrement les yeux, puis acquiesça.
« Mais maintenant, tu veux la remplacer à cause de cette fille ? »
« Comment veux-tu que je sache ce qu’il a dans le cœur ? »
Lucrezia porta les doigts à sa tempe et parla sèchement, comme si elle maudissait quelqu’un.
Elle avait voulu, si possible, faire entrer la fille d’une famille à la hauteur du rang de Gwendel. Un mariage devait être une transaction profitable. Si les comptes n’y étaient pas, il fallait y renoncer. De ce point de vue, ce mariage était une perte unilatérale pour Gwendel. Lucrezia avait toutes les raisons de s’y opposer.
Quand Endymion avait annoncé qu’il donnerait à la fille de Nestro la Salle de Luanigis, la résidence privée de la maîtresse de maison, Lucrezia avait tenté de l’en empêcher comme une folle. Elle s’était accrochée à lui avec plus d’insistance encore que lorsqu’elle l’avait convaincu de se marier. Quand cela n’avait pas marché, elle était allée trouver la femme dont son fils était fou et lui avait demandé de faire annuler le mariage.
Mais Endymion avait choisi la femme de Nestro et l’avait tout de même présentée à Lucrezia. Henrietta avait peut-être appris qu’il l’avait choisie malgré l’opposition farouche de Lucrezia. À San Arzok, la fille de Nestro était vraiment audacieuse et arrogante.
Endymion ayant été plutôt indulgent envers son tempérament, elle oubliait parfois ses devoirs et se montrait hautaine même avec les proches servantes de sa belle-mère. Lucrezia s’en moquait. Si Henrietta ne savait rien, autant la laisser parader dans son ignorance.
Tant qu’elle respectait une seule chose qu’il fallait préserver dans cette maison, elle pourrait profiter de tous les honneurs et de tout le luxe en tant que maîtresse de San Arzok.
« Pourvu qu’elle ne mette pas cette enfant en colère. »
Lusakan pencha la tête. Lucrezia fuma à grandes bouffées, se rappelant ce qu’elle avait appris de la gouvernante. Henrietta avait pris les enfants de Marie sans la permission d’Endymion. Elle avait réveillé les enfants endormis et les avait fait monter à l’étage dès l’aube.
Lucrezia avait vu ses deux petits-fils grandir depuis leur naissance et savait à quoi s’en tenir. Aucun des deux garçons ne ressemblait à leur mère ni à leur père. Tant mieux. C’étaient des enfants doux quand on savait les apaiser.
Des deux, le plus jeune, âgé de trois ans, était particulièrement sensible et difficile. Dès qu’il se réveillait, il devait voir sa mère. Bien qu’il eût été sevré, il faisait régulièrement semblant de chercher son sein, avide de son affection. Il pleurait à toute heure et était terriblement timide avec les étrangers.
Non, plus important encore, Endymion détestait qu’on touche à ses enfants sans sa permission. Même elle, sa propre mère, avait dû attendre un bon moment avant de rencontrer son premier petit-fils. C’était un sentiment incompréhensible.
Qu’y avait-il de si important chez un simple nourrisson illégitime ? Pourquoi avait-il refusé de montrer l’enfant à qui que ce soit pendant plus de cent jours ? Lucrezia plissa les yeux en s’en souvenant.
Marie avait accouché de son fils aîné après trois jours de travail. Son ventre était encore petit, même après vingt ans, et le garçon qu’Endymion l’avait obligée à porter était un gros bébé.
Lucrezia fronça les sourcils en se rappelant la salle d’accouchement résonnant de cris qui semblaient déchirer la mort elle-même.
L’enfant était né dix jours avant terme. Endymion était parti chasser, mais il avait fait demi-tour, s’était précipité dans la salle d’accouchement et avait refusé d’en sortir. Les sages-femmes comme les médecins avaient essayé de le faire partir, car ce n’était pas un endroit pour un homme, mais son fils avait toujours été une bête. Avec l’esclave qu’il chérissait, il n’était pas humain.
Voir son fils rester auprès de Marie après l’accouchement lui avait évoqué une bête tapie dans sa tanière, léchant sa compagne et ses petits. C’était un fou capable d’exploser à la moindre provocation.
Il était étrange et déplaisant qu’un homme qui se montrait vicieux et cruel envers sa mère dès qu’elle lui déplaisait se soit enfermé une semaine dans la salle d’accouchement. Lorsqu’il en était brièvement sorti, Lucrezia avait pris le nourrisson, furieuse qu’il refuse même de montrer son fils à sa mère. Alors son fils avait…
« Je ne supporte pas de voir la réputation de cette maison se salir davantage. »
« La réputation de Gwendel est meilleure que tu ne le crois. Qui oserait mépriser San Arzok ? »
Lusakan lui embrassa la joue et l’attira dans une douce étreinte. Lucrezia entrouvrit les lèvres, blottie contre l’amant qu’elle aimait depuis de nombreuses années.
« Tu te souviens de la naissance de Claude ? Je l’avais amené juste pour voir mon petit-fils, et Endymion avait déboulé comme un fou pour reprendre l’enfant. »
« Eh bien… »
Lusakan ne sut que répondre à la plainte boudeuse de Lucrezia. Elle le regarda, incrédule.
« Tu le comprends ? »
« …J’étais horrifié quand ton mari te touchait, toi et mon fils. »
« Ce n’est pas pareil. Je suis sa mère. »
« Peut-être qu’il te voit comme une ennemie. »
« Ha. »
C’était absurde. Lucrezia ne s’était pas attendue à ce que Lusakan prenne la défense d’Endymion, mais son raisonnement était encore plus surprenant. Ce n’était pas parce qu’il n’avait pas pris son parti. C’était parce qu’il avait raison, et cela l’agaçait.
Si elle devait comprendre Endymion, alors oui. Il avait été si féroce parce qu’à ses yeux, même elle était une ennemie. Quelle bête ne deviendrait pas folle si un blaireau emportait les petits qu’elle avait cachés dans sa tanière ?
« Et Owen ? »
Lucrezia le regarda en silence et s’enquit de l’endroit où se trouvait son fils. Lusakan s’interrompit alors qu’il lui embrassait le front, puis sourit.
« C’est l’anniversaire de sa mère. Il passera au moins une fois. »
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