Chapitre 33
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Fragments d’épines et un berceau ◈
Chapitre 33
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« Marie. »
La voix d’Ella l’appela. La femme élégante aux yeux roses regarda Marie avec inquiétude. Son expression lui fit un drôle d’effet. Si elle trébuchait, si elle se laissait aller et s’appuyait sur son amie, elle avait l’impression qu’elle éclaterait en sanglots sur-le-champ.
Peut-être aurait-elle pleuré si elles avaient été seules, mais Marie ne voulait pas fondre en larmes lors d’un événement pareil. Pleurer entre esclaves dans une situation semblable et sangloter en public étaient deux choses bien différentes.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Ella le lui demanda. Marie cligna lentement des yeux et baissa le regard vers sa robe. Ella attendit sa réponse, l’air contrarié.
« Ça va. Ça fait longtemps, Ella. »
Marie adressa un faible sourire à son amie en guise de salut. Elles échangèrent des nouvelles pendant un moment. Elles parlèrent de leurs enfants qui grandissaient et de petits événements survenus dans leurs foyers. Marie avait peu de choses à raconter, mais Ella, elle, avait toujours de nombreuses histoires.
Autant que Marie le sache, la vie d’Ella était plus agréable que celle des autres esclaves. Elle n’avait pas d’anciens dont elle devait surveiller l’humeur. Pas d’épouse de maître qui l’obligeait à faire la morte chaque fois qu’elles se croisaient. Au moins, l’homme d’Ella ne lui refusait pas son amour.
Endymion ne refusait pas non plus son affection à Marie. Il n’hésitait pas à la gâter, sans la moindre peur. Pourtant, Marie était malheureuse. Elle ne parvenait pas à sourire aussi franchement qu’Ella.
« Oh ! »
Une exclamation aiguë retentit. Marie referma aussitôt la bouche. Par habitude, elle rentra les épaules et s’éloigna un peu d’Ella. Elle effaça le sourire qu’elle avait enfin réussi à afficher et baissa la tête.
« Cette fille est la servante de la marquise ? »
Le visage d’Ella se raidit. Les joues de Marie s’empourprèrent, et la peau sous ses yeux se mit à trembler.
« Oui. C’est Marie. »
« Ah. C’est donc elle, Marie. »
La voix d’Henrietta retentit derrière elle. Marie se mordit la lèvre, comme si elle résistait à une pression qui s’exerçait sur son corps. Quand Ella tendit prudemment la main pour lui saisir le bras, Marie se recroquevilla brusquement.
« Marie. »
« Ça va. »
« On va ailleurs ? »
Marie secoua la tête au lieu de répondre non à voix haute. Ella la fixa. Marie lutta contre le vertige. Le visage de son amie se brouilla, puis redevint net. Elle songea à Agnes, sa mère dont elle se souvenait à peine.
Combien de fois sa mère avait-elle vécu cela ? Comment avait-elle tenu le coup ? Une esclave avait bien des obligations. Endurer les calomnies en faisait partie. Même si Endymion ne le voulait pas, Marie pensait qu’elle devait le supporter. Puisqu’elle jouissait d’un luxe et d’un confort bien au-dessus de sa condition, elle n’avait pas le droit de se sentir lésée.
Mais Marie ne savait toujours pas tout endurer. Elle ne parvenait pas à reprendre ses esprits devant ceux qui la trouvaient répugnante pour la seule raison qu’elle existait, pour la seule raison qu’elle était venue ici.
« Une concubine… »
Une voix méprisante résonna à son oreille, comme si le mot lui-même était répugnant. Marie caressa son ventre, tentant d’apaiser le pouls affolé de l’enfant qui avait peur.
« Mais a-t-elle fait exprès de porter une robe semblable à celle de la marquise ? »
C’était une accusation à laquelle elle s’était attendue. Marie se dit qu’Henrietta avait peut-être délibérément laissé cette seule robe pour cette raison. Ses lèvres remuèrent. Elle avait enfilé la robe comme si elle s’entaillait le poignet.
C’était la troisième fois qu’elle la portait. La première avait été lors de sa cérémonie de vœux avec Endymion, et la deuxième, pour le vingt-septième anniversaire de celui-ci. Puisqu’Endymion avait revêtu le frac que Marie lui avait cousu pour ce banquet d’anniversaire, il devait vouloir aujourd’hui la même chose qu’alors : échanger des vœux avec Marie.
Endymion voulait passer pour le mari de Marie, pas celui d’Henrietta. C’était son unique désir. Un désir inassouvi chez un homme né avec tout entre les mains.
Mais Marie ne voulait pas entrer dans son jeu. Plus il s’obstinait à vouloir la posséder, plus elle voulait se tenir à l’écart de lui.
« Si ce n’était pas fait exprès, comment pourraient-elles être si semblables ? »
« La marquise doit beaucoup souffrir. Quel malheur qu’une fille pareille s’occupe du lit du marquis… »
« J’ai peur que le banquet ne soit gâché par l’arrivée de cette fille. »
Chacune des femmes exprima son inquiétude et sa compassion pour Henrietta.
« N’est-il pas déjà gâché ? L’ambiance est mauvaise. Même les bannières au plafond… »
Quelqu’un désigna les bannières et les tapisseries suspendues au plafond, en jetant un regard aux femmes qui avaient préparé le banquet avec Henrietta, parmi lesquelles se trouvait Dame Doljea. Celle-ci se contenta de s’éventer, le visage indéchiffrable, puis détourna les yeux.
« Les bannières sont vraiment en mauvais état. Et les armoiries des Gwendel sont légèrement différentes. »
« Oui. L’étoile de Troiad a disparu. C’est le modèle utilisé il y a cinquante ans. Qui donc… »
Les nobles dames regardèrent avec étonnement le sceau sur son fond bleu. Un grand aigle doré affichait sa majesté, les serres aussi acérées que celles d’un lion.
Dans leurs souvenirs, les banquets de la famille Gwendel avaient été aussi dignes que splendides jusqu’à l’année précédente. Les bannières et les tapisseries étaient particulièrement remarquables ; on aurait dit qu’elles avaient été réalisées par des artisans si habiles que la famille royale aurait pu les solliciter.
Le modèle étant fixé, elles avaient supposé que chaque broderie se ressemblerait, à moins qu’un artisan exceptionnel ne l’ait réalisée. Pourtant, la famille Gwendel avait organisé des banquets somptueux sans faire appel à des talents extérieurs.
Tout, de la vaisselle aux fleurs qui décoraient les tables, s’accordait avec le thème et l’atmosphère du banquet. Pour une famille de haut rang, leurs réceptions affichaient un goût jeune et raffiné, dont les jeunes nobles dames parlaient aussi.
La famille Gwendel organisait relativement peu de banquets. Quand elle en donnait, il s’agissait de petites réceptions réservées à quelques familles proches d’elle ; les nobles qui recevaient une invitation étaient donc très peu nombreux.
C’était pourquoi les gens s’étaient habillés avec soin et avaient fait tout particulièrement l’effort de venir. Ils s’étaient préparés longtemps, car il était difficile d’obtenir une invitation. Pourtant…
Qu’est-ce que c’est que ça ?
C’était d’un ridicule et d’une puérilité risibles. Il s’agissait du banquet d’anniversaire de Lucrezia, le membre le plus âgé et le plus honoré de la famille, et pourtant pas une seule pièce de vaisselle n’allait avec les autres. Les tapisseries étaient absurdes, les nappes inadaptées. Même la robe de la maîtresse de maison était démodée.
Elle était clairement en soie coûteuse et ornée de gros bijoux, rien de plus. Pourtant, elle n’allait pas à Henrietta et lui donnait une allure maladroite. Tout cela ne pouvait sûrement pas être l’œuvre d’Henrietta. L’esclave avait dû manigancer quelque chose dans son dos.
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