Chapitre 27
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Fragments of Thorns and a Cradle ◈
Chapitre 27
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Avertissement : exploitation sexuelle et esclavage.
C’était une fille épouvantable. Si elle s’était élevée au-dessus de son rang, elle aurait dû avoir l’humilité de reprendre l’œuvre de sa prédécesseuse. Au lieu de cela, Henrietta semblait passer ses journées à chercher comment vaincre une esclave. Cette vue avait tant déplu à Lucrezia qu’elle s’était enfermée dans le château intérieur.
Chaque fois qu’Henrietta ouvrait la bouche, c’était pour parler de Marie.
« Mère, Marie, cette fille… »
« Cette fille a l’air de me mépriser. » « Elle sème le désordre à San Arzok et dit du mal de moi. » « Marie, cette fille, me manque de respect. » « Ce n’est pas normal. Mère doit intervenir. »
Ça n’en finissait pas. Lucrezia avait presque fini par croire que la jeune femme souffrait de délires.
Les rumeurs sur Marie n’étaient peut-être pas bonnes. Mais si Henrietta était assez colérique pour la tourmenter à cause de griefs imaginaires et mettre San Arzok sens dessus dessous, elle n’aurait au moins pas dû être si faible qu’elle ne pouvait pas s’occuper d’une simple esclave.
Comment Nestro avait-il élevé sa fille ? Si Henrietta s’indignait que Marie jouisse de luxes au-dessus de son rang, ne devrait-elle pas comprendre qu’elle-même bénéficiait d’une position et d’un luxe au-dessus de son rang, puisqu’elle était devenue maîtresse d’une grande maison noble où elle n’aurait jamais rêvé d’entrer en tant que fille d’une simple famille de chevaliers ?
Si Marie avait vraiment méprisé la maîtresse de maison et semé le désordre dans le château, Lucrezia serait intervenue. Si son mari ne parvenait pas à maîtriser une esclave parce qu’il la trouvait difficile à gérer, Lucrezia aurait agi, aussi pénible que cela eût été.
Mais Marie n’avait rien fait de mal. Ce n’était pas parce que Lucrezia favorisait une jeune fille qu’elle avait élevée auprès d’elle pendant si longtemps. Si elle convoquait Marie pour la réprimander, il fallait qu’elle eût quelque chose à lui reprocher.
« Pourquoi pleures-tu ? »
« P-Pour rien. »
Henrietta versa des larmes. Lucrezia baissa les yeux vers son visage sombre, mouillé de pleurs, puis détourna le regard.
Lucrezia ignorait ce qu’Henrietta espérait obtenir en pleurant, mais elle n’était pas un homme. Elle ne se laissait pas attendrir par des larmes au point de céder ce qu’il ne fallait pas céder. Pourtant, Henrietta continuait de pleurer.
Peut-être ne connaissait-elle pas sa belle-mère. Ou peut-être la connaissait-elle et ne pouvait-elle pas s’arrêter. Lucrezia observa la jeune femme, haletante et rouge. La façon dont Henrietta se mordait la lèvre, le visage crispé par le ressentiment, lui donnait l’air d’une enfant de quinze ou seize ans.
Une fois encore, Lucrezia sentit à quel point elle était à l’opposé de Marie. Marie avait un visage innocent, presque enfantin, et pourtant portait en elle l’abîme laissé par sa mère morte. Elle semblait être une vieille femme ayant avalé l’éternité. Nul besoin de chercher à la comprendre : Lucrezia voyait son angoisse muette dans ses yeux verts.
Mais Henrietta…
« C’est injuste. Moi, je… C’est injuste et mal. Vous ne devriez pas me traiter comme ça. Le marquis, et vous aussi, Mère… »
Lucrezia ne répondit pas. Henrietta se plaignit en pleurant, puis se mit à sangloter plus fort encore, avant de regarder Lucrezia. Comme celle-ci se contentait de l’observer, Henrietta poursuivit.
« Je suis la future épouse de San Arzok. Je suis la femme du marquis. Pourtant, tout le monde, tout le monde me traite… »
Henrietta s’interrompit et essuya ses larmes.
« Pourquoi le marquis ne m’aime-t-il pas ? Pourquoi n’aime-t-il que cette fille ? »
Henrietta murmura ces mots d’un air perplexe. Puis son visage rougit de colère. Lucrezia ne comprenait pas Henrietta.
« Tu n’aimes pas vivre ici ? Ça te déplaît que ton mari ait une autre femme ? »
« Ce n’est pas ça… »
« Mais c’est toi qui as choisi. »
« … »
« Je m’y étais opposée. »
Henrietta blêmit et se figea. Lucrezia n’éprouvait pas la moindre compassion pour sa belle-fille. Chaque fois qu’elle voyait des femmes en vouloir à leur mari de ne pas les regarder, de prendre des concubines tout en les délaissant, elle n’arrivait pas à les comprendre.
« Tu trouves qu’Endymion te traite mal ? Alors retourne chez toi. Vous n’avez pas d’enfants, ce mariage peut donc être annulé. Endymion ne t’a pas touchée, nous pouvons faire comme si rien ne s’était passé. »
« M-Mais, Mère… »
« Je ne peux pas rentrer. Je suis la fiancée des Gwendel… »
Henrietta remua les lèvres, l’air blessé. Lucrezia attendit, la fixant comme pour lui dire de parler si elle avait quelque chose à dire. Mais Henrietta ne fit qu’humidifier ses yeux et resta muette.
« Voilà. Tu ne retourneras pas chez toi. »
Lucrezia parla doucement. Henrietta trembla. Elle semblait vouloir protester, mais ne parvenait pas à desserrer les lèvres.
« Parce que tu aimes la vie que tu mènes en tant que maîtresse de San Arzok. C’est ce que tu voulais. Tu as épousé un homme de San Arzok contre mon avis parce que tu le voulais. »
« … »
« Les femmes qui épousent des chevaliers ont souvent des amants avec qui elles ne peuvent pas nouer de véritable lien conjugal. Même quand elles n’en ont pas, elles trouvent après leur mariage des hommes avec qui partager affection et compagnie. Elles choisissent délibérément cette liberté. Moi aussi, je l’ai fait. Je n’avais rien à regretter dans ce mariage. Alors je ne me sentais pas humiliée quand mon mari enfouissait son visage entre les cuisses d’une autre. »
« … »
« Je ne suis pas le genre de femme à sombrer dans le malheur parce que son mari raffole des femmes. Je ne suis pas venue ici pour mendier une miette d’affection à un homme aussi vulgaire. »
Henrietta la regarda les yeux pleins de larmes.
« N’étais-tu pas pareille ? N’as-tu pas accepté ce mariage parce que tu n’avais rien à regretter ? Tu as eu bien assez d’occasions de choisir un prétendant de ton rang. Le baron de Baljebur, par exemple ? J’ai entendu dire que c’était un jeune fonctionnaire prometteur. Sa famille était modeste, mais il avait suffisamment de fortune. On m’a dit qu’il était particulièrement dévoué à toi. Il y avait aussi deux jeunes hommes fortunés qui étaient épris de toi. »
« C’était… »
« C’étaient tous des nobles qui n’avaient pas le droit de prendre des concubines. Tu aurais été leur unique femme. »
Henrietta se mordit la lèvre. Lucrezia détourna les yeux de cette femme raidie par la rancœur. Elle connaissait bien le vicomte et la vicomtesse Nestro. Rien ne justifiait que leur fille soit devenue aussi sotte.
Il était stupide de se faire du mal en espérant ce qu’il ne fallait pas espérer.
Si on lui demandait s’il était mal pour une épouse de chercher l’affection de son mari, Lucrezia n’aurait rien à répondre. Mais Henrietta savait qu’il avait une autre femme et l’avait tout de même choisi pour mari. Que pouvait-on faire d’une situation qui existait depuis le début ?
Si Henrietta prétendait l’avoir épousé en espérant qu’après une brève histoire d’amour, il se consacrerait à leur foyer, c’était encore plus risible.
Les femmes qui ne supportaient pas les esclaves ne supportaient généralement pas leur existence même. Elles les fusillaient du regard pour le seul fait de respirer et ne pouvaient tolérer qu’elles mettent au monde des enfants dans leur maison.
Dans ce cas, elles n’auraient pas dû choisir un tel mariage.
Les fonctionnaires, qui ne risquaient pas de mourir sur un champ de bataille, n’avaient pas le droit de prendre des concubines. Il pouvait toujours y avoir une maîtresse, mais ce n’était pas la même chose qu’une concubine, et une épouse légitime pouvait en exiger le châtiment.
« Endymion ne t’aimera jamais. Il ne te donnera jamais son cœur. »
Lucrezia reprit la parole avant de se détourner.
« Alors, si vivre à ses côtés t’est insupportable, retourne chez toi dès maintenant. Je prendrai la responsabilité de mettre fin à ce mariage sans nuire à ta réputation ni à celle de ta famille. Je te le promets. Endymion comprendra lui aussi. »
« … »
« Si tu ne le souhaites pas, vis tranquillement. Ne te compare pas à une simple esclave. Même si cette fille te paraît plus belle et plus exceptionnelle que toi, elle n’est rien comparée à ce que tu possèdes. »
« … »
« Comme tu le sais, la beauté n’est pas une bénédiction pour une esclave. C’est un poison, rien de plus. Marie est une fille que tu devrais plaindre. »
Lucrezia pensa à Marie. Contrairement à Henrietta, qui avait un joli visage et une famille aisée, et qui avait grandi dans un foyer où elle ne manquait de rien, Marie était orpheline. Elle avait perdu ses parents. Sans la faveur de son maître, elle devrait peut-être écarter les jambes dans la rue pour nourrir ses enfants encore en vie.
Éprouver de l’infériorité et de la jalousie envers une fille qui passerait sa vie rongée par l’angoisse et la solitude était stupide. Lucrezia ne le disait pas pour faire des reproches à Henrietta, mais le pensait sincèrement. Henrietta devrait plaindre Marie.
« C’est la meilleure voie pour toi. Même si elle te déplaît et te dégoûte, elle ne te dépassera jamais. Ne sème plus le désordre à San Arzok comme ça. »
« Je… »
« Tu ne me croiras peut-être pas, mais j’espère que tu seras heureuse ici. J’espère que tu seras fière de ta noblesse. »
« … »
« Le sentiment d’infériorité et la jalousie rendent malheureux sans fin. Et si la personne à qui tu te compares est une fille très en dessous de toi, ce sera insupportable. »
« Je comprends ce que vous voulez dire. »
« Alors tant mieux. »
Lucrezia jeta un coup d’œil à Henrietta, qui hocha la tête d’un air absent, puis se détourna.
« Tu finiras de préparer le banquet. »
« Oui. »
Elle laissa Henrietta essuyer ses joues mouillées et sortit de la chambre.
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