Chapitre 24
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Fragments d’épines et berceau ◈
Chapitre 24
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Avertissement : deuil ; maltraitance infantile ; violences conjugales ; violences physiques ; pensées suicidaires ou automutilation.
Il était très tôt.
L’atmosphère était sinistre et oppressante. Marie ne s’était même pas rendu compte que quelqu’un lui tenait la main.
Dans son rêve, elle pleurait dans les bras de son père. Puis Agnes la secoua pour la réveiller.
Marie crut qu’elle rêvait encore et pleura sans s’arrêter avant d’enlacer sa mère.
Agnes ne dit rien. Elle emporta Marie hors de la chambre.
Le sol du couloir était froid sous ses pieds.
Au bout de l’interminable couloir, elles arrivèrent au vaste jardin vitré. Agnes s’arrêta un instant et le contempla.
Marie se réveilla tout à fait et regarda sa mère.
Sa mère semblait absente, mais son visage était limpide comme du verre.
Marie observa ce visage pâle, qui semblait prêt à se fondre dans l’obscurité, et perçut derrière elles un léger froissement.
Elle commençait à se retourner quand on lui saisit de nouveau le poignet.
Sans un mot, Agnes l’emmena au bord du lac.
La surface calme et verte s’étendait comme un réservoir.
« Marie… »
« Mère. »
« Mon bébé. »
Agnes s’accroupit et attira Marie contre elle.
Marie se frotta les paupières humides et renifla.
Agnes l’embrassa sur la joue comme elle l’avait toujours fait et lui murmura qu’elle l’aimait.
« Depuis que tu es entrée dans mon ventre, tu portes un nom béni. Ma vie s’est accomplie parce que je t’ai aimée. Elle a enfin eu un sens. Elle a enfin eu de la valeur. Toi, toi… »
« Mon bébé. Tu es mon trésor. Et moi… »
Agnes embrassa Marie sur le front, le visage empreint de douleur.
Elle la serra longtemps contre elle, puis se releva.
« Je ne peux pas te laisser derrière moi. Je ne peux pas te regarder te faire briser. Je ne peux pas te laisser devenir comme moi… »
« … »
« Allons voir ton père. »
Agnes saisit de nouveau le poignet de Marie.
Marie fixa sa mère sans comprendre, puis se mit à la suivre dans le lac.
« Lâche sa main ! »
C’était une voix de jeune garçon.
Avant que Marie ait pu se retourner, un garçon se rua sur elle et l’arracha à Agnes.
Il était trop rapide et trop fort pour qu’Agnes puisse résister.
Marie tomba dans la boue.
Endymion la souleva aussitôt et la serra dans ses bras.
« Elle est à moi. »
Agnes fixa Endymion.
Marie se débattit pour le repousser, mais Endymion la serra plus fort et parla froidement.
« Si tu veux mourir, meurs seule. »
Les yeux d’Agnes, limpides et froids comme des cristaux de glace, se posèrent sur Marie dans les bras d’Endymion.
Marie sanglota et tenta de courir vers sa mère.
Endymion lui murmura à l’oreille, assez bas pour qu’elle seule l’entende :
« Vis avec moi. Je prendrai soin de toi. »
Agnes avait-elle entendu ?
Elle se détourna.
Ses pieds immobiles l’emportèrent dans le lac.
Un croissant de lune pâle répandait sa lumière sur son corps frêle.
Marie sanglota et chercha sa mère des yeux tandis que le lac l’engloutissait.
« Maman. Maman… »
Endymion serra contre lui Marie, qui tremblait et se débattait, puis reprit le chemin par lequel ils étaient venus.
Les paroles qu’Agnes avait prononcées avant de fuir tournaient dans son esprit. Dans ses souvenirs confus, des blessures vives pesaient sur lui comme un presse-papiers.
Agnes était morte parce que son père l’avait trahie.
Parce que Randolph avait trahi sa confiance et abandonné le dévouement qu’elle lui vouait.
Il ne pouvait pas avoir deux choses à la fois. Il avait dû renoncer à l’une d’elles, mais Randolph avait trahi la foi d’Agnes pour obtenir un héritier légitime.
Mais Endymion…
Il caressa le dos maigre de Marie.
Ils regagnèrent la chambre et attendirent le matin.
Marie eut de la fièvre.
Endymion resta près de son lit et entendit les cris de son père.
Les hurlements qui secouaient tout San Arzok ressemblaient aux cris d’un démon qu’on éventrait vivant.
En suivant les traces d’Agnes, Randolph atteignit le lac et découvrit son corps flottant à la surface.
Il hurla comme un fou.
Tout son corps était secoué de convulsions tandis qu’il tentait de la ramener à la vie. Il essayait d’insuffler de l’air dans les poumons d’une femme déjà morte.
Il avait l’air d’un homme qui avait perdu la raison.
« Votre Excellence, je vous en prie, reprenez-vous. Agnes est… »
Même lorsque le grand intendant se précipita pour l’arrêter, Randolph s’accrocha au corps sans vie d’Agnes pendant près de deux heures.
Fou de rage, il trancha la gorge du grand intendant qui tentait de le maîtriser.
Quand l’intendant s’effondra, la main pressée contre sa gorge ensanglantée, les servantes poussèrent des cris et coururent chercher Lucrezia.
La situation était devenue trop grave pour qu’elle puisse l’ignorer.
Elle envoya l’intendant blessé à l’infirmerie et ordonna à ses chevaliers :
« Maîtrisez le marquis et enfermez-le dans sa chambre. »
Ce n’était pas un ordre que l’on donnait habituellement aux chevaliers du marquis.
Mais ils ne pouvaient pas laisser sans surveillance un marquis qui avait perdu la raison et s’en prenait aux gens du château. Et celle qui donnait l’ordre était la marquise, qui pouvait agir au nom du marquis.
Les chevaliers servants n’eurent d’autre choix que de le maîtriser.
Deux d’entre eux moururent. Trois furent grièvement blessés.
Enfin, le marquis fut vaincu et enfermé dans sa chambre.
Les habitants de San Arzok crurent alors qu’il ne retrouverait jamais la raison.
Lucrezia le pensa aussi.
Après avoir fait ligoter son mari dans sa chambre, elle se rendit auprès du corps d’Agnes.
Blessé et enfermé, Randolph donnait des coups de pied dans la porte de sa chambre et hurlait des insultes. Avec le temps, il se mit à supplier Lucrezia.
« Je t’en prie. Je t’en prie, rends-moi Agnes, Lucrezia. Rends-moi Agnes. Agnes, elle seule. Agnes, rien qu’Agnes… »
« … »
« Elle ne peut pas vivre sans moi. »
Non, Randolph. C’est toi qui ne peux pas vivre sans Agnes.
Lucrezia détourna les yeux de la porte de la chambre, qui tremblait comme si elle allait céder.
Elle fixa le corps d’Agnes.
« Je vous en prie, ayez pitié, Madame la Marquise. »
La veille, Agnes s’était agenouillée devant elle pour la supplier.
Lucrezia avait regardé par la fenêtre plutôt que de la regarder, elle.
Elle savait ce qu’Agnes entendait par pitié.
La mort.
Agnes voulait rejoindre l’au-delà, où l’attendaient son mari et son amant défunt.
Lucrezia avait détourné les yeux de cette femme qui la suppliait de la laisser mourir, dans un état pire que celui d’une prostituée de bordel.
Aussi loin qu’elle se souvînt, Agnes s’était toujours agenouillée à ses pieds pour lui demander de l’aide.
Et Lucrezia avait toujours détourné les yeux.
Elle n’avait aucune raison d’aider Agnes. Cela ne lui apporterait rien.
Agnes semblait le savoir. Ses lèvres sèches bougèrent.
« Je ne vous serai plus d’aucune utilité, Madame. Ma survie ne vous apportera rien. »
C’était vrai.
Randolph était devenu complètement fou.
Et Lucrezia n’avait plus besoin de lui.
Avant la fuite d’Agnes, il avait réclamé le divorce. Quand Lucrezia avait refusé, il l’avait menacée en évoquant son enfant illégitime et l’avait intimidée en provoquant sans cesse des conflits avec Durak.
Elle avait tenu cinq ans parce qu’Endymion était là. Parce qu’Endymion, qui pouvait remplacer Randolph quand celui-ci errait hors du château, était resté à l’intérieur.
C’était pour cela qu’elle avait survécu cinq ans.
Mais elle ne pouvait plus tenir.
Comme Agnes l’avait dit, la survie d’Agnes ne profitait pas à Lucrezia.
Lucrezia n’avait pas l’intention de divorcer de Randolph.
Randolph croyait qu’en divorçant de Lucrezia, Agnes poserait de nouveau les yeux sur lui.
C’était pour cela qu’il l’avait cherchée et avait rêvé de tout recommencer.
Si Agnes ne pouvait pas devenir marquise, il trouverait une maison noble respectable et l’y ferait inscrire.
Il semblait même vouloir se rendre dans la maison de la famille d’Agnes, avec laquelle elle s’entendait mal, pour exiger qu’on inscrive son nom au registre familial de l’épouse légitime.
Il était vraiment ridicule.
Comme toujours, Lucrezia trouvait Randolph plus répugnant qu’Agnes.
« Très bien. »
« Merci, Madame. Je n’oublierai jamais votre bonté. »
Agnes eut un faible sourire.
Alors que Lucrezia se détournait, Agnes la retint de nouveau.
« Puis-je vous demander encore une chose ? »
Sa voix tremblait, humide de larmes, pitoyable.
« Si je n’arrive pas à emmener Marie avec moi… veillez sur elle, je vous en prie. »
Agnes sanglota doucement.
Lucrezia la regarda longuement. Sans hocher la tête, elle se détourna.
Une fois sortie de la chambre, elle entendit les sanglots désespérés d’Agnes s’amplifier.
Pendant l’absence de Randolph, Lucrezia fit en sorte que les serviteurs éloignent les gardes de leurs postes.
« Pauvre petite. »
C’était la première fois que Lucrezia voyait un corps noyé.
Elle avait déjà vu un corps décapité, le cou séparé du torse, mais jamais celui d’une personne noyée.
Comment pouvait-on partir avec une telle beauté ?
Elle l’ignorait.
Mais Agnes était toujours belle. Elle ne semblait pas si différente de ce qu’elle était de son vivant.
Son petit corps frêle faisait peine à voir.
Lucrezia demanda à un entrepreneur de pompes funèbres de préparer le corps et fit arranger un cercueil.
Agnes reposerait au cimetière familial des Gwendel.
Même morte, elle était une femme des Gwendel et une habitante de San Arzok. C’était ce qui convenait.
Les funérailles eurent lieu rapidement.
Seuls le frère d’Agnes, issu de sa famille de naissance, et Lucrezia y assistèrent.
Marie, la fille d’Agnes, était alitée, fiévreuse.
Quant à Randolph…
« Agnes ! Agnes ! »
À l’extérieur de la chapelle, un homme, devenu maigre comme un squelette en quelques jours à peine, criait son nom.
Il était couvert de sang, comme s’il avait tué quelqu’un d’autre.
Sans froncer les sourcils, Lucrezia fit signe aux chevaliers.
Ils hésitèrent, puis s’approchèrent de lui.
Randolph grinça des dents, le regard brûlant.
La lutte devant la chapelle se poursuivit sans relâche. Le prêtre qui célébrait les funérailles observait la scène avec inquiétude.
Lucrezia lui ordonna de continuer et se mit à prier.
Pendant qu’on refermait le cercueil d’Agnes, Randolph continua de hurler et de maudire tout le monde.
Le spectacle était misérable et vain.
Peu après, on retrouva le corps du marquis dans le lac qui avait englouti Agnes.
Ce jour-là, Marie ouvrit les yeux.
Tout était fini.
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