Chapitre 21
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Fragments d’épines et berceau ◈
Chapitre 21
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Avertissement de contenu : violences domestiques ; violences physiques ; menaces de violence.
Lucrezia observa son mari.
Rien ne s’était passé qui aurait dû le mettre dans une telle colère. À sa connaissance, Agnes n’avait écarté les jambes pour personne d’autre que Randolph. Quelques bouquets et couronnes ne faisaient que prouver l’amour qu’Agnes éprouvait pour lui.
« Je vais le tuer. Je vais l’écorcher vif et lui arracher les tripes… »
« Arrête. »
Randolph détourna les yeux des fleurs bleues écrasées. Sa respiration était rauque.
Ses yeux meurtriers croisèrent ceux de Lucrezia.
Ce n’étaient pas les yeux d’un mari regardant sa femme. Ni ceux d’un homme regardant une femme.
Lucrezia était habituée à ce regard.
Même quand Randolph la prenait dans ses bras, il ne la regardait jamais comme une femme. C’était pour cela qu’elle n’en avait pas été une pour lui, cette nuit-là non plus.
Mais cela ne l’avait jamais blessée.
Elle ne l’avait pas épousé pour qu’il la désire. S’il avait éprouvé pour elle des sentiments amoureux, elle en aurait été bien plus mal à l’aise. Elle aurait peut-être même entièrement remis ce mariage en question.
Malgré son amant, Lucrezia ne supportait pas l’amour aveugle d’un homme qu’elle n’aimait pas.
Alors, cela n’avait pas d’importance.
Cette nuit-là, Randolph avait dû concevoir un enfant dans son ventre, alors il avait contraint son corps à s’exécuter. Il l’avait pénétrée parce qu’il devait aller jusqu’au bout.
Mais cet événement avait dû être terriblement douloureux pour Agnes.
Lucrezia ne comprenait pas Agnes.
Elle ne comprenait pas Randolph non plus. Agnes lui était tout aussi incompréhensible. Encombrante et gênante.
Pourtant, San Arzok ne pouvait fonctionner correctement qu’à condition qu’Agnes reste. Elle tenait Randolph en bride.
Seule Agnes pouvait ramener Randolph à la raison.
Du moins jusqu’à ce qu’Endymion soit en âge de diriger la famille, Agnes devait rester ici.
Et ensuite…
Une fois Endymion devenu adulte, Lucrezia se moquait de ce qui arriverait. Qu’Agnes demeure liée à Randolph ou qu’elle disparaisse là où ses pas la mèneraient ne la concernait pas.
Malgré tout, Agnes était à plaindre.
Ne pas la comprendre ne signifiait pas que Lucrezia n’avait pas de peine pour elle. Agnes était douce, tendre et ignorait la méchanceté. Les gens comme elle étaient rares.
Lucrezia avait compris dès leur première rencontre qu’Agnes était une enfant à plaindre.
Agnes éprouvait de l’affection et de l’admiration pour Lucrezia, mais aussi de la jalousie. Lucrezia le savait.
Agnes avait souffert sans fin de ne pouvoir obtenir ce qu’elle désirait, puis elle avait semblé trouver un certain équilibre après avoir eu un enfant.
Si Randolph avait été meilleur, s’il avait eu ne serait-ce qu’un peu de sens moral, Agnes aurait peut-être été heureuse.
Alors, peut-être qu’aucun d’eux n’aurait été malheureux.
Lucrezia songea à l’enfant mort d’Agnes.
C’était triste qu’il soit mort. Mais Endymion devait passer avant tout, et c’était normal.
Que Randolph ait favorisé Endymion au détriment de l’enfant d’Agnes ou non, il n’avait pas eu le choix : il devait se consacrer à la maladie d’Endymion. La mort de Lucian était tragique, mais Agnes devait comprendre que l’héritier légitime passerait toujours en premier.
Mais…
« Putain de… »
Randolph tremblait, la respiration rauque.
Randolph croyait qu’après la mort de Lucian, Agnes avait cessé de l’aimer.
Lucrezia voyait les choses autrement.
Elle croyait que leur relation avait commencé à se dégrader lorsque Randolph l’avait épousée.
Et elle pensait que cela était arrivé parce que Randolph avait fait oublier à Agnes quelle était sa place.
« Qu’est-ce que tu attends là à tourner autour du pot ? »
Sa question était glaciale.
Lucrezia ne parut pas surprise.
« Je suis contrariée par les meubles que tu as détruits. Mon père nous les a tous offerts pour le mariage. »
« Ha. »
Randolph eut un rire incrédule.
« Reprends-toi, Randolph. »
« La ferme et dégage. Va sucer la bite de ce bâtard de Turkis. »
Il ricana.
« Ah. Tu ne peux peut-être plus le faire avec ta bouche, maintenant que tu as un enfant dans le ventre. »
Le sourcil de Lucrezia tressaillit.
Randolph éclata de rire, les épaules secouées.
Lucrezia se mordit violemment la lèvre pour ne pas tomber dans le piège.
Malgré tout, Randolph lui avait trouvé une villa où elle pourrait se reposer confortablement pendant sa grossesse. Il lui avait dit que si elle ne voulait pas y rester, elle pouvait retourner dans sa maison familiale pour accoucher.
Il l’aidait à éviter les ragots et l’attention du public.
L’enfant ne serait pas élevé à San Arzok, mais au moins, il ne serait pas négligé comme celui d’Agnes. À naître, il avait un père plus fiable et attentionné que le marquis. Lucrezia aimait elle aussi cet enfant ; il grandirait donc dans bien plus de confort et d’affection que celui d’Agnes.
« Sors. »
Un frisson la parcourut, comme si un vent glacial venait de souffler.
« … N’oublie pas qu’Agnes est enceinte. »
« Ne parle pas de ma femme. Je ne t’en ai jamais donné la permission. »
Randolph secoua la tête.
Lucrezia se détourna.
Ce n’était pas une question d’insultes. Il était trop furieux pour entendre raison.
Randolph détourna les yeux de la femme qui quittait son cabinet.
La trahison faisait trop mal.
Il n’arrivait pas à croire qu’une chose qu’il n’avait vue que dans ses rêves se soit produite pour de vrai.
Comment Agnes pouvait-elle aimer un autre homme ?
Jusqu’où était-elle allée avec lui ? Ce n’était qu’un jardinier. Avait-elle pu être séduite par un homme pareil et lui sourire comme elle ne l’avait jamais fait avec Randolph ?
Il n’arrivait plus à respirer.
Sa poitrine le brûlait. Il s’agrippa sous le sternum et hurla.
Avait-il déjà été aussi furieux ? Avait-il déjà laissé éclater une telle rage ?
« Ha… ha… »
Ses genoux fléchirent et il prit appui sur le sol.
Ses affaires ne périclitaient pas. Il n’avait pas subi de défaite écrasante à la guerre. Au contraire, l’entreprise familiale prospérait exactement comme prévu.
Et pourtant, tout cela ne concernait qu’une esclave.
« Il est difficile de dire qu’elle vous a trahi. Quant à savoir si elle a donné son cœur… il reste des choses à vérifier. »
Parlaient-ils de son corps ?
Comme il n’y avait aucune preuve qu’elle avait couché avec le jardinier, il était censé laisser tomber ?
« Ha ha. »
Son visage se déforma.
Cette pensée le fit rire. Il voulait enfoncer son épée dans le ventre de l’homme qui osait appeler de tels propos des conseils.
« Amenez-moi Agnes. »
Il appela un domestique qui se tenait devant son cabinet.
Le domestique s’inclina profondément et s’en alla.
Randolph baissa les yeux vers le dos de sa main ensanglantée. La peau en avait été arrachée, et elle tremblait encore.
Agnes était entravée.
Chaque fois qu’elle se tournait ou tentait de se relever, les chaînes autour de son cou tintaient.
Elle les regarda, puis observa l’aube se lever.
San Arzok était toujours silencieuse.
Pour une raison qu’elle ignorait, Randolph l’avait attachée au montant du lit comme un chien, puis n’était pas revenu.
Lucrezia restait aussi silencieuse que d’habitude. Les gens du château détournaient les yeux de tout ce qui arrivait à Agnes.
Ce jour-là, sa mort n’aurait surpris personne.
Grincement.
Agnes entendit la porte de la chambre s’ouvrir.
Ce n’était pas Randolph.
Elle ne se leva pas. Au contraire, elle ferma les yeux.
Une petite main la tapota bientôt.
« Mangez. »
Agnes ouvrit les yeux.
Le jeune fils du marquis et de Lucrezia se tenait devant elle.
Il avait peut-être compris qu’on n’avait rien donné à manger à une femme enceinte de toute la journée. Il tenait un petit plateau.
Elle baissa les yeux vers celui-ci.
Sur le plateau de bois se trouvaient un bol de gruau et quelques morceaux de fruit.
« Vous portez un enfant. »
Agnes leva les yeux vers lui.
Dans la faible lumière de l’aube, l’enfant angélique lui apparut flou.
« C’est une fille ? »
« Je ne sais pas. »
Agnes secoua la tête.
Le garçon ne dit rien d’autre. Son regard s’attarda sur la chaîne autour de son cou, pareille à une laisse de chien.
Agnes l’observa.
Il était petit et mignon, mais lorsqu’il serait devenu un homme au corps robuste, assez fort pour partir à la guerre comme Randolph, il aurait lui aussi une esclave.
Quand elle désobéirait, il l’attacherait au montant d’un lit comme un chien. Quand elle se comporterait bien, il l’embrasserait et lui murmurerait qu’il l’aimait.
Jusqu’à son mariage, il se laisserait aller à une passion brûlante, comme si cet amour était le seul au monde. Puis il ferait venir une épouse convenable, tandis que la femme qu’il avait aimée le temps d’une saison pourrirait dans une arrière-chambre.
Comme Agnes.
Oui. Il mènerait exactement ce genre de vie.
Son regard se durcit peu à peu.
« J’ai mal au cou. Pourriez-vous détacher ça ? »
« Non. »
« L’enfant que je porte souffre. »
« Toujours non. »
« Jeune maître. »
« Vous avez trahi Père. »
« Je ne l’ai pas trahi. »
« Vous êtes la femme de Père. Mais vous en avez aimé un autre. »
Le visage d’Agnes s’empourpra.
Elle pinça les lèvres et foudroya l’enfant du regard.
Endymion resta calme.
« Qui j’aime, cela ne regarde que moi. »
Endymion ne répondit pas. Il observa Agnes sans la moindre émotion.
« Ton père m’a trahie, lui aussi. Il faisait comme si j’étais tout pour lui, puis il a épousé ta mère et t’a eu. Sais-tu combien j’ai pleuré quand ton père est entré dans la chambre nuptiale de ta mère pour te concevoir ? »
« … »
« J’ai cru que le ciel me tombait sur la tête. »
Dans mon monde, il n’y avait personne d’autre que ton père. Je ne voulais pas qu’il en soit ainsi, mais mon monde était tout entier rempli de lui.
Les larmes d’Agnes coulèrent.
Elle baissa la tête, car elle ne voulait pas qu’il la voie pleurer.
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