Chapitre 20
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Fragments of Thorns and a Cradle ◈
Chapitre 20
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Avertissement de contenu : deuil ; violences conjugales ; violences physiques ; exploitation sexuelle et esclavage.
Un jour, un mot et un flacon en verre apparurent sur la commode dont elle se servait souvent.
<J’espère que cela pourra vous apporter un peu de réconfort.>
Au début, elle crut qu’une servante l’avait laissé là. Puis elle lut le mot.
Les servantes de San Arzok ne l’appelaient pas madame.
Gregory.
Ils n’avaient même jamais vraiment échangé leurs noms. Pourtant, Agnes avait pleuré devant lui et ri avec lui.
Elle ne savait pas si elle devait pleurer ou rire, à présent.
Son cœur, qu’elle croyait depuis longtemps ratatiné et tordu, se réchauffa comme une chair gelée qui dégèle dans de l’eau chaude.
Des larmes lui montèrent aux yeux.
Agnes regarda le flacon, différent de celui qu’avait laissé son fils.
Des cailloux colorés. Des anémones violettes et des jonquilles.
Ses doigts tremblèrent tandis qu’elle effleurait le verre.
Elle se mordit violemment la lèvre pour retenir tout son, puis ravala ses sanglots.
Elle voulait le voir.
Cet homme.
Le jeune homme qui ressemblait à son fils.
Ses yeux innocents et juvéniles, son sourire lui manquaient.
Elle serra le flacon contre elle comme si elle tenait un enfant dans ses bras.
Dans sa vision brouillée, son fils mort lui apparut, puis l’homme qui lui ressemblait.
Et Agnes retomba amoureuse.
Gregory lui avait raconté qu’il avait passé son enfance dans le sud.
Au printemps de ses douze ans, son père était mort et il était venu dans l’ouest, à Gwendel, avec sa mère. Mais celle-ci s’était remariée peu après, et ils n’avaient plus pu vivre ensemble. Elle l’avait donc confié à son frère, l’oncle maternel de Gregory, qui était le jardinier de San Arzok.
C’était une histoire douce-amère.
Pourtant, Gregory restait joyeux et enjoué chaque fois qu’il évoquait son passé. Toutes ses histoires intéressaient Agnes.
Gregory était bon et plein de vie.
Il la traitait comme une noble. Parfois, avec l’air timide d’un jeune homme amoureux, il lui apportait des bouquets.
Elle tomba amoureuse à une vitesse incroyable.
Elle avait perdu son enfant et tant souffert entre les mains de Randolph. Pouvait-elle vraiment aimer un autre homme, quelqu’un du même sexe que Randolph ?
Elle n’y pouvait rien.
Agnes n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi gentil que Gregory. Personne, quel que soit son rang, n’avait jamais écouté ses paroles ni posé sur elle un regard dépourvu de mépris ou de pitié.
Hommes et femmes la détestaient tout autant.
Comme Lucian, Agnes était une femme que l’on haïssait pour le simple fait d’exister. Comme tant de femmes nées illégitimes et contraintes de vivre en concubines, elle était en butte au mépris.
Il était donc tout naturel qu’Agnes tombât amoureuse de Gregory.
« … Quand nous aurons un enfant, je veux fabriquer la balançoire moi-même. Je ne suis pas douée pour les travaux des champs, mais je sais faire des meubles. »
« Greg s’y connaît aussi en jardinage. Pourquoi ne pourrais-tu pas cultiver la terre ? »
« Ha ha. Les fleurs et les cultures, ce n’est pas pareil, Agnes. »
Gregory rit doucement de l’autre côté de la fenêtre.
Comme d’habitude, il portait son chapeau de paille et tenait son sac de travail. Il avait prétexté auprès de son collègue de chambre qu’il allait s’occuper du jardin de bon matin, puis était venu la voir.
Agnes le retrouvait en secret chaque matin, pendant que Randolph vaquait à ses affaires.
Randolph se levait à six heures, prenait son petit-déjeuner, puis inspectait son domaine. Ensuite, il recevait ses vassaux et discutait des affaires de Gwendel avec eux.
À moins de partir en guerre, il répétait cette routine en toute saison. Les affaires et la guerre ne le lassaient jamais.
Agnes attendait avec impatience qu’il quitte la chambre, puis courait à la fenêtre retrouver Gregory.
Gregory arrivait exactement dix minutes après que Randolph avait quitté son bureau. Pour signaler sa présence, il lançait contre la fenêtre un petit caillou à peine plus gros qu’un grain de sable.
C’était le moment qu’Agnes préférait.
Son cœur battait la chamade. Même lorsqu’elle avait été éperdument amoureuse de Randolph, elle n’avait jamais éprouvé une nausée aussi grisante.
Elle était alors plus heureuse qu’à n’importe quel autre moment, plus heureuse même qu’à l’époque où Lucian était encore en vie. Plus heureuse que lorsqu’elle et Randolph étaient amants.
Gregory était la première douceur qu’elle eût jamais goûtée dans sa vie.
Même sa mère défunte n’avait jamais été aussi tendre avec elle.
Peu de gens avaient traité Agnes avec chaleur. À San Arzok, on lui lançait des regards noirs rien que parce qu’elle respirait. Même lorsqu’elle faisait l’amour avec Randolph, elle était intimidée par lui et ses chevaliers.
Mais Gregory…
« Tu y arriveras quand même. Tu prends soin de tout ce qui t’entoure. »
Chaque jour, pendant une heure, il semblait lui insuffler la vie.
Gregory avait le pouvoir de faire revivre tout ce que ses mains touchaient.
Au murmure d’Agnes, Gregory cessa de sourire et leva les yeux vers elle.
La femme au petit visage pâle le regardait avec tristesse.
« Agnes… »
Il avait le cœur serré.
Quoi qu’il fasse, Agnes ne retrouvait jamais la vitalité qu’elle avait autrefois. Il l’observait depuis son arrivée à San Arzok, où elle s’était installée comme concubine du duc.
Les gens l’insultaient sans hésiter sous prétexte qu’elle était une esclave.
Pour Gregory, elle n’était qu’une jeune fille qui n’avait pas encore tout à fait perdu les traits de l’adolescence. On disait qu’elle avait séduit le marquis grâce au visage irrésistible hérité de sa mère. Sans la moindre honte, ils prétendaient attendre de voir quand elle chuterait, sous prétexte qu’elle convoitait la place d’une marquise qui n’existait même pas encore.
Gregory ne comprenait pas ce qu’elle avait pu faire pour mériter tant de condamnation.
Agnes n’était qu’une pauvre fille.
Une jeune fille qui avait fui sa maison parce qu’elle refusait de devenir la troisième ou la quatrième épouse d’un vieil homme dont les enfants avaient plus de quarante ans. Une fille qui n’avait personne en qui avoir confiance, hormis l’homme qui lui murmurait des mots d’amour.
Et cet homme s’était marié et avait eu un enfant peu après.
Sans le marquis, personne à San Arzok ne veillerait sur elle.
Et à présent, même sa relation avec le marquis allait mal.
Chaque fois qu’Agnes lui adressait un faible sourire, Gregory avait l’impression qu’il allait pleurer. En même temps, son cœur s’emballait lorsqu’elle relevait les commissures des lèvres en voyant le bouquet qu’il lui avait apporté.
« Tu sais… »
Agnes baissait les yeux vers le bouquet de giroflées bleues qu’il lui tendait.
Gregory passa sa langue sur ses lèvres sèches.
Il ignorait s’il avait pitié d’elle ou s’il l’aimait. Mais quand elle souffrait, il avait mal à la poitrine. Quand elle souriait, son cœur s’affolait.
Les autres ne se rappelaient que son beau visage. Lui, c’était son sourire qu’il gardait en mémoire. Ce sourire innocent et juvénile était tout pour lui.
Il n’arrivait toujours pas à oublier qu’il avait appris la mort de l’enfant d’Agnes. Il ne pouvait imaginer l’ampleur de sa douleur.
« Je veux fabriquer une balançoire pour l’enfant d’Agnes. »
Il ne savait pas ce qu’il racontait.
« Greg. »
« Je veux dire… »
Son visage s’empourpra.
Agnes, qui regardait les fleurs, leva les yeux vers lui.
Gregory rassembla son courage et prononça les mots qu’il gardait en lui.
« Je veux te protéger. »
Les muscles sous ses yeux tremblaient violemment.
Il balbutia, sans savoir ce qu’il venait de dire, puis releva la tête.
« Agnes. »
Elle pleurait.
Pris au dépourvu, Gregory essuya ses joues.
Au contact de sa main, Agnes se mit à pleurer davantage. Elle luttait contre ses larmes pour ne pas laisser échapper un sanglot, de peur que quelqu’un ne l’entende.
Il avait l’impression que sa poitrine se déchirait.
« Je suis désolé. Je suis désolé. »
« Non. Non, Greg… »
Agnes secoua la tête.
Lorsqu’elle esquissa un faible sourire, Gregory sourit avec elle.
Il se dit que ses aveux l’avaient peut-être touchée. Il se demanda si elle ressentait la même chose.
Puis il entendit des pas feutrés.
Le son le glaça, comme si on lui avait arraché les oreilles.
La porte ne s’était pas ouverte. Comment était-il entré ?
Il n’eut pas le temps de paniquer.
Agnes comprit instinctivement qu’il s’agissait du marquis. Elle referma vivement la fenêtre et poussa Gregory à fuir.
Mais le marquis fut plus rapide.
Sans montrer la moindre surprise, il saisit Agnes par les cheveux et la projeta sur le lit.
Gregory s’enfuit en tremblant, incapable de crier.
Il imagina la femme qui endurait tout cela à l’intérieur.
Ses jambes tremblaient, mais il n’avait pas d’autre choix.
Alors qu’il reculait devant la cruauté qui se déchaînait derrière la fenêtre, les chevaliers du marquis s’approchèrent.
Gregory s’enfuit par réflexe.
Il ne pouvait pas rester là.
Le marquis avait-il déjà réagi avec une telle violence ? Gregory se rappela le regard qu’il avait posé sur sa femme.
S’il se faisait prendre, il subirait un sort si terrible que la mort lui semblerait clémente.
Il échappa aux hommes qui le poursuivaient, escalada le mur et s’enfuit.
Randolph semblait trembler.
Non. Il était livide, figé comme un homme si furieux qu’il en avait dépassé la colère pour sombrer dans la peur, et fixait les fleurs bleues éparpillées sur le sol.
Lucrezia le regardait détruire tout ce qui lui tombait sous la main.
Il semblait avoir réellement perdu la raison.
D’ordinaire, elle aurait peut-être dit quelque chose, mais aujourd’hui, elle n’arrivait pas à ouvrir la bouche.
Elle voulait désespérément partir, mais elle pensait qu’Agnes ne survivrait peut-être pas si Lucrezia ne restait pas.
Bien sûr, elle ne pouvait pas rendre sain d’esprit Randolph, devenu fou.
Mais Lucrezia était la fille du duc Durak. Avant de devenir la maîtresse de San Arzok, elle avait été la seule femme que Randolph n’avait pas pu soumettre par son autorité.
Elle pouvait servir de bouclier à Agnes.
Mais à présent…
« Toi, espèce de sale garce ! Sale garce ! Comment oses-tu ? Comment oses-tu… me trahir ! »
Il renversa un bureau, puis le piétina et le fracassa à coups de pied jusqu’à ce qu’il se fende en deux dans un craquement.
Lucrezia le regarda.
Ses yeux, toujours si calmes et si beaux, s’étaient affolés. C’en était assez pour la laisser sans voix.
Randolph avait toujours été fou d’Agnes. Mais ce qui s’était passé ces derniers mois ne pouvait s’expliquer en disant simplement qu’il était fou.
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