Chapitre 19
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Fragments de ronces et un berceau ◈
Chapitre 19
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Avertissement de contenu : deuil ; violences conjugales ; violences physiques ; coercition ou agression sexuelle ; exploitation sexuelle et esclavage.
Gregory Ronin était jardinier à San Arzok.
Il n’avait pas encore assez de talent pour se prétendre véritable jardinier, mais cinq ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait repris le travail de son oncle maternel. Il décida qu’il pouvait désormais se considérer comme tel.
Bien sûr, il manquait encore d’expérience. Il ne connaissait pas les arbres d’ornement aussi bien que son oncle. Il lui restait beaucoup à apprendre sur l’aménagement paysager : comment disposer les plantes sans gâcher la vue, comment faire cohabiter les arbres en harmonie.
Un jour, la pluie tomba dès l’aube.
Greg se leva tôt et se mit au travail. Il coupa les branches malades, répandit de la terre fraîche, planta les fleurs et les arbres que le marquis aimait voir pousser au fil des saisons, puis répara les murs extérieurs de la serre.
Depuis la mort de son oncle, il était très occupé.
S’il voulait éviter de travailler la nuit, il devait commencer à l’aube. Il passa sur son épaule un sac contenant une pelle et une pioche, puis entra dans la serre.
San Arzok comptait de nombreux jardins, mais la serre était le plus exotique et le plus beau d’entre eux.
Comme elle faisait la fierté du marquis, Gregory en prenait soin de tout son cœur.
« Euh… Il y a quelqu’un ? »
Il venait d’entrer et de poser son sac lorsqu’il entendit un bruissement.
Le bruit venait d’un parterre envahi d’orchidées et de palmiers.
Gregory ramassa prudemment sa pioche et s’avança, écartant les longues feuilles.
La première chose qu’il vit fut une longue chevelure.
Des mèches emmêlées traînaient par terre. La silhouette était menue et frêle. C’était clairement une femme.
Qui était-elle, et que faisait-elle ici ?
Il baissa sa pioche et s’approcha.
« Excusez-moi. »
« … »
« Qui êtes-vous ? Ce jardin appartient à la Maison Gwendel. Vous ne pouvez pas entrer sans autorisation… »
La femme releva brusquement la tête.
Son visage, petit comme un galet blanc, se devinait à peine dans l’obscurité de l’aube.
Elle ne portait pas l’uniforme d’une servante, mais une chemise de nuit en mousseline blanche, comme en portaient les dames de la noblesse. Sa peau pâle et lisse transparaissait légèrement sous le tissu.
Elle aurait dû paraître séduisante, mais ses cheveux emmêlés lui donnaient plutôt un air étrange.
« Madame Agnes ? »
Elle n’avait jamais pris le nom de son mari ; c’était donc Madame Agnes.
À vrai dire, même « madame » n’était pas un titre convenable. On l’appelait toujours Agnes, comme dans la maison de sa famille. Pas dame Agnes. Agnes.
Mais Gregory l’appelait madame, ou, plus exactement, Madame Agnes.
À l’entendre prononcer son nom, elle le regarda.
« Que faites-vous ici ? »
Gregory l’examina.
Elle ne portait qu’une chemise de nuit. Elle n’avait pas de chaussures. Ses mains pâles étaient maculées de terre humide et ses ongles étaient cassés.
Il ôta rapidement son manteau et le posa sur ses épaules.
« Mon enfant… »
Agnes murmura quelques mots.
Gregory remarqua les larmes limpides retenues sous ses longs cils. Ses yeux rougis lui rappelèrent des baies de cornouiller enfouies sous la neige hivernale.
Une douleur sourde lui monta dans la poitrine.
« Madame, pourquoi êtes-vous ici dans cet état ? »
« Mon enfant. Mon enfant… »
« Quoi ? »
« Le verre… la bouteille en verre… »
Agnes leva les deux mains, les mots pâteux.
Gregory la dévisagea, déconcerté, puis se retourna en entendant des pas approcher derrière lui.
Ceux qui entraient dans la serre n’étaient pas des serviteurs.
C’étaient des chevaliers, l’épée à la ceinture.
Au milieu d’eux se tenait le marquis, vêtu d’une robe de soie.
« Agnes. »
Le marquis l’interpella.
Gregory s’écarta, effrayé, de la femme du marquis.
Agnes s’effondra à ses pieds et se mit à pleurer. Son visage se déforma tandis qu’elle sanglotait, le souffle haché.
Gregory s’inclina maladroitement devant le marquis, tout en jetant un regard à Agnes.
Le marquis ne l’emmena pas tout de suite. Il la regarda longuement. Son beau visage ne trahissait aucune émotion. Son regard sans vie glissa sur elle.
Au lieu de relever Agnes lui-même, il ordonna à l’un de ses chevaliers de la ramener vers lui.
Puis il la gifla.
Elle tomba sans un bruit.
Gregory trembla en voyant le marquis s’en prendre à elle.
« Debout. »
La femme à terre se releva lentement.
Gregory fixa sa joue gonflée, visible sous ses cheveux blonds en désordre. Elle semblait gravement blessée.
Elle était enceinte.
Oui. On lui avait dit qu’elle portait un enfant.
Elle n’en était même pas à un stade avancé et pourtant…
Même un voyou de ruelle ne traiterait pas aussi brutalement la femme qui porte son enfant.
La colère monta en lui, bien que le marquis fût quelqu’un qu’il n’aurait jamais osé défier.
« Pardonnez-moi, Votre Excellence. »
Un regard acéré se tourna vers lui.
« Je sais que madame est enceinte. Frapper une femme frêle serait mal, même si elle ne l’était pas, mais je voulais seulement vous rappeler que Madame Agnes porte votre enfant. »
Agnes le regarda comme s’il avait perdu la raison.
Ses yeux humides tremblèrent légèrement.
Gregory déglutit avec peine.
Le marquis le fixa.
Alors que ses lèvres commençaient à bouger, Agnes ôta vivement le manteau que Gregory lui avait donné et le jeta par terre.
L’expression dure du marquis s’adoucit légèrement.
Gregory en eut le cœur serré.
« Je suis désolée. J’aimerais rentrer maintenant. J’accepterai ma punition dans la chambre… »
Sans regarder Gregory, Agnes s’agrippa au bras du marquis.
À l’instant où elle le toucha, sa colère retomba visiblement.
La tension des instants précédents disparut. On aurait dit que son âme avait changé, tandis que son corps restait le même.
Gregory se demanda si le marquis allait vraiment partir, mais Randolph serra doucement Agnes contre lui et s’éloigna.
Il lança à Gregory un dernier regard acéré, mais l’affaire semblait close.
Le temps passa.
Gregory apprit pourquoi Agnes avait fouillé la terre du jardin pieds nus.
Le marquis avait brisé la bouteille en verre dans laquelle son enfant défunt avait conservé de précieux trésors. Il s’agissait apparemment du souvenir qu’il lui avait récemment rendu.
Il l’avait cassée.
Gregory essuya ses larmes pour l’enfant mort et pour la femme, bien qu’il ne fût ni le père de l’enfant ni de sa famille.
Le fils illégitime défunt du marquis était à plaindre.
Quel péché l’enfant avait-il commis ? Naître illégitime n’était pas un péché. Qui voudrait naître ainsi ?
Qui voudrait devenir concubine ? Les gens nés esclaves avaient-ils choisi cette vie ?
Le marquis, la marquise, les nobles qui jouissaient d’une existence privilégiée : aucun n’avait mérité sa place.
Si chacun pouvait choisir, qui ne voudrait pas naître noble et devenir l’épouse légitime d’un seul homme ?
Mais Agnes et son fils…
Gregory ne comprenait pas pourquoi, à San Arzok, on haïssait tant la mère et l’enfant.
Si Agnes était née fille légitime et chérie d’une famille noble, elle aurait peut-être vécu comme une dame respectée plutôt que comme une concubine méprisée. Son enfant aurait sûrement été chéri comme un fils.
Mais…
« Pourquoi fixes-tu le sol depuis ce matin ? »
« Je cherche quelque chose. »
« Qu’est-ce que tu cherches ? »
« Quelque chose. »
« Franchement. Tu as mangé quelque chose de mauvais au petit déjeuner ? »
Un garde avec lequel il n’était pas proche lui lança ces mots, incrédule.
Gregory fit semblant de ne pas l’entendre et poursuivit ses recherches.
Ce que Lucian parvenait à voir si facilement ne pouvait pas lui être invisible.
L’enfant avait dû passer des mois à choisir des galets aux couleurs vives et aux formes régulières, pour les offrir à sa mère.
Et cet homme les avait brisés.
Gregory retint ses larmes jusqu’à en avoir les paupières humides.
Enfin, il trouva un galet bleu près d’un arbuste soigneusement taillé et le déposa dans une bouteille en verre.
Ce n’était que le troisième.
Il avait cherché du petit déjeuner jusqu’à l’après-midi et n’en avait trouvé que trois. Combien de temps lui faudrait-il pour tous les ramasser ?
Gregory déglutit et refusa d’abandonner.
Randolph se mettait souvent en colère.
Comme Agnes était enceinte et qu’il ne pouvait pas coucher avec elle, il continuait à lui imposer des attouchements qu’elle ne voulait pas. Il semblait désespérer de pouvoir unir leurs corps d’une manière ou d’une autre.
C’était un supplice.
Agnes s’examinait souvent dans le miroir.
Elle avait tellement maigri qu’elle craignait de ne pas pouvoir mener sa grossesse à terme sans danger. Elle n’avait plus l’air belle. Ses cheveux étaient secs et ternes, et sa peau autrefois éclatante était devenue rugueuse.
Il lui arrivait de passer des jours sans rien manger. Ses côtes étaient nettement visibles. Sa poitrine, autrefois pleine et harmonieuse, semblait s’affaisser.
Pourtant, Randolph continuait de la toucher avec avidité.
Il était fou.
Aux yeux d’Agnes, il ressemblait à un monstre.
Comment avait-elle pu aimer une créature pareille ?
Elle redoutait de le voir, mais devait partager son lit et prendre ses repas avec lui chaque jour.
Devoir subir cela jusqu’à la mort…
Elle ne se souciait plus de ce que les gens du château disaient d’elle. Puisqu’elle vivait en étant battue par Randolph, les paroles de ses serviteurs n’avaient plus aucun sens.
Randolph levait sans cesse la main sur elle.
Au plus doux, il lui saisissait les épaules et la secouait. Au pire, il la frappait au visage.
Dès qu’elle se trouvait près d’un autre homme, il la giflait à coup sûr. Il ne s’en prenait pas seulement à elle à cause de Gregory le jardinier, mais aussi à cause des serviteurs chargés de s’occuper d’elle. Il voyait en chacun d’eux un homme et les empêchait d’approcher Agnes.
Agnes subissait ses violences sans se défendre.
Et elle ne pensait qu’à une chose.
Randolph ne supportait vraiment pas de la voir avec un autre homme.
C’était risible.
Il s’était marié, avait eu un enfant, était devenu le mari d’une autre femme et le père d’un autre enfant, mais il ne permettait même pas à Agnes d’en rêver.
C’était d’une hypocrisie insupportable.
Il vivait comme bon lui semblait, tout en exigeant d’Agnes chasteté et amour avec une obsession féroce. Ces derniers temps, il ne laissait aucun homme s’approcher d’elle, pas même un enfant dont le corps était déjà celui d’un garçon.
Il était fou.
Plus Agnes se montrait froide et moins elle lui prêtait attention, plus Randolph réclamait son amour, le feu dans les yeux. Et plus il craignait qu’elle ne se tourne vers un autre homme, plus il interdisait aux serviteurs et aux chevaliers de l’approcher.
Il ne semblait pas comprendre que cela ne faisait que diminuer l’amour qu’elle lui portait.
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