Chapitre 16
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Fragments of Thorns and a Cradle ◈
Chapitre 16
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Avertissement de contenu : deuil ; violence physique ; coercition ou agression sexuelle ; pensées suicidaires ou automutilation.
« Je vais promener Lucian. Voulez-vous venir aussi, jeune maître ? »
Agnes se força à répondre. Le regard fier d’Endymion erra sur sa poitrine. Il était petit, et ses yeux ne pouvaient pas dépasser son cou, mais, étrangement, sa peau se hérissa.
« Non. »
« Bien. Alors, je m’en vais. »
Agnes se détourna. Le regard d’Endymion la suivit.
Elle n’arrivait pas à chasser de ses pensées cet enfant enveloppé dans du satin coûteux que Lucian ne pourrait jamais porter. Elle se mordit les lèvres si fort qu’elle sentit le goût du sang sur sa langue.
En descendant l’escalier à la hâte, elle tomba sur Randolph.
« Où vas-tu ? »
La même question que son fils lui avait posée. Agnes se sentit mal.
Depuis quelque temps, la seule vue de Randolph lui donnait la nausée. Chaque fois qu’il lui murmurait des mots d’amour, elle avait envie de s’ouvrir les veines. C’était pareil lorsqu’il se montrait tendre avec Lucian pour resserrer le nœud autour de son cou.
Pourtant, quand Randolph parlait du fils de Lucrezia, une fierté discrète perçait dans sa voix. Il était évident qu’il estimait davantage l’un des deux, qu’il le trouvait plus aimable.
Il disait aimer Agnes, mais il avait donné davantage à Lucrezia lorsqu’elle était enceinte qu’à Agnes. C’était alors qu’il avait été le plus heureux.
C’était normal. Tout à fait normal. Mais s’il ne lui avait pas parlé d’amour, elle n’aurait même pas ressenti le moindre ressentiment.
S’il s’était montré indifférent, sans la moindre émotion. S’il n’avait rien ressenti, comme le père d’Agnes n’avait rien ressenti pour sa mère. Alors, cette différence manifeste et ce mépris n’auraient pas fait enfler le chagrin en elle.
Elle voulait lui demander ce que Lucian représentait pour lui. Mais la réponse risquait de révéler une différence trop criante pour qu’elle puisse la supporter. Elle avait peur que cela lui donne envie de mourir avec son enfant, alors elle ne put pas poser la question.
Est-ce que je l’ai vraiment aimé ?
Elle ne se souvenait plus de leur vie à deux. Pourtant, Randolph continuait d’exiger son amour. Plus il le réclamait, moins Agnes se rappelait qui elle avait été lorsqu’elle l’aimait.
« Agnes. »
« Je vais me promener. »
Randolph effleura la peau sous les yeux humides d’Agnes.
« Il s’est passé quelque chose ? »
« Rien. »
« Qui t’a fait pleurer ? »
« J’ai seulement croisé le jeune maître. »
« Qu’est-ce qu’il t’a fait ? »
« Il me fait peur. »
« Quoi ? »
Randolph éclata de rire. Son expression disait que c’était absurde.
Agnes vit son visage s’éclairer dès qu’elle mentionna Endymion. C’était le visage d’un père. Pas celui qu’il avait lorsqu’il regardait Lucian. Pas celui qu’il prenait quand Agnes parlait de Lucian.
Si Agnes ne parlait pas de Lucian la première, Randolph ne le mentionnait jamais. C’était insupportable.
Je ne savais pas que je vivrais comme ça…
Elle n’avait pas su qu’elle vivrait ainsi.
Randolph lui prit le menton, qu’elle avait baissé, et le releva. Il ressemblait terriblement à l’Endymion qu’elle venait de croiser. C’était peut-être pour cela qu’Endymion ne lui semblait plus du tout mignon.
« Agnes. »
« Le jeune maître me fait peur. »
Agnes murmura ces mots d’une voix faible. Randolph tenta de l’embrasser. Par habitude, elle essaya de le repousser, puis ferma les yeux, tant résister lui paraissait épuisant.
Un jour, les deux petits garçons de San Arzok tombèrent malades en même temps, pris de fièvre. Une maladie contagieuse qui ne touchait que les enfants s’était répandue sur le territoire. Par hasard, un jeune serviteur semblait l’avoir introduite à San Arzok.
Le marquis, qui était parti régler une escarmouche à la frontière, mit rapidement fin aux combats et rentra à San Arzok. À peine arrivé, il se rendit auprès d’Endymion. Il n’alla pas voir Lucian. Agnes pleura tout le temps que Lucian fut malade.
Le médecin de San Arzok ne connaissait pas assez cette maladie. Le marquis chercha donc dans la capitale royale un guérisseur compétent et le fit venir au château.
« Quand le marquis viendra-t-il ? »
Agnes posa la question à une servante, les yeux humides, en veillant son enfant au chevet du lit. Trois jours s’étaient écoulés depuis le retour de Randolph. Il pouvait bien venir voir l’enfant, ne serait-ce qu’une fois.
Il savait à quel point Lucian l’aimait. Une fois. Une seule fois. Ne pouvait-il pas venir demander des nouvelles de l’enfant, savoir s’il allait mieux ?
Depuis qu’il était tombé malade, Lucian réclamait son père. Dès qu’Agnes avait appris le retour de Randolph, elle avait attendu qu’il vienne. Elle avait espéré qu’il passerait avant qu’elle ne soit obligée de quitter cette chambre pour aller le chercher elle-même.
Était-ce trop demander ? Était-ce un désir déplacé ? Agnes n’en savait rien.
Randolph n’avait même pas envoyé l’un de ses proches serviteurs. Comme si Lucian ne l’inquiétait pas le moins du monde.
« Votre fils n’est pas le seul malade. Le jeune maître l’est aussi. Ne cherchez pas à détourner l’attention du marquis. C’est exactement le genre de chose que font les putains. »
La servante répondit froidement. Elle jeta un coup d’œil à Lucian, malade, et murmura comme si elle regardait un tas d’ordures infectes, foyer de maladie.
« C’est votre fils qui est tombé malade le premier, n’est-ce pas ? Peut-être a-t-il transmis la maladie au jeune maître. Et vous… »
Agnes vit rouge. Sans même s’en rendre compte, elle gifla la servante.
La servante la fixa, stupéfaite. Agnes se jeta sur elle comme si elle allait lui arracher les yeux et lui empoigna les cheveux.
« Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous pour insulter mon fils ? Qui êtes-vous ? »
Elle avait pu supporter qu’on la traite de putain. Mais elle ne pouvait pas endurer qu’on regarde son fils malade de travers et qu’on le maudisse. Agnes roua la servante de coups comme une folle. Elle l’injuria et la frappa à coups de poing sans lui laisser le temps de reprendre son souffle. Le bruit attira les autres serviteurs dans le couloir.
Agnes ne voyait plus rien. Des serviteurs lui saisirent les bras pour l’arrêter, mais elle se débattit et tenta de se jeter en avant. Une voix grave, familière, la ramena à elle.
« Agnes. »
L’homme qu’elle regrettait depuis si longtemps. L’amour qu’elle regrettait. Agnes s’effondra, comme quelqu’un qui n’avait jamais connu le désespoir.
Randolph baissa les yeux vers Lucian, son regard bleu dur comme le fer. Il posa deux fois la main sur le front de l’enfant, lui caressa une fois la joue, dit au médecin de bien s’occuper de lui, puis repartit.
Le médecin qu’il avait désigné n’était pas le guérisseur venu de la capitale royale, mais celui du château. Il préparait des médicaments et veillait l’enfant depuis des jours, sans aucune amélioration, et Agnes en perdait la raison.
Pourtant… Pourtant…
Deux heures après le départ de Randolph, Lucian rouvrit les yeux. À peine conscient, l’enfant réclama son père. Agnes le calma en lui disant que son père venait de passer. Lucian s’en voulut d’avoir dormi et de ne pas s’être réveillé à son arrivée.
Agnes eut l’impression que son cœur se déchirait en lambeaux. Elle s’agrippa à un serviteur et le supplia de la laisser revoir Randolph, ne serait-ce qu’une fois. Le serviteur la calma et promit de lui transmettre le message. Mais Randolph ne revint pas le voir avant que Lucian ne ferme les yeux pour toujours.
Lucian mourut le lendemain. Agnes s’endormit en lui tenant la main, puis se réveilla au mouvement nerveux d’un serviteur et comprit que son enfant était mort. Son cri étranglé et ses sanglots secouèrent la chambre.
Ce matin-là, Endymion se réveilla et avala de l’eau pour la première fois depuis des jours. Il se rétablit complètement quatre jours plus tard et ne fut plus jamais cloué au lit par la maladie.
Lucian fut enterré dans le cimetière familial de San Arzok. Randolph dérogea à la coutume qui réservait une sépulture à cet endroit aux seuls enfants illégitimes ayant hérité de la famille et accorda cet honneur à Lucian, pour Agnes.
Dès qu’Endymion se leva et avala quelques cuillerées de bouillie, Randolph courut auprès d’Agnes. Il n’avait pas fait un pas lorsqu’il apprit la mort de Lucian.
Mais Agnes avait perdu la raison. Elle s’agrippa au serviteur qui emportait Lucian pour les funérailles. Elle n’entendait ni les servantes qui lui disaient qu’elle devait laisser partir l’enfant, ni leurs tentatives pour la calmer.
Agnes ne faisait que pleurer. Elle ignorait ce qu’elle disait, dans quel état elle se trouvait et comment elle avait suivi Lucian.
Elle ne se rendit même pas compte que Randolph la soulevait lorsqu’elle s’effondra. Tout ce qu’elle savait, c’était que son fils avait disparu sous ses yeux. Après qu’on l’eut lavé pour l’enterrement, elle ne pourrait plus jamais le voir. Une fois placé dans le cercueil de verre, elle ne pourrait plus le toucher.
En vérité, elle n’arrivait pas à croire que Lucian était mort. Il lui fallut longtemps, ne serait-ce que pour se souvenir de ses derniers mots. Comment aurait-elle pu se rappeler comment s’étaient déroulées les funérailles ? Agnes s’évanouit deux fois pendant cette brève cérémonie.
Quand on descendit Lucian sous la pierre tombale, elle tenait à peine debout. On lui dit que Randolph l’avait soutenue, mais après les funérailles, Agnes ne se souvenait même plus s’il avait été là.
Elle demanda à un serviteur quand le père de Lucian viendrait se recueillir sur sa tombe.
C’était le récit d’une époque où il ne restait plus rien de l’amour ni de la vie, où tout avait été réduit en cendres.
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