Chapitre 14
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Fragments of Thorns and a Cradle ◈
Chapitre 14
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Avertissement : maltraitance infantile, violences conjugales, violences physiques, coercition reproductive, exploitation sexuelle et esclavage.
Le temps passa. On apprit que Lucrezia avait donné naissance à un fils à la maison Durak. Après quinze jours de convalescence chez les siens, elle rentra. Agnes accourut pour l’accueillir.
« Je suis vraiment heureuse que vous soyez rentrée, madame. »
Agnes salua Lucrezia, qui revenait avec dans les bras le fils légitime de Randolph. Lucrezia lui adressa un signe de tête.
Agnes lui tendit un bouquet qu’elle avait préparé elle-même, se souvenant des fleurs que Lucrezia lui avait envoyées pendant sa grossesse. Lucrezia jeta un coup d’œil au bouquet.
« Merci, Agnes. »
Lucrezia demanda à une servante d’emporter les fleurs. Agnes baissa les yeux vers le bébé dans les bras de sa nourrice. Plus rouge que son propre nouveau-né, il bâilla tout doucement.
« Le jeune maître est adorable. Il ressemble beaucoup au marquis et à vous, madame. »
Agnes suivit Lucrezia en parlant avec sincérité. L’enfant ressemblait vraiment au marquis, plus encore que le sien. Elle s’était dit qu’elle serait jalouse, mais dès qu’elle l’avait vu, elle l’avait trouvé simplement mignon.
Elles n’avaient même pas atteint le bout du couloir que le léger sourire de Lucrezia et la beauté du bébé donnaient déjà à Agnes envie de devenir sa marraine.
Bien sûr, seules les nobles pouvaient être marraines. D’ordinaire, les dames des grandes familles choisissaient les unes pour les autres les parrains et marraines de leurs enfants. Agnes n’avait pas le rang nécessaire pour se joindre à elles.
Malgré tout, le bébé était si mignon qu’elle ne voulait pas lui faire le moindre mal.
« Je suis désolée, madame. »
Elles étaient arrivées devant la chambre de Lucrezia. Depuis leur nuit de noces, Randolph n’avait plus partagé sa chambre avec elle. Au bout d’un mois, la pièce préparée pour leur nuit de noces avait été aménagée à l’image de celle qu’occupait Lucrezia à la maison Durak, puis on la lui avait attribuée. Randolph était retourné auprès d’Agnes et avait partagé son lit.
« De quoi es-tu désolée ? »
« De… tout. Je vous ai fait tant de mal… »
« C’est étrange. Tu n’as aucune raison de t’excuser. »
« À cause de moi, parce que je me suis mal comportée, vous êtes retournée chez les vôtres. Je suis tombée enceinte sans réfléchir. Mais je ne voulais pas non plus tomber enceinte à ce moment-là. Je ne voulais pas d’enfant… »
Lucrezia écouta Agnes débiter ses paroles décousues. Agnes lui était reconnaissante de l’écouter et en était heureuse ; elle vida donc son cœur.
« En vérité, je ne voulais pas avoir d’enfant du marquis. Même si j’en avais eu un, je voulais attendre que vous donniez naissance à l’aîné. Mais Monseigneur a insisté pour que je tombe enceinte… »
« … »
« Vous ne me croirez peut-être pas, mais c’est vrai. Je ne voulais vraiment pas vous faire de peine. »
« Je vois. Je te crois. »
« Vraiment ? »
« Oui. »
« Et je n’ai jamais pensé que mon fils devait devenir l’héritier du marquis. »
« Oui. »
« Enfin, je suis désolée, madame. Je suis tombée enceinte sans réfléchir et je vous ai causé tant de… »
Agnes baissa les yeux et continua. Lucrezia l’écouta en silence, puis secoua simplement la tête.
« Je suis rentrée chez les miens parce que je ne me sentais pas à l’aise ici. »
Agnes la regarda, surprise. Lucrezia la fixa sans expression, puis poursuivit.
« Je suis rentrée chez les miens à cause du marquis, pas à cause de toi. Pourquoi me mettrais-tu mal à l’aise ? »
« Quoi ? »
Agnes posa la question d’un air stupide. Lucrezia esquissa un sourire. Agnes se mordit la lèvre. Le visage blanc de Lucrezia était d’une limpidité saisissante.
« Tu ne représentes rien pour moi. Tu n’as aucune raison de me mettre mal à l’aise, Agnes. »
« … »
« Quoi que je fasse, c’est toi qu’on tournera en ridicule. Si tu te conduis sottement parce que tu es sotte, je ne serai pas celle qui paraîtra ridicule. »
Agnes sentit sa tête s’engourdir. Ses joues brûlaient tandis qu’elle clignait des yeux. Tu ne représentes rien pour moi. C’est toi qu’on tournera en ridicule. Ces mots résonnaient dans sa tête. Agnes déglutit.
« Je… je… »
« Merci pour le bouquet. Je vais me reposer, alors va t’occuper de ton enfant. »
Lucrezia entra dans sa chambre sans un regard de plus. Agnes resta figée, livide de stupeur, jusqu’à ce qu’une voix grave et familière la fasse se retourner.
« Agnes. »
C’était Randolph. Agnes baissa les yeux. Ses joues brûlaient d’embarras et de honte, sans parvenir à se calmer.
Elle tenta de relever la tête et de se reprendre, mais l’homme furieux s’était déjà approché. Ces derniers temps, il se mettait souvent en colère.
Agnes avait l’impression de ne rien comprendre à Randolph. Il avait toujours été ainsi, dans une certaine mesure : brutal, capricieux, arrogant. Il possédait tous les défauts qu’un noble pouvait avoir. Il devenait de plus en plus difficile à satisfaire.
Elle avait du mal à rester seule avec lui lorsqu’aucune servante ni tierce personne comme Lucrezia n’était présente. Elle ne parvenait même pas à deviner ce qu’il voulait.
Lucrezia était mieux. Non, cent fois mieux. Au moins, elle ne se moquait pas d’Agnes et ne se déchaînait pas contre elle avec la même violence qu’un maître.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« La marquise est rentrée, alors je suis allée l’accueillir. »
Randolph ne répondit pas. Agnes baissa encore les yeux. Elle ne voulait pas lui tenir tête. Randolph la dévisageait comme s’il voulait la tuer.
Il lui saisit le poignet et l’entraîna. Agnes se dégagea par réflexe. Le visage de Randolph se déforma complètement.
« Toi… »
« Pourquoi est-ce que tu… »
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase : il la gifla violemment.
Agnes s’effondra, clignant des yeux, incapable de croire au coup qu’elle venait de recevoir. Randolph lui empoigna sans pitié les cheveux et la traîna.
Un tumulte éclata aussitôt. Toutes les servantes qui traversaient le couloir s’immobilisèrent. Une fois Agnes et Randolph partis, elles ne manqueraient pas de chuchoter et de se moquer d’elle. Elles la maudiraient, en disant qu’elle avait enfin reçu le sort qu’elle méritait.
Les gens pensaient qu’une esclave profitait d’un luxe qui dépassait son rang. Une simple concubine qui donnait des ordres aux servantes et se faisait servir comme si elle était quelqu’un d’important. Cela devait leur déplaire. Sa chute les réjouirait.
La main de Randolph la tirait brutalement. Agnes lutta pour ne pas se laisser traîner par les cheveux.
« Lâchez-moi ! Je vais marcher correctement, alors, s’il vous plaît, lâchez-moi ! »
Agnes cria. Alertée par le vacarme, madame Retman, la suivante et nourrice de Lucrezia, sortit de la chambre. Agnes pensa qu’elle tenait là sa chance et appela Lucrezia à l’aide.
« Madame ! Je vous en prie, aidez-moi ! Le marquis… ! »
Comme sa suivante ne revenait pas, Lucrezia finit par regarder dehors. Son visage n’avait pas changé depuis quelques instants. L’absence d’expression qui lui avait paru calme semblait à présent d’une froideur étouffante. Agnes la fixa, le visage trempé de larmes.
« Fermez la porte. Vous allez réveiller Endymion. »
« Oui, madame. »
Ce fut tout. Randolph eut un rire amer.
Agnes fut battue à deux doigts de la mort. C’était la première fois depuis son arrivée à San Arzok. Randolph la frappa et la roua de coups jusqu’à lui couvrir de bleus les joues et le ventre. Son nez et sa lèvre saignaient. Il lui arracha des cheveux et la frappa encore et encore.
Elle criait et le suppliait de lui laisser la vie sauve, mais personne n’entra dans la chambre.
Il la projeta contre le mur et écrasa le dos de sa main sous sa chaussure. Quelque chose semblait s’être brisé, mais elle ne pouvait pas dire quoi. Jamais encore on ne l’avait battue au point que tout son corps lui fasse mal.
Personne ne vint l’aider malgré la violence de l’agression. Peut-être parce que c’était le marquis, le seigneur de ce château et son maître, qui la frappait. Mais personne ne pouvait-il jeter un coup d’œil, une seule fois, pour voir si elle allait bien ?
Au contraire, les gens qui avaient vu Agnes se faire traîner semblaient regarder la scène avec un amusement discret. Ils devaient trouver insupportable qu’une femme qui aurait dû sombrer dans le malheur prenne la faveur pour de l’amour et occupe la place à ses côtés.
Ce ne fut qu’alors qu’Agnes comprit son rang et sa situation. Elle se rappela les moqueries sournoises qu’elle avait ignorées pendant que les servantes s’occupaient d’elle. Elle se souvint aussi qu’en l’absence du marquis, elles avaient déchiré les coutures et les ourlets de ses robes.
« Tu ne crois tout de même pas que coucher la nuit avec un noble te rend son égale ? Si tu oses t’imaginer que tu peux te tenir aux côtés d’une noble dame comme la marquise en étant son égale, tu es vraiment stupide. »
Les servantes n’avaient cessé de la piquer au vif. Comme elle avait dû leur paraître ridicule, à confondre une relation intime avec le marquis et un mariage.
Pourtant, il n’y aurait rien eu d’inhabituel à ce qu’une esclave meure ainsi. Pas plus qu’à ce qu’on la vende dans un bordel le lendemain. Si le marquis ordonnait qu’on l’emprisonne et qu’on l’affame, personne n’aurait pitié d’elle, même si elle grattait la porte jusqu’à s’arracher les ongles.
C’était ainsi que son père avait traité sa mère. Dans la maison où elle était née, il battait régulièrement sa mère. Les jours où il ne la frappait pas, il la blessait par ses paroles, qualifiant d’insupportablement vulgaires tout ce qu’elle portait et le fard sur son visage. Sa mère s’était habituée à tout endurer.
On disait que les esclaves aimaient en leur jeunesse leurs maîtres pendant le bref moment qu’ils partageaient avec eux, et que cet amour devenait l’unique passion de leur vie. Ensuite, il ne leur restait plus aucun jour heureux, et ce seul souvenir leur donnait le courage de continuer.
Sa mère n’avait même pas eu cela. Son père l’avait détestée dès le premier regard. Agnes ignorait pourquoi, mais il l’avait détestée malgré tout.
La femme qu’il avait épousée était pareille. Les jours où son père ne battait pas sa mère, c’était sa femme qui s’en chargeait. Parfois, elle faisait appel aux serviteurs ; parfois, elle la battait elle-même. Agnes avait trouvé cela naturel. Aucune femme n’aurait accueilli favorablement la maîtresse de son mari.
Pour cette raison, voir sa mère battue n’avait jamais paru étrange à Agnes.
Puis, un jour, sa mère quitta la maison. Elle était tombée amoureuse du palefrenier, à un moment ou à un autre.
Son père entra dans une fureur comme Agnes n’en avait jamais vu. Les serviteurs, les chevaliers, sa femme et ses enfants se figèrent. Agnes avait peur de respirer et ne supportait pas l’idée de se présenter devant lui.
La première chose qu’il fit après la disparition de sa mère fut de traîner Agnes et son petit frère devant lui pour leur demander où elle était partie.
Mais Agnes n’en savait rien. Elle ignorait que sa mère était partie avec un homme, et même qu’un autre homme avait existé dans sa vie.
Sa mère ne parlait jamais la première à qui que ce soit au château. Pas même à ses enfants.
Agnes trembla et répondit qu’elle ne savait rien. Son père la gifla.
Ses fidèles serviteurs se mirent à fouiller les alentours du château. Ils ne trouvèrent rien, et sa colère redoubla.
Une semaine plus tard, on retrouva sa mère et son amant dans un port près du domaine. Sous les yeux d’Agnes, son père réduisit l’amant de sa mère en bouillie à coups de poing, puis le pendit. Agnes le regarda se débattre et mourir.
« Quiconque, quiconque touche à ce qui appartient à un chevalier meurt ainsi. »
Ces mots lui firent trembler les genoux. Sa mère pleura jusqu’à s’évanouir. Agnes, elle, ne parvenait même pas à pleurer.
La nuit passa. Quand sa mère se réveilla, son père se montra un peu plus doux avec elle. Il ne la frappa pas et lui parla gentiment. La nuit, il alla la voir et ils passèrent un moment seuls ensemble.
Peu après, ils apprirent que sa mère était enceinte. Quelqu’un dit à son père que l’enfant n’était pas de lui. Le soupçon devint certitude après l’accouchement. S’il avait été de lui, l’enfant serait né deux mois trop tôt ; pourtant, ses membres étaient robustes et en bonne santé.
Son père entra de nouveau dans une fureur terrible. Pourtant, il ne vendit pas sa mère et ne la battit pas comme avant. Le nouveau-né était le fils du palefrenier. Son père ne garda pas l’enfant au château. Il le vendit comme esclave quelque part.
Quand sa mère se réveilla après avoir souffert d’une fièvre puerpérale et demanda son bébé, son père lui répondit que l’enfant était mort. Elle s’évanouit.
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