Chapitre 13
WeTried Translations
Traducteur/éditeur : Malfoid
Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Fragments d’épines et berceau ◈
Chapitre 13
──────
Avertissement : perte de grossesse ; coercition reproductive ; exploitation sexuelle et esclavage ; pensées suicidaires ou automutilation.
La vie d’une esclave était douloureuse. C’était un lieu de rancœur et de souffrance, où l’on se brisait facilement. Quiconque voulait savoir jusqu’où une personne pouvait sombrer, à quel point ses propres abysses pouvaient être sordides, n’avait qu’à vivre comme une esclave.
Malheureusement, comme la plupart des esclaves, Agnes se brisa sans difficulté. Elle se transforma en quelque chose de laid.
Randolph épousa Lucrezia trois mois après s’être fiancé à elle. Cinq ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait recueilli Agnes.
Les esclaves disaient qu’une fois leur maître marié, les belles années étaient terminées.
C’étaient des femmes qui goûtaient à des choses auxquelles elles n’avaient aucun droit, qui pouvaient commander du bout des doigts à des domestiques de rang égal ou supérieur au leur.
Elles n’étaient que des concubines, mais partager le lit d’un jeune maître vigoureux les amenait à le considérer comme leur homme, leur mari.
En l’absence de maîtresse de maison, la concubine pouvait s’occuper des affaires domestiques. Elle veillait à ce que son maître mange et s’habille comme il fallait, et gérait le château. Tout cela… Elle finissait par croire que c’était à elle.
Tout ce dont elle avait pris soin et qu’elle s’était évertuée à bâtir. Tout ce qu’elle avait entretenu avec dévouement. Elle se persuadait à tort qu’une autre femme était en train de tout lui prendre.
Et si elle faisait un pas de plus, elle se mettait à croire qu’une femme qui n’avait pour elle que son rang et sa famille lui volait son mari et son foyer.
Mais c’était manifestement une erreur. Agnes et les autres esclaves ne possédaient rien dans le château. Même si elles géraient temporairement la maisonnée à la place d’une autre femme, elles ne faisaient que cela : la gérer provisoirement. Une épouse que le maître avait officiellement épousée avait des droits dont les esclaves étaient privées.
Elles étaient différentes. Elles l’avaient toujours été.
Agnes le savait, et pourtant elle commença peu à peu à perdre la raison. Comme du verre fêlé qui se brisait lentement. Petit à petit. Puis elle tomba enceinte.
Deux ans plus tôt, Agnes avait fait une fausse couche. Après cela, elle et Randolph avaient tenté à plusieurs reprises d’avoir un autre enfant. Randolph, surtout, en désirait un.
Même avant son mariage, il était venu la voir plusieurs fois pour lui dire qu’elle devait tomber enceinte. Agnes était trop accaparée par son mariage imminent pour se soucier de concevoir un enfant. Non, parfois, elle espérait même ne pas y parvenir.
Pourtant, Randolph la rendit enceinte. À l’approche de son mariage, elle commença à souffrir de nausées matinales.
Lucrezia fut la première à lui envoyer des fleurs. Elle rédigea un mot de sa propre main sur du papier de luxe et le fit porter par un domestique. Agnes prit le bouquet et sa carte, puis fut gagnée par un étrange trouble.
Des sentiments impossibles à nommer, douloureux, l’envahirent et la consumèrent.
Qu’était-ce donc ? Agnes ne le sut jamais, pas même lorsqu’elle se noya. L’espace d’un instant, ce fut de la joie. Mais aussi de la jalousie. Du soulagement, puis, finalement, de la haine.
Des sentiments qu’elle ne parvenait pas à identifier s’emmêlèrent en un instant et la laissèrent anéantie. Agnes jeta le bouquet, puis serra la carte contre sa poitrine et pleura.
Après son mariage, Randolph retourna auprès d’Agnes. Il lui embrassa la joue, la souleva dans ses bras et la fit tournoyer. Il semblait plus heureux de devenir père que de se marier.
Agnes le regarda comme si elle ne le comprenait pas, puis accepta son baiser.
« Félicitations, Agnes.
— Merci, Madame. »
Lucrezia sourit avec grâce. Son visage pâle ne laissait rien paraître. Le silence était douloureux et paisible.
Agnes ne la comprenait pas non plus. Elle observa longtemps Lucrezia, se demandant si celle-ci voulait l’écraser de rage, mais Lucrezia se contenta de sourire. Son visage limpide ne portait pas la moindre trace de haine.
Agnes n’en fut que plus malheureuse. Elle avait l’impression que, dans tout le château, elle seule sombrait dans l’horreur.
Devant son épouse, Randolph embrassa Agnes comme si elle était la femme qu’il aimait le plus au monde. Puis il entra dans la chambre nuptiale préparée par les domestiques.
Quelques mois plus tard, Lucrezia tomba enceinte. Il était évident qu’Agnes perdit la raison.
Pourtant, après la naissance de son enfant, elle alla mieux. Miraculeusement, elle se rétablit. Agnes se remettait, alors même qu’elle aurait dû être mortifiée d’avoir été aussi ridicule.
Le passé, où elle avait presque perdu la raison parce que Randolph était devenu le mari d’une autre, lui semblait lointain. Tout comme l’époque où elle avait été malade parce qu’il avait rejoint la chambre nuptiale pour concevoir un enfant avec une autre femme.
« J’étais complètement folle. Comment ai-je pu faire tout un scandale sans connaître ma place ? Dame Lucrezia est si bonne, et je n’ai pas su le voir… »
Son enfant dans les bras, Agnes eut honte et résolut de bien traiter Lucrezia.
Pendant sa grossesse, Lucrezia était retournée dans la maison Durak. Agnes pensa que c’était sûrement à cause d’elle. La maîtresse de maison était visiblement enceinte, tandis qu’Agnes avait sottement exhibé son propre ventre arrondi. Cela avait dû être humiliant.
« Que faire ? Elle a dû être très contrariée à cause de moi. »
Agnes rougit en songeant à Lucrezia, loin de San Arzok. Elle se demanda si Lucrezia n’était pas retournée dans sa famille pour fuir sa présence. Cette pensée la remplissait d’une honte insupportable.
« Je dois reprendre mes esprits, maintenant. Je servirai sincèrement la marquise, Agnes. »
Elle affermit sa résolution en baissant les yeux vers son fils, qui dormait paisiblement dans ses langes. Elle se rappela les conseils que Nanna, son amie proche, lui avait donnés l’année précédente.
« Ce n’est pas si terrible, Agnes. Je préfère les choses comme ça, maintenant que le comte ne s’intéresse plus à moi. »
À cette époque, Agnes voyait souvent Nanna, l’esclave du comte Laborve. Quand les sentiments du comte s’étaient refroidis, Nanna ne s’était pas attachée à lui outre mesure. Avec le recul, elle ne l’avait peut-être jamais beaucoup aimé, même aux beaux jours de leur relation. Agnes aurait aimé être comme elle dès le début. Elle avait vécu sans réfléchir pendant cinq ans.
« Ça devait forcément arriver. Pourquoi n’ai-je pas su reprendre mes esprits à ce moment-là ? »
Elle regrettait tout. Mais Nanna lui avait dit qu’elle se sentirait bientôt mieux.
« Tout ira bien, Agnes. Tu n’es pas la seule. Les autres traversent la même chose. Mais tout change quand on a un enfant. Ça ira. Tu te sentiras bientôt mieux. »
Nanna réconfortait souvent Agnes de cette façon. Ses paroles lui redonnaient du courage.
« Oui. Ça ira. Bien sûr, le marquis n’est pas comme le comte Laborve. »
Agnes sourit en réajustant dans ses bras son enfant endormi. Le voir dormir lui donnait de la force.
« Bien sûr. Maintenant que j’ai un enfant, je peux vivre en m’appuyant sur lui. »
Qu’importait que Randolph, son maître, ne l’aime plus ? Les sentiments humains étaient par nature passagers, qu’ils unissent des époux ou des amants.
Agnes pensait que son histoire d’amour avec Randolph était terminée. Comme pour les autres esclaves, les belles années étaient simplement passées. Malgré tout, n’était-elle pas mieux lotie que sa mère défunte ?
Sa mère n’avait jamais connu ne serait-ce qu’une brève période de ce genre. Elle disait que même lorsqu’on la forçait à partager le lit de son père, celui-ci restait distant, la mettant sans cesse mal à l’aise et l’effrayant.
Agnes n’était pas si malheureuse. Randolph lui faisait parfois peur, mais il se montrait doux avec elle à d’autres moments. Elle avait confiance : il prendrait soin de leur enfant.
Bien sûr, il préférerait peut-être le fils de Lucrezia et ne laisserait pas une seule pièce d’or au fils d’Agnes, transmettant tout à l’autre enfant.
Agnes espérait seulement que son enfant grandirait comme un enfant le devrait et deviendrait un adulte heureux. Dès le départ, elle avait résolu de ne pas s’opposer à Lucrezia.
Elle ne ferait rien qui trouble la tranquillité de Lucrezia. Elle ne menacerait pas le fils que celle-ci mettrait au monde. Une fois sa décision prise, elle se sentit plus sereine.
« La situation n’est pas si mauvaise. »
Elle se le répétait. Elle possédait quelques biens. Son frère germain lui avait donné une partie de ce qu’il avait reçu de leur père, en guise de dot, et elle n’en avait pas dépensé une seule pièce, faute de savoir ce que l’avenir lui réservait.
Rejoignez notre Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>