… Est-ce que j’avais tué ce type, par hasard ?
Mais c’était impossible. Enfin, ma cape avait déjà considérablement ralenti notre chute avant l’impact, et la distance restante n’était pas suffisante pour nous blesser sérieusement.
Je m’étais servi de lui comme d’un coussin pour éviter quelques bleus… et de la poussière sur mes fringues.
Alors je ne comprenais pas comment ça aurait pu le tuer.
Je m’en voulus pendant à peine une seconde, puis je haussai les épaules et chassai cette pensée. De toute façon, il serait mort avec ces poulets et, techniquement, notre poids combiné n’avait augmenté que parce qu’il s’était joint à nous.
S’il n’avait pas été là, Arza et moi aurions sûrement atterri bien plus en douceur.
Ouais.
Ça se tenait.
C’était quand même dommage d’avoir perdu notre guide avant même d’entrer dans le monde qu’il était censé nous faire découvrir.
Enfin, au moins, il m’avait montré la fissure par laquelle je devais entrer.
Je m’apprêtais à traîner Arza vers la fissure que le type nous avait indiquée depuis le ciel quand quelque chose changea dans l’air.
« Haaaaah… »
Un souffle puissant retentit derrière moi. Je me retournai aussitôt et vis ce fichu panda, qui semblait mort un instant plus tôt, se relever du sol d’une façon tout sauf naturelle.
Sa langue avait, je ne sais comment, réintégré sa bouche, mais quelque chose clochait chez lui.
Son regard était plus froid, plus perçant, comme si son air pitoyable d’avant n’avait été qu’un masque destiné à nous tromper.
Mais avant même que je puisse dire quoi que ce soit, son corps se mit à changer sous mes yeux.
« Qu’est-ce que… ? »
Son épaisse fourrure se résorba rapidement sous sa peau, laissant apparaître une peau pâle et lisse, tandis que son corps massif rétrécissait à vue d’œil.
Je l’observai, à la fois amusé et méfiant. À mesure que la transformation se poursuivait, ses membres s’affinèrent et son corps s’amincit. Bon sang, même son ventre ridicule disparut complètement, comme s’il n’avait été qu’une illusion.
Enfin, « disparaître » n’était sans doute pas le mot juste : la masse était toujours là, elle s’était simplement déplacée vers le haut, donnant à sa poitrine des formes résolument féminines.
Seules les deux petites oreilles noires de panda au sommet de son crâne restèrent inchangées. Des cheveux soyeux poussèrent soudain autour d’elles et retombèrent dans son dos, noirs d’un côté, blancs de l’autre.
Puis son visage changea.
Ses traits ronds de panda s’effacèrent, remplacés par un visage humanoïde raffiné. Une paire d’yeux bleu vif s’ouvrit lentement.
En quelques minutes à peine, la transformation fut achevée.
Là où se trouvait, quelques instants plus tôt, ce gros tas de graisse en forme de panda se tenait désormais une femme humanoïde aux oreilles de panda.
Et plutôt belle, en plus.
Son corps pâle aux courbes élégantes et aux charmes mûrs n’avait rien à voir avec le panda dodu dont je m’étais servi comme d’un coussin d’atterrissage quelques secondes plus tôt.
Je la dévisageai. Elle me rendit mon regard, puis deux dagues apparurent soudain dans ses mains, comme par magie.
« Qui es-tu ? »
Sa voix était froide, totalement différente du ton nerveux et excessivement respectueux de Pandelion.
Elle leva une de ses dagues vers moi, ses yeux bleu vif se plissant d’un air menaçant.
« Décline ton identité, tes intentions et la raison pour laquelle tu oses te présenter devant cette Reine avec des vêtements aussi ridicules et un corps imberbe. »
Une pression glaciale émana de son corps.
« Sinon, ta tête ne restera pas longtemps attachée à ton misérable cou. »
« … »
Attends… Quoi ?
Pendant quelques secondes, je fus incapable de prononcer un seul mot. Et malgré tout le mérite que j’avais accordé à Arza pour son indifférence à toute épreuve, elle aussi avait l’air surprise.
Enfin, qui ne l’aurait pas été ?
Nous avions voyagé avec un panda qui venait de se transformer en bombe sexuelle.
C’était quoi, cet anime cliché ? Maintenant que j’y pensais, bon sang, il devait bien exister un anime qui portait exactement ce nom.
Mais bref, ce n’était pas le sujet.
Qu’est-ce que cette créature était censée être ? Elle avait évolué après m’avoir servi de coussin ? Ou alors, le fait que mon glorieux moi lui soit tombé dessus l’avait transformée en femme pour qu’elle essaie de me séduire ?
Enfin, tout était possible.
Cela dit, si c’était vraiment le cas, elle ne me regarderait probablement pas comme si elle voulait me trancher la tête pour la donner à manger à un monstre féroce.
« Où est passé Pandelion ? Et qui es-tu ? »
Je posai la question en gardant les deux mains derrière le dos.
Une carte était déjà apparue entre mes doigts, tandis que deux autres flottaient silencieusement au-dessus de nous, prêtes à attaquer dès que j’en donnerais l’ordre.
Pendant ce temps, Arza fixait la femme comme s’il s’agissait d’une attraction de cirque bizarre qu’elle voyait pour la première fois.
Dès que je prononçai le nom de Pandelion, la femme baissa légèrement ses dagues et regarda autour d’elle.
« Si cet idiot t’a révélé notre véritable nom, je ne peux que supposer que tu es l’allié que nous avons rencontré à bord de ce satané vaisseau murgin. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
Je posai la question.
Elle se tourna de nouveau vers moi.
« Tous les humains sont-ils aussi stupides, ou es-tu un cas particulier, même parmi eux ? » Elle ne faisait pas le moindre effort pour être polie. « Tu viens de voir mon corps sortir de cette grosse enveloppe, et tu poses encore des questions aussi inutiles ? »
Voilà qui attira mon attention.
Comment savait-elle que j’étais humain ?
Si j’avais bien compris, les humains n’étaient pas particulièrement connus dans ce coin de l’univers. Tous ceux que j’avais rencontrés, y compris ces fichus pirates, semblaient croire que j’étais un Monkin imberbe. Pourtant, elle m’avait identifié presque immédiatement.
Intéressant.
« Ouais, mais je n’ai jamais vu une femme sortir d’un truc pareil, alors je ne peux pas vraiment en tirer de conclusions, dis-je. Ça te dérangerait de m’expliquer ce qui s’est passé ? »
Je plissai légèrement les yeux.
« Et de me dire si on peut te faire confiance ? »
J’avais déjà une idée de ce qui se passait, mais ça ne coûtait rien de vérifier.
Elle claqua la langue.
« Je ne te demanderai pas de me faire confiance. » Son regard glissa brièvement sur les terres autour de nous, puis revint se poser sur moi. « Mais vu que j’ai survécu à cette chute et que je me suis échappée de ce vaisseau, il est logique de penser que tu as joué un rôle important dans les deux cas. »
Elle marqua une pause théâtrale.
« Je suppose donc que je te dois quelques explications. »
Elle marmonna ces mots d’un ton si menaçant qu’on aurait dit une méchante caricaturale, toute en noir, qui s’apprêtait à révéler son passé tragique.
Puis elle reprit la parole.
« Pandelion n’est pas un véritable être vivant… »
Sa voix se fit encore plus froide.
« … Ce n’est qu’une des trois personnalités nées de mon défaut. »