Trois mois s'étaient écoulés depuis la guerre contre Nerath.
Durant cette période, Fredrinn était parvenu à fusionner toutes les pierres de ruine en sa possession avec son corps et son âme.
Quant à Cassian, travaillant jour et nuit, il avait tenté de façonner un nouveau corps pour Julian à partir de rien. Après d'innombrables tentatives infructueuses, il avait finalement atteint la perfection.
Et ce jour était arrivé.
Dans le silence du laboratoire, le nouveau corps, étendu sur une table d'expérimentation renforcée par la magie, prit sa première inspiration. Sa poitrine se souleva et s'abaissa lentement.
Ses yeux papillonnèrent avant de s'ouvrir. Dans ce regard, il n'y avait plus cette haine froide et insondable de Nerath. Il n'y avait que de la confusion, de la peur et de la reconnaissance.
Julian s'était éveillé.
Cassian avait eu de brèves conversations avec lui pour le tester et, comme prévu, les dommages que Nerath avait infligés à l'âme de Julian étaient permanents. Une grande partie des souvenirs de Julian avait été effacée par l'influence de ces années sombres, se transformant en un vide brumeux.
Il ne pouvait pas se souvenir pleinement de qui il était ni de la façon dont il était arrivé ici. Mais certaines choses lui étaient restées.
« Fredrinn... » murmura-t-il, sa voix faible mais claire. « Où est-il ? »
Cassian expliqua brièvement à Julian ce qui s'était passé. Bien que Julian ne pût saisir tout le sens de ses paroles, il écouta Cassian avec attention.
Lorsque Cassian informa Fredrinn que Julian s'était réveillé.
À l'instant où Fredrinn ouvrit la porte et vit son ami, son frère, assis sur le lit, observant les alentours d'un regard confus.
Cet homme massif, cet invincible Chevalier Noir, tomba à genoux.
Fredrinn se mit à pleurer comme un enfant. Des années de douleur accumulée, de manque et de culpabilité s'écoulèrent avec ces larmes.
Il courut serrer Julian dans ses bras, le touchant pour vérifier s'il était bien réel. Julian, lui aussi, l'enlaça de ses bras tremblants.
Cassian se tenait sur le seuil de la porte et observait cette scène en silence. Un sourire rare, nostalgique mais satisfait, se dessina sur son visage. Il ne voulait pas interrompre ces retrouvailles sacrées entre deux amis après tant d'années.
D'un autre côté, il savourait avec fierté une scène qui n'avait jamais eu lieu dans le jeu, une scène dont les chances de succès étaient nulles.
Il referma doucement la porte et les laissa seuls dans la pièce, loin des fantômes du passé.
Quant à la question de l'Aube d’Obsidienne...
Fredrinn et Cassian étaient conscients de cette grande tempête qui approchait, cette guerre inévitable qui allait éclater à travers l'Empire.
Ils ne pouvaient gagner cette guerre avec seulement des mercenaires ou leurs propres pouvoirs. Ils avaient besoin du soutien des dynasties nobles, profondément enracinées dans l'Empire. Mais avant de demander de l'aide, ils décidèrent de trouver des alliés loyaux et dignes de confiance pour resserrer leurs rangs. Car ils ne voulaient pas que leur vie s'achève par un assassinat soudain ou une manœuvre politique de l'Aube d’Obsidienne avant même d'avoir pu rassembler des renforts.
Jusqu'à présent, ils avaient reçu des promesses d'aide d'un comté voisin fidèle à Frosthelm et d'un marquisat d'importance stratégique grâce à des négociations secrètes. Désormais, leur cible était une dynastie bien plus puissante, bien plus dangereuse et tout aussi désespérée.
Le temps était froid et sombre, des gouttes de pluie tombaient du ciel comme un déluge. Le ciel avait pris une couleur plombée et le soleil restait caché derrière les nuages.
Sur une route forestière boueuse et accidentée, une calèche simple mais robuste, noire et dépourvue de tout blason noble sur ses fenêtres, avançait en cahotant.
Ses roues écrasaient la boue à chaque tour, et le bruit des sabots des chevaux se mêlait au rythme de la pluie.
Il y avait quatre personnes à l'intérieur de la calèche.
L'une d'elles était Cassian, déguisé en jeune noble aux cheveux et aux yeux noirs, vêtu d'un costume noir élégant qui lui allait à ravir.
En face de lui était assise Rose, portant une robe formelle et noble d'un bleu sombre plutôt que ses habituelles robes de mage, ses cheveux élégamment attachés, mais ne lâchant pas un instant le bâton qu'elle tenait à portée de main.
À côté d'elle se trouvait Eric, vêtu d'une armure de chevalier brodée d'argent brillant, son casque posé sur les genoux, en état d'alerte.
Et juste à côté de Cassian, pratiquement collée à son bras, posant sa tête sur son épaule et l'observant à demi-sommeil, se trouvait Cordelia...
La cible du quatuor était le Marquisat d'Evershade, l'une des dynasties les plus puissantes de la frontière nord de l'Empire. Ils avaient besoin de leur puissance militaire et de leur influence politique pour la grande guerre contre l'Aube d’Obsidienne.
Bien sûr, ils ne s'attendaient pas à ce qu'ils les aident sans rien en retour, par simple bonté d'âme. Cassian avait un plan, comme toujours.
Le Seigneur du Marquisat d'Evershade, Aldren Stormvale. Le chef d'une famille aux racines profondes, chargée de protéger la dangereuse zone tampon entre l'Empire et le sombre Empire des Démons depuis des siècles. Un homme noble, fier et puissant.
Mais chaque homme puissant a son point faible. Le point faible d'Aldren était son fils unique et futur héritier de la dynastie, Caius Stormvale.
Caius était en proie à une maladie terrible et rare : l'Empoisonnement au Mana Démoniaque.
Cette maladie était une affection mortelle rarement rencontrée chez les personnes vivant dans des régions proches de l'Empire des Démons, qui entraient fréquemment en contact avec du mana démoniaque ou étaient exposées à cette énergie dès la naissance.
Le cœur de mana d'un humain, par nature, ne pouvait abriter à la fois du mana normal et du mana démoniaque chaotique dans le corps.
Ces deux énergies opposées se repoussaient, provoquant une guerre au sein du cœur. Finalement, le cœur de mana s'effondrait jour après jour, se fissurait, brûlait les veines énergétiques et finissait par causer la mort spirituelle et physique de la personne dans d'atroces souffrances.
Aldren avait englouti sa fortune pour guérir son fils unique, sollicitant tous les guérisseurs, alchimistes et mages de l'Empire. Il avait même piétiné sa fierté pour implorer l'aide de la Sainte Église.
Mais ce n'était pas une affaire que des mages ordinaires pouvaient traiter.
Quant à la Sainte Église, elle ne possédait plus de véritable Saint depuis longtemps. L'ancien Saint avait mystérieusement disparu, et aucun nouveau Saint n'avait été choisi par les dieux depuis ce jour.
La plupart des prêtres servant la Sainte Église, qui n'étaient pas aussi puissants qu'un Saint, étaient incapables de purifier cette maladie.
Les quelques grands prêtres qui en avaient le pouvoir refusaient obstinément de le faire.
Selon leur croyance sectaire, ceux qui contractaient cette maladie étaient des pécheurs ayant trahi Dieu, choisi la voie démoniaque et dont les âmes étaient souillées.
Cette maladie était le prix de leurs péchés, et leur seule façon d'être purifiés était de mettre fin à cette vie misérable pour comparaître devant les dieux.
En somme, le Seigneur Aldren était dans un état de désespoir total, épuisé en tant que père. Et ce désespoir était une chance unique pour quiconque cherchait à trouver un allié parfait et loyal dans la guerre qui approchait.
Cassian appuyait sa tête contre la vitre, observant le temps pluvieux et gris à travers la fenêtre embuée de la calèche. Son esprit planifiait le discours qu'il allait tenir, les phrases qu'il allait formuler.
« Cassian », murmura Cordelia en frottant encore davantage sa tête contre son épaule. « Je m'ennuie. Pourquoi ne faisons-nous pas une pause ? »
Cassian tenta de sortir de ses pensées pour se tourner vers elle, mais Rose le devança.
« Dieu... » se plaignit Rose en poussant un soupir las. « La voix de cette fille, sa stupidité. Pourquoi avons-nous dû l'emmener aussi ? C'est une mission diplomatique, pas une sortie à la récréation. Elle ne sera qu'un obstacle. »
« Et puis, ne vois-tu pas qu'il pleut dehors ? Que feras-tu si tu sors, ramper dans la boue comme des animaux sauvages ? »
Cordelia releva instantanément la tête. Ses yeux bleus prirent soudain un air glacial et menaçant.
« Tais-toi, espèce de garce ! » siffla-t-elle. « Je ne pouvais pas laisser mon Cassian voyager seul sous la protection de personnes inutiles et incompétentes comme toi. Je suis la seule à pouvoir le protéger. Tu n'es qu'un fardeau. »
« Regarde-moi, petite... » Rose tendit la main vers son bâton avec colère, mais Eric intervint et tenta de la calmer.
Cordelia leva le nez en l'air avec triomphe et ramena la tête de Cassian contre elle, enroulant ses bras étroitement autour de lui. « N'est-ce pas, Cassian ? Nous ne nous séparerons pas. »
Cassian soupira. Cordelia était ainsi depuis ce jour.
Elle était excessivement, maladivement attachée à Cassian et protectrice envers lui.
Elle ne voulait pas le laisser s'éloigner d'elle, même un instant, pas même pour aller aux toilettes. Bien que Cassian fût mal à l'aise face à cette situation et eût tenté d'innombrables fois de l'arrêter et de mettre de la distance entre eux, il échouait à chaque fois face à la peur traumatique et à l'entêtement de Cordelia.
Finalement, il décida d'accepter cette situation pour le moment.
Au fond de lui, il espérait qu'un jour Cordelia se lasserait de lui, guérirait et tracerait sa propre voie.
Mais en voyant ces attitudes, ces regards possessifs, il n'était pas du tout sûr de la probabilité d'une telle éventualité.
Cassian regarda Eric, qui était assis, impuissant, en face de lui, la tête toujours sur l'épaule de Cordelia, et demanda : « Avons-nous encore beaucoup de chemin à faire, Eric ? »
Eric regarda les panneaux à l'extérieur de la fenêtre. « La pluie a rendu les routes encore plus difficiles. Nous devons voyager pendant au moins 8 heures supplémentaires. »
Cassian laissa échapper un soupir profond et troublé.
Eric sourit légèrement. « Tu sembles assez impatient, Cassian. Es-tu excité ? »
Le visage de Cassian s'assombrit. Ses yeux dérivèrent vers les murs étroits et le plafond fermé de la calèche. Les années qu'il avait passées dans ce laboratoire, dans cette petite cellule, lui revinrent en mémoire.
« Ce n'est pas de l'impatience », répondit-il, la voix rauque. « C'est juste que... on ne peut pas dire que je sois en très bons termes avec les espaces clos. »