Bien en dessous des majestueux halls aux feuilles d’or et des couloirs aux sols de marbre du Palais Impérial, il existait un lieu où le soleil ne pénétrait jamais, un endroit connu seulement de l’Empereur et de quelques rares élus.
Il s’agissait d’un laboratoire souterrain où les murs de pierre froide suintaient l’humidité, et où l’air pesait, lourd de l’odeur métallique du sang et de produits chimiques brûlant les narines.
Sebastian, ou Dr. Aris comme l’indiquait son ancien et véritable nom, était le maître de ce sombre sanctuaire.
Il portait une blouse blanche tachée de sang séché. Ses mains gantées de cuir fin, il travaillait sur le sujet étendu sur la table métallique devant lui avec la précision d’un chirurgien méticuleux. L’être sur la table avait peut-être été humain autrefois, mais il n’était plus désormais qu’une masse de chair remodelée par « l’art » de Sebastian.
Sa cage thoracique était entièrement ouverte, et le cœur qui battait en son sein faisait trois fois la taille de celui d’un humain normal ; un cœur de monstre renforcé par du mana, enveloppé de veines pourpre sombre.
« Taux de stabilisation... soixante-quatorze pour cent », murmura Sebastian, sa voix résonnant dans le silence du laboratoire.
Il ajusta ses lunettes sur son nez et plongea la seringue qu’il tenait au centre exact du cœur. Lorsque le liquide verdâtre contenu dans la seringue pénétra l’organe, le cœur se contracta violemment ; le sujet sur la table poussa un râle, mais ne se réveilla pas.
Sebastian ne se souciait guère de savoir si le sujet souffrait. Seul le résultat importait. Ce qui comptait, c’était la « perfection ».
Après l’explosion apocalyptique de ce jour-là, le corps de Toven avait été totalement détruit.
Cependant, Toven n’était pas un mortel ordinaire lié par les règles de ce monde. Il était le « Prince des Masques ».
Grâce au [Parasite d’Âme], une capacité interdite que lui avaient accordée les dieux et qu’il avait développée au fil des siècles, il n’utilisait pas la mort comme une fin, mais simplement comme un outil.
Juste avant que son corps ne soit annihilé, il avait compressé sa conscience tel un paquet de données et l’avait projetée dans l’être vivant le plus proche, celui qui présentait la résistance mentale la plus faible.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il n’était plus dans son laboratoire stérile. Au lieu du sang et des produits chimiques, il sentait le fumier et la terre humide. Il ne portait plus sa blouse blanche ; il était vêtu d’une chemise en tissu grossier et élimé.
Il observa ses mains. Ce n’étaient plus des mains vieilles, veinées et expérimentées ; c’étaient celles d’un jeune garçon frêle et calleux.
Ce nouveau corps appartenait à Sebastian. Un orphelin sans attaches, vivant dans une ville rurale aux confins de l’Empire. Sebastian n’avait ni famille, ni talent, ni personne pour le chercher. C’était un personnage encore plus insignifiant que les « figurants » de ce monde, une silhouette effacée remplissant l’arrière-plan.
Alors que Sebastian s’asseyait sur son lit de paille, il ressentit un vide profond dans sa poitrine. Son « Chef-d’œuvre », Cassian, sur lequel il avait investi des années, des connaissances et des ressources, lui avait échappé.
Il ne savait pas à cet instant s’il avait survécu à l’explosion, mais son instinct lui soufflait qu’il était en vie. Une entité sur laquelle il avait travaillé pendant des années ne pouvait être détruite si facilement.
Au début, il fut pris de colère. Des années d’efforts réduites à néant. Cependant, cette colère fit bientôt place à une admiration tordue et à une logique froide.
Cassian était devenu assez fort pour tuer son créateur. Cela ne signifiait pas que l’expérience avait échoué ; au contraire, elle était bien plus réussie qu’il ne l’avait anticipé.
« Vis, mon petit monstre », chuchota Sebastian dans la froide nuit rurale. « Grandis, deviens fort, et aiguise ta haine. Tu m’appartiens toujours. Seulement... ta laisse s’est un peu détendue. »
Tenter de le récupérer maintenant serait insensé. Son corps actuel était faible, dépourvu de mana. S’il affrontait Cassian maintenant, il mourrait pour de bon.
Il le récupérerait, certes. Mais d’abord, Cassian devait mûrir, découvrir son propre potentiel. Et Sebastian devait atteindre la puissance nécessaire pour l’enchaîner à nouveau...
Sebastian enferma temporairement son obsession pour Cassian dans un tiroir de son esprit. Car l’horloge du monde continuait de tourner. Le scénario de l’« Apocalypse », la fin inévitable du jeu, approchait.
Les autres Réincarnés (l’Aube d’Obsidienne et les autres Princes) tentaient de maintenir l’équilibre du monde en jouant les rôles qui leur avaient été assignés par les dieux, ou cherchaient à le précipiter dans le chaos pour leurs propres intérêts.
Mais l’objectif de Toven était différent. Il ne voulait pas simplement survivre ou sauver le monde. Il voulait s’élever au niveau de ceux qui dictaient les règles de ce « jeu », les Dieux, pour transcender les limites du monde mortel.
Pour cela, il ne pouvait perdre son temps à traire des vaches dans un village perdu. Il devait intervenir dans le cours de l’histoire, prendre sa place au centre du chaos et s’emparer de la plus grosse part de la destruction imminente.
Sebastian pénétra au cœur de l’Empire, Solmarion.
Son but était simple : utiliser la puissance de l’Empire comme bouclier et comme épée. Cependant, l’Empereur était vieux et prudent ; le Premier Prince Roderic était trop méfiant et entouré de ses propres hommes. La troisième fille bâtarde de l’Empereur était considérée comme inutile.
Le regard de Toven se fixa sur une cible parfaite : le Second Prince Charles.
Dans le jeu « L’Enfant de l’Aube », Charles était le seul humain capable de rivaliser avec le personnage principal en termes de puissance et de potentiel. Un jeune homme ayant passé un pacte avec le Dragon d’Or, chouchou du public, fier, talentueux, mais brûlant intérieurement d’un désir insatiable de reconnaissance.
Charles était un diamant brut. Et Toven était le meilleur joaillier du monde.
Après avoir terminé son travail, il retira ses gants, les jeta de côté et se dirigea vers le hall principal du laboratoire, vers le long couloir qui faisait sa fierté.
Les deux côtés du couloir étaient remplis de tubes en verre massifs s’élevant jusqu’au plafond. À l’intérieur, des fluides protecteurs et nourrissants, aux teintes bleu pâle et vert, remplissaient l’espace. Et au sein de ces fluides... les « Sujets » de Sebastian dormaient.
Alors que Sebastian marchait à pas lourds devant les tubes, un sourire paternel, mais tout aussi tordu, apparut sur son visage.
Au premier rang se trouvaient les « Sans-Visage ». Ils possédaient une structure corporelle humanoïde ; leurs muscles étaient développés au-delà des limites humaines, leur peau grise et dure comme une armure. Mais ils n’avaient pas de visage.
Ni yeux, ni nez, ni bouche. Juste une couche lisse de peau grise. Leurs organes sensoriels étaient des sceaux magiques complexes placés sous leur peau. Ils ne voyaient pas, mais ils ressentaient. Ils ne parlaient pas, mais ils obéissaient. Chacun possédait la puissance nécessaire pour mettre en pièces un chevalier de niveau Sept Étoiles en quelques secondes.
Plus loin, les hybrides se tenaient là. Flottant dans un tube, un être aux ailes osseuses massives jaillissant de son dos, ses bras transformés en pinces de mante religieuse.
Dans un autre, une créature dont le corps était entièrement recouvert d’écailles, avec des branchies et des glandes sur les mains sécrétant de l’acide.
Et tout au bout, dans le coin le plus sombre du couloir, se dressaient trois tubes spécialement renforcés, bien plus grands que les autres.
Les êtres à l’intérieur émettaient une aura de puissance de niveau Sept et Huit Étoiles. Même dans leur sommeil, la pression qu’ils dégageaient pouvait faire s’évanouir un humain faible.
Ce n’étaient peut-être pas les chefs-d’œuvre de Sebastian – ce titre appartenait toujours à Cassian – mais ils constituaient son armée loyale, incontestée et inarrêtable.
« Très bientôt », murmura Sebastian en posant sa main sur la vitre de son sujet le plus puissant.
« Nous serons à nouveau réunis. »
Ayant terminé son travail au laboratoire, Sebastian retira sa blouse et enfila ses vêtements habituels de conseiller de palais, élégants et impeccables.
Il revêtit ce masque doux, inoffensif et légèrement obéissant. Quittant l’air lourd du sous-sol, il monta dans les étages supérieurs du palais, dans ces couloirs lumineux où intrigues et pouvoir gravitaient.
Son objectif était de rejoindre le Second Prince Charles. Cependant, alors qu’il traversait l’un des larges couloirs à colonnes du palais, son chemin fut bloqué.
La silhouette qui lui barrait la route ressemblait physiquement à Charles ; mêmes cheveux blond doré, même mâchoire noble. Cependant, le visage de cet homme était plus âgé, plus dur, et ses yeux étaient emplis d’une colère et d’une jalousie refoulées.
Le Premier Prince, Roderic Solvarion.
Roderic Solvarion était l’héritier officiel de l’Empire et le propriétaire légitime du trône. Il portait dans ses veines ce rare « Sang Sacré », unique à la dynastie Solvarion et symbolisant un lien avec les dieux.
Sur le papier, il possédait tout ce qui était requis pour devenir le prochain Empereur : lignée, ancienneté et éducation formelle.
Hormis le fait de porter le Sang Sacré, rien ne rendait Roderic « spécial ». Il n’était ni un génie de la magie, ni un maître de l’épée.
D’un autre côté, son frère cadet était son exact opposé, plus talentueux que lui à tous égards.
Roderic nourrissait une haine et une jalousie constantes envers son frère cadet ; après tout, celui-ci avait complètement éclipsé le peu de gloire que Roderic possédait.
Et par-dessus tout, le pacte de Charles avec le Dragon d’Or fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.