Mes yeux restaient rivés sur la bataille chaotique, en proie au désespoir.
L’armure de Chevalier Noir de Fredrinn, pourtant réputée invincible, était désormais criblée de fissures sous l’assaut incessant des sept boss de ruine, et du sang s’écoulait par les brèches.
Zagna n’était plus qu’une épave ; il avait perdu deux de ses quatre bras, et un trou béant, ouvert par l’elfe noir, trônait au centre de son torse.
Malgré cela, il tentait de repousser l’immense golem de glace et le gorille à dos argenté avec ses deux membres restants. Ils ne tiendraient pas longtemps. À l’instant où ils tomberaient...
Mon regard se tourna vers Sethrak, étendue sur le sol.
Elle dormait avec une expression sereine, inconsciente de l’apocalypse qui faisait rage autour d’elle. Je savais que si Fredrinn et Zagna succombaient, elle et moi serions totalement sans défense. Cela signifiait une mort certaine pour nous deux.
Je n’avais pas le luxe de choisir. Mais j’avais peur.
Je me remémorai cette mort humiliante, ces souvenirs cauchemardesques que j’avais vécus la dernière fois que j’avais utilisé cette capacité, la Forme Souveraine.
Mon ennemi, le prince Charles, m’avait vaincu sans effort, alors même que j’étais au sommet de ma puissance.
Plus encore, il avait détruit tout ce en quoi je croyais, tout mon espoir. Il m’avait arraché la vie, mon Cœur de dragon.
Si j’utilisais la Forme Souveraine maintenant, je risquais de revivre l’un de ces scénarios cauchemardesques, de subir le même sort.
Et si je ne le faisais pas ? Pourrions-nous échapper à cette dimension scellée ? Impossible. Non... Peut-être... peut-être existait-il un moyen.
« Système ! Je veux utiliser la Grâce de Serene ! » criai-je dans mon esprit.
[Perception du Système : Quelle est la requête de l’utilisateur ?]
[Avertissement : Le Système exigera un prix proportionnel à la demande de l’utilisateur !]
« Je veux empêcher notre présence de fuiter hors de cette zone ! Empêche la puissance qui se manifestera lors de l’utilisation de la Forme Souveraine d’être détectée à l’extérieur ! Une barrière... Je veux un sceau qui coupera toute communication entre cette zone et le monde extérieur ! »
[Requête comprise.]
[Toutes les connexions conceptuelles et magiques seront rompues. Personne ne pourra percevoir votre emplacement.]
[Création de la barrière « Réalité Isolée »...]
[Le Système évalue la valeur de la requête...]
[Avertissement : La requête englobe le destin de plusieurs vies et des futurs potentiels !]
[Évaluation terminée !]
[Prix exigé :]
• 2 ans de vos souvenirs
• 1 an de votre espérance de vie
Note : La valeur des souvenirs sacrifiés peut varier selon leur importance.
« Tu plaisantes ? » sifflai-je. Je n’ai vécu que 13 ans, et tu veux prendre près de 20 % de mes souvenirs ? Sans mes souvenirs, comment saurai-je qui je suis... ou pourquoi je me bats ?
Mais à cet instant, sous mes yeux, je vis Fredrinn être projeté en arrière par un coup. Je fus amèrement rappelé au fait que je n’avais pas le choix.
« Maudit sois-tu ! J’accepte ! »
[Suppression de vos souvenirs...]
[Souvenirs supprimés : Sélectionnés parmi votre vie au laboratoire.]
[Espérance de vie réduite.]
[Barrière « Réalité Isolée » créée avec succès.]
Pendant un instant, je ressentis un vide indescriptible dans mon esprit. Ces pièces blanches et stériles de mon enfance... avaient disparu. Mais je n’avais pas le temps de m’y attarder.
[Question : Activer la Forme Souveraine ?] [Oui / Non]
Je répondis sans hésiter : « OUI ! »
Et mon corps commença à se transformer. Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti cette sensation. Je pouvais sentir cette puissance ancienne, primitive et écrasante inonder mes veines, gonfler mes muscles, remodeler mes os.
Deux cornes incurvées, noires comme l’obsidienne, poussèrent sur mon crâne. Mes doigts s’allongèrent, se changeant en griffes.
Mes yeux devinrent deux puits sombres sans fond ; en leur centre, deux points rouges brillaient comme des braises ardentes. Je grandis, mes muscles se dessinant avec plus de précision.
Un calme absolu, une froide indifférence, s’installa dans mon esprit. C’était comme si tout ce qui vivait dans cette dimension, ami ou ennemi... n’était rien de plus qu’un insecte sans valeur.
Tous les êtres présents dans la salle se figèrent devant ma présence soudainement écrasante. La bataille cessa. Personne n’osait même respirer, ni bouger.
Je fixai mes yeux rouges sur les sept boss de ruine présents.
Fredrinn me regardait avec stupeur, son armure noire, supposée impénétrable, désormais pleine de fissures, le sang coulant par endroits.
Zagna, ayant perdu deux bras, tenait à peine debout, un trou béant au milieu de la poitrine.
En un instant, en un clin d’œil, je disparus de ma position.
L’instant d’après, j’apparaissais derrière l’immense golem de glace à deux têtes qui acculait Zagna.
Je posai ma main griffue sur le dos glacé du golem et libérai instantanément les Flammes du Chaos.
Pendant un moment, le golem brilla comme une sphère de lumière noire de l’intérieur. L’instant suivant... il explosa dans une détonation massive. Des fragments de glace tranchants s’éparpillèrent dans toute la salle. Le golem n’était plus.
L’elfe archère tenta de reprendre ses esprits, cherchant à encocher une flèche. Mais il était trop tard.
Je ne bougeai même pas. Je tendis simplement la main vers elle et claquai des doigts. « Zzz. »
Une lance de foudre massive tomba du ciel, fonçant vers l’elfe. Avant même qu’elle ne puisse réagir, la lance l’empala.
La destruction qu’elle laissa derrière elle déchiqueta le cadavre de la femme. La foudre ne s’arrêta pas là ; elle frappa le mur de la ruine et fit trembler toute la pièce.
J’observai les cinq boss restants, terrifiés. Leurs esprits anciens, ayant oublié la peur, semblaient ressentir une terreur pure pour la première fois depuis des siècles. Ils reculèrent involontairement.
Le premier à réagir fut le boss aux yeux violets, porteur d’un cercueil. Des centaines de bras spectraux s’étendirent de son cercueil vers moi.
Je laissai les bras m’agripper. Au moment où ils m’enveloppèrent, je les tirai vers moi de toutes mes forces. L’homme aux yeux violets tenta de résister à cette force soudaine, mais ce fut inutile.
Personne ici n’était mon égal. Dès l’instant où je m’étais transformé, la mort de tous les boss de ruine était inévitable.
Le boss perdit l’équilibre et fut projeté vers moi. À cet instant précis, je saisis son arme, ce massif cercueil runique, et le fracassai sur la tête de l’homme de toutes mes forces.
Son crâne vola en éclats comme un fruit mûr, éclaboussant le sol de fluides violets répugnants.
L’homme aux yeux bandés, tenant un livre, tenta de murmurer quelque chose.
Il essayait probablement de soigner le golem que je venais de tuer, ou les autres. Mais il ne pouvait rien faire. Ses amis étaient déjà morts. Il ne pouvait les ramener.
Au moment où il comprit que je le fixais, il était déjà trop tard. Il tenta frénétiquement de tourner la page de son livre pour lancer un autre sort.
J’apparus instantanément devant lui. Je posai ma main griffue sur le livre.
Le livre se réduisit instantanément en cendres sous l’effet de mes Flammes du Chaos, et alors qu’il brûlait, le bandage ensanglanté sur les yeux de l’homme tomba.
Étonnamment, l’homme avait des yeux. Et... des yeux vert émeraude, magnifiques. J’ignorais pourquoi il les cachait, mais cela n’avait plus d’importance pour moi.
De ma main nue, j’ouvris la poitrine de l’homme, lui arrachai le cœur et le jetai nonchalamment au sol.
Puis je me jetai sur l’adversaire suivant.
Les trois boss restants s’étaient rassemblés par peur. Ils avaient adopté une posture défensive.
Mais c’était inutile.
Alors que la femme-araignée scannait la zone avec ses multiples yeux, ses huit membres arachnéens furent soudainement arrachés de son corps avant même qu’elle ne puisse s’en rendre compte, et furent empalés dans sa propre poitrine.
Les deux derniers boss, l’homme-arbre et le gorille à dos argenté, tentèrent immédiatement de mettre de la distance entre nous.
Mais celui qui ressemblait à un gorille, avec un courage insensé, se rua sur moi. Au même moment, l’homme-arbre tenta de m’envelopper de ses lianes pour m’empaler.
Mais dès que les lianes m’atteignirent, mes Flammes du Chaos les enveloppèrent, les consumèrent et les réduisirent au néant. L’homme-arbre disparut en quelques secondes.
Le grand gorille, avant même de pouvoir m’atteindre, fut empalé en plein vol par une lance de glace massive que je créai.
Cette peau rocheuse, apparemment indestructible... fut percée sans la moindre difficulté.
Il ne restait... plus personne.
La bataille était terminée. Non... il serait erroné de parler de bataille. C’était un massacre unilatéral.
Une voix en moi m’indiqua qu’il restait 4 minutes et 7 secondes avant que la Forme Souveraine ne prenne fin.
Je m’approchai de Fredrinn et Zagna, blessés.
« Retourne, Zagna. »
Zagna, avec son corps meurtri, se transforma en cette petite sphère noire, que je rangeai rapidement dans ma poche dimensionnelle.
Je fixai Fredrinn, toujours à genoux. Il était blessé et haletant.
Derrière son heaume, ses yeux étaient fixés avec méfiance sur ma nouvelle forme terrifiante. Mais je m’en moquais. Ce que nous devions faire n’avait pas changé, et nous n’aurions peut-être pas d’autre chance.
« Fredrinn, » dis-je, ma voix ne ressemblant plus à la mienne ; elle était plus profonde, plus résonnante et autoritaire. « Téléporte-nous vers Julian. »
« Mais... comment ? » dit-il, dans la douleur. « Je n’ai que le pouvoir de deux pierres... Nous n’avons toujours pas les autres... »
« Les pierres n’ont plus d’importance, » le coupai-je. « Nerath nous attend. »
« Nerath... nous attend ? Qu’est-ce que cela signifie ? »
« Il n’y a pas de temps pour les explications. Fais simplement ce que je dis. Je ne peux maintenir cette forme longtemps. Essaie de sentir où sont les autres pierres... et imagine-toi être attiré là-bas. Utilise ton pouvoir ! »
« Très bien... je vais essayer, » dit-il, sa voix étouffée par la douleur. Il savait que ce que je faisais n’était pas logique.
Je venais de lui dire qu’un dieu, le dieu même que nous tentions de vaincre, nous attendait. Et maintenant, de notre plein gré, nous allions à lui, blessés et épuisés.
Mais j’étais confiant. Nerath avait envoyé tous ses boss, tous ses pions, contre nous en même temps pour nous détruire. Il s’attendait à nous piéger au moment où nous étions les plus faibles, juste après avoir terminé une ruine. Et il avait réussi.
Il m’avait forcé à faire ce choix, sacrifiant une partie de mes souvenirs et de ma vie.
J’allais lui faire payer. Coûte que coûte !
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