Une semaine entière s'était écoulée depuis le fâcheux incident — et l'interrogatoire sanglant qui s'ensuivit — impliquant ces « précieux » invités venus de l'Empire.
Aux yeux d'un étranger, Veythral semblait avoir effacé toute trace de cette nuit chaotique.
Fredrinn avait réussi à vaincre le prêtre Andreas en combat singulier sans causer de dommages majeurs à la ville. Le pouvoir divin du prêtre s'était révélé insuffisant face à la force brute, sombre et écrasante de Fredrinn.
À l'heure actuelle, William Gicdillax et le prêtre Andreas étaient détenus dans les cachots les plus sûrs de Veythral, entravés par des sceaux de mana.
Fredrinn n'avait toujours pas décidé du sort qu'il leur réserverait.
Il était pris au cœur même d'un dilemme lancinant.
Les éliminer en silence romprait les liens déjà ténus avec l'Empire, offrant au prince Charles la justification qu'il cherchait pour rayer Veythral de la carte.
Mais les relâcher impunément, ou même les rendre contre une rançon... Cela ébranlerait son autorité à Veythral, ternissant son image de « Seigneur » aux yeux de son peuple et de ses hommes. La « Cité Libre » de Veythral donnerait l'impression de s'être agenouillée devant l'Empire.
Pour l'instant, il les maintenait sous le coup d'une « enquête officielle ».
Contrairement au prêtre Andreas, William avait tout dit à Fredrinn, déballant les secrets comme un oiseau chanteur. Les plans du prince Charles, son désir de vengeance et cette mystérieuse sphère noire...
Fredrinn trouvait toute cette affaire extrêmement étrange.
Quoi qu'il tente, le prêtre Andreas n'avait pas prononcé un seul mot. Le sceau de la Sainte Église avait verrouillé sa langue et son esprit.
Mais la torture n'avait pas été nécessaire pour faire parler William.
Lorsque Fredrinn était retourné dans la pièce après Cassian, il avait trouvé William suspendu par les pieds au plafond, couvert de blessures, son cœur arraché de sa poitrine puis... remis à sa place.
À cet instant, il ne voulut même pas imaginer les tortures horrifiantes que Cassian, sous sa forme d'« enfant », avait dû infliger.
Quant à Cassian... il s'était volatilisé depuis ce jour.
Disparu comme s'il n'avait jamais existé.
Fredrinn savait que le comportement soudainement étrange de Cassian et sa disparition étaient directement liés à cette sphère noire.
Le changement brusque de son humeur après l'avoir vue, ce rire maniaque et son obsession à découvrir à qui ils l'avaient dérobée... C'était comme s'il connaissait le propriétaire de la sphère, et cette familiarité n'avait pu que raviver des souvenirs de douleur et de haine.
Il avait réussi à soutirer les informations nécessaires à William pour le moment. Mais il était certain que Cassian en savait davantage.
D'une manière ou d'une autre, Cassian en savait toujours plus.
La seule chose qu'il avait laissée derrière lui était la petite pixie qu'il avait amenée avec lui, celle qu'il avait présentée comme sa « sœur », Nivelle.
« Si Cassian était encore en vie, il n'aurait jamais laissé Nivelle ici de la sorte. »
« Après tout, il avait provoqué tout ce chaos avec l'Empire uniquement pour sauver sa petite sœur. »
Actuellement, Nivelle était sous la garde de Rose, l'une des compagnes les plus fidèles de Fredrinn.
Nivelle s'inquiétait constamment pour Cassian, demandant sans cesse de ses nouvelles. Ils lui avaient menti — prétendant que Cassian était en mission secrète et d'une importance capitale.
Pour l'instant, elle semblait le croire.
Mais Nivelle affirmait posséder une sorte de lien spirituel avec Cassian, qu'elle pouvait ressentir sa douleur même à des kilomètres de distance. Il était clair qu'elle n'avait pas mordu à l'hameçon. Cette situation inquiétait Fredrinn plus encore.
Il avait besoin de Cassian. Il ne pouvait pas le perdre, pas encore.
Il avait besoin de lui, tant pour retrouver son ami disparu Julian que pour faire front avec lui contre un Empire entier qui complotait désormais leur destruction.
Fredrinn était perdu dans ces pensées, allongé sur son immense lit dans ses appartements, fixant le plafond. Il n'avait aucun moral pour gérer quoi que ce soit en ce moment. Le poids de ses responsabilités pesait sur ses épaules comme une montagne.
Alors qu'il restait là, un coup sec résonna à la porte de sa chambre.
Toc, toc.
Fredrinn l'ignora.
Mais les coups continuèrent, plus forts cette fois. Après un long silence, Fredrinn se leva de son lit pour voir qui était cette personne insistante et ouvrit la porte.
Rose et Hebi se tenaient devant lui. Nivelle était perchée sur l'épaule de Rose, observant Fredrinn de ses yeux vert émeraude innocents.
« Que voulez-vous ? » grogna Fredrinn. « Vous ne voyez pas que je me repose ? »
« Tu n'as pas mis un pied hors de cette pièce depuis deux jours », rétorqua Rose. Sa voix était plus tranchante que d'habitude.
« Comme je l'ai dit, j'ai besoin de repos. Je suis encore épuisé par cette bataille. Maintenant, laissez-moi tranquille. »
Rose ricana. « Bataille ? Tout le monde sait que tu as battu ce monstre aux ailes dorées sans recevoir la moindre égratignure. Il serait plus juste de parler de violence unilatérale. »
« Je veux être seul », dit Fredrinn en tentant de refermer la porte.
Mais Rose glissa sa main pour l'en empêcher. « Combien de temps vas-tu rester assis dans ta chambre comme une petite fille qui vient de se faire larguer ? Tu n'arriveras à rien comme ça ! »
« Arrête de dire des bêtises ! Je t'ai dit que je voulais juste être seul ! »
C'est alors qu'Hebi intervint. Sa voix était plus calme. « Patron, Rose a raison. Tu n'as fait aucune déclaration au peuple. À cause de ces émissaires dans le cachot, tout le monde pense que l'Empire est sur le point d'attaquer. Si tu ne leur donnes pas d'explication, ils pourraient avoir l'impression que nous sommes en réel danger. »
« Dis-le à Eric », répondit Fredrinn, d'une voix lasse et désintéressée. « Il peut gérer le district. »
Sans attendre de réponse, il leur ferma la porte au nez et retourna à son lit.
Dehors, Rose resta figée, l'expression maussade. Elle donna un coup de pied dans la porte par colère, puis fit volte-face et s'éloigna dans le couloir. Dans un profond soupir, Hebi lui emboîta le pas.
Marchant derrière Rose, les mains dans les poches, Hebi prit la parole. « Rose, je te l'avais dit. Nous devons le laisser tranquille un moment. Nous ne pouvons pas comprendre à quel point il est mentalement épuisé. L'Empire tout entier l'a mis sur liste noire. La responsabilité de tous les habitants de cette ville repose sur ses épaules, d'une certaine manière. Et il essaie toujours de retrouver Julian. Tu as toi-même dit à quel point la dernière ruine que vous avez visitée était éprouvante. »
Rose ne répondit rien. Elle continua simplement de marcher.
Nivelle, sur son épaule, posa une minuscule main sur la joue de Rose, comme pour tenter de la réconforter.
Un peu plus tard, tous trois s'attablèrent pour dîner dans l'une des tavernes les plus fréquentées de Veythral. Il ne fallut pas longtemps pour qu'Eric, Rod et Kael les rejoignent.
Mais l'atmosphère à la table était loin de son habituelle gaieté. En voyant le visage sombre de Rose, Rod et Kael avaient mis de côté leur entrain habituel et restaient silencieux. Ce silence s'était propagé à toute la table.
Rose touchait à peine à son plat, se contentant de piquer la viande dans son assiette avec sa cuillère tout en engloutissant sa quatrième chope de bière.
Hebi, en revanche, n'avait aucune intention de laisser son humeur s'assombrir. Contrairement aux autres, il mangeait avec appétit, lançant quelques banalités pour briser le silence.
« L'hiver n'est plus très loin, hein ? Celui-ci promet d'être bien plus froid que l'an dernier. Tant mieux, j'ai hâte de goûter à ces vins spéciaux que j'ai rapportés de l'Est. »
« Des vins de l'Est ? » Kael se redressa soudain. « L'ami, tu vas partager ça avec nous, n'est-ce pas ? » demanda-t-il en fixant Hebi avec des yeux brillants.
Hebi rit. « Je ne sais pas. Peut-être que si tu arrives à me battre en duel, je t'en laisserai une gorgée. »
« Tu te moques de moi ? J'utilise des dagues, pas une épée ! »
« Tu ne peux pas sortir de telles excuses à ton adversaire lors d'un vrai combat, Kael », intervint Rod. « Qu'est-ce que tu espères ? Que ton adversaire ait pitié de ta jolie frimousse ? »
« La ferme, le foudroyé ! » rétorqua Kael. « Au moins, moi, je peux riposter contre mon adversaire ! »
Le visage de Rod vira instantanément au rouge. « Bon sang, arrête de ramener ça sur le tapis ! » tenta-t-il de se défendre.
Eric, avec son calme et sa maturité habituels, intervint. « Ne t'en fais pas, Rod, tout le monde fait des erreurs. Ce qui compte, c'est d'en tirer des leçons. »
« Eric... » gémit Rod, une expression reconnaissante et enfantine sur le visage.
Alors qu'une ambiance joyeuse commençait à renaître à la table, Rose abattit violemment sa chope de bière. Un fracas sonore déchira le brouhaha de la salle tandis qu'elle criait :
« Une autre bière ! »
La serveuse, qui tentait de servir une autre table avec un plateau chargé de six chopes et de nourriture, sursauta et répondit : « T-tout de suite, madame ! »
« Rose, la soirée ne fait que commencer. Tu bois trop », dit Eric d'un ton avertisseur.
Rose ne répondit rien. Elle se contenta de poser son menton sur sa main et de tourner la tête pour contempler la rue sombre par la fenêtre.
« Quelqu'un a une sacrée peine de cœur », chuchota Kael à l'oreille de Rod.
Comme si elle les avait entendus, Rose leur lança un regard perçant.
Nivelle, assise sur l'épaule de Rose, ne s'était pas du tout habituée à cet environnement. Elle observait les gens autour d'elle avec curiosité, écoutant leurs conversations bruyantes et observant leurs rires.
Des elfes et des humains... elle les détestait toujours du plus profond de son cœur. C'étaient eux qui avaient sacrifié son peuple, qui avaient déchiré sa famille.
Mais en ce moment, son frère Cassian faisait confiance à ces gens-là.
Et ils ne l'avaient pas traitée avec cruauté. En l'absence de Cassian, Rose avait été très gentille avec elle, malgré sa propre humeur massacrante. Elle la protégeait et prenait soin d'elle comme d'une petite sœur.
Nivelle était profondément inquiète de l'absence de son frère. Mais Rose lui avait assuré que Cassian reviendrait, c'était certain. Elle lui rappelait constamment à quel point il était fort.
Elle avait vu sa force de ses propres yeux. Il avait massacré tous les occupants de cet immense bâtiment, tout seul, sans le moindre effort, juste pour elle.
Et maintenant... à cause d'elle, il souffrait quelque part. Nivelle pouvait sentir cette douleur émaner de l'âme de son frère.
Et pour cela, elle s'en voulait terriblement.