Les minutes s’égrenaient, suivant un rythme lourd et monotone, semblable aux grains de sable s’écoulant d’un sablier d’éternité.
Le bruit des pas du trio résonnait dans le silence sépulcral des anciens couloirs, seule preuve tangible de leur existence en ces lieux.
Chaque salle qu’ils traversaient semblait former une galerie d’art plus troublante que la précédente.
Des statues grotesques, sculptées par le temps et peut-être par quelque dieu dément, semblaient les observer depuis les ténèbres.
Les peintures et les inscriptions absurdes gravées sur les murs ne relataient pas l’ascension et la chute d’un culte, mais constituaient une véritable chronologie de la folie.
À chaque pas, le désespoir et la douleur qui s’étaient imprégnés dans ces pierres devenaient plus palpables.
Ils étaient constamment sur le qui-vive.
Leurs yeux scrutaient chaque recoin, chaque alcôve sombre, et leurs oreilles étaient tendues pour saisir le moindre murmure.
Pourtant, aucun signe du « gardien unique » dont Cassian avait parlé.
Ce silence était bien plus déconcertant qu’une attaque imminente ; il tendait les nerfs comme la corde d’un arc à chaque seconde qui passait.
Finalement, au bout d’un long corridor, leur progression s’arrêta brusquement.
Le spectacle qui s’offrait à eux contrastait violemment avec l’aspect général des ruines.
Une porte colossale à deux battants.
Mais cette porte, contrairement à la maçonnerie moussue, fissurée et sculptée qui l’entourait, était faite d’un marbre blanc pur — lisse, sans veines, d’une simplicité presque moderne.
Pas une égratignure, pas un symbole, pas une inscription ne marquait sa surface.
C’était comme si elle n’appartenait pas à ces ruines, comme si elle avait été apportée d’un autre monde pour être déposée ici.
Au milieu de cette magnifique décrépitude, cette perfection dépouillée constituait une anomalie troublante.
Rose déglutit malgré elle face à l’aura sinistre qui émanait de la porte, une aura si puissante qu’elle semblait posséder une présence physique.
Elle pouvait sentir jusqu’aux grains de poussière dans l’air danser différemment autour d’elle, comme repoussés par une force invisible.
Ce n’était pas comme un vent froid ; c’était plutôt une sensation de vide qui lui serrait l’âme, aspirant l’énergie vitale de l’intérieur.
Fredrinn, cependant, reconnut ce sentiment.
C’était l’odeur de la mort.
L’aura de la perte, de l’impuissance et d’une nuit sans fin.
Les souvenirs qu’il gardait verrouillés dans les couloirs obscurs de son esprit resurgirent à la surface face à cette sensation familière.
Il ne laissa pas ses épaules s’affaisser une fois de plus, ni son cœur souffrir de cette vieille douleur connue.
Au lieu de cela, il serra les mâchoires.
Ses doigts agrippèrent la garde de son épée si fort que ses articulations blanchirent.
Plus jamais. Il ne perdrait plus personne.
La promesse qu’il s’était faite de retrouver Julian au bout de ce chemin se dressait comme une forteresse inébranlable face à cette aura funeste. Il ne laisserait aucune puissance abattre ce rempart.
Sans quitter la porte des yeux, il se tourna vers Cassian.
Sa voix était lourde du poids des émotions qu’il tentait de refouler.
« Alors, je suppose que nous avons atteint la salle du boss ? »
Pendant un instant, le sourire exaspérant de Cassian disparut. Ses yeux étaient rivés sur la porte, une gravité rare sur le visage.
Après avoir étudié la surface du marbre comme s’il pouvait voir au travers, il hocha la tête.
« Oui, dit-il d’un ton sec. Je le crois. »
Dans ce bref instant, l’esprit de Cassian était en ébullition.
Ses pensées oscillaient entre la réalité de ce monde et les mécaniques de « jeu » qu’il connaissait.
’Normalement, selon l’histoire du jeu, Fredrinn avait encore trois ans avant d’être censé venir ici. Même alors, le Chevalier Noir était un adversaire coriace au sommet du niveau 6 Étoiles. Fredrinn vient tout juste d’atteindre ce niveau.’
’De plus, comme nous sommes arrivés si tôt, les ruines sont encore presque intactes. Cela signifie que l’entité à l’intérieur n’a pas été affaiblie par le temps. Au contraire, elle pourrait être au sommet de sa puissance. Peut-être même plus forte que je ne le pensais...’
Il réfléchit à ce qu’il ferait s’ils étaient acculés.
’Je pourrais devoir utiliser ma Forme Souveraine. Mais si je le fais, ce maudit culte de l’Aube d’Obsidienne pourrait détecter mon énergie instantanément. Attirer leur attention si tôt est un suicide. Je ne peux pas prendre ce risque.’
Il soupira intérieurement. Il n’avait pas le choix.
’Je dois espérer que Rose et Fredrinn pourront le vaincre. Et pour cela, je dois leur donner l’arme la plus puissante de leur arsenal : l’information.’
Il plongea dans les profondeurs de sa mémoire de joueur. Chaque détail concernant le Chevalier Noir se matérialisa dans son esprit.
Sa taille de deux mètres cinquante, l’armure noir de jais qui couvrait chaque centimètre de son corps, sans la moindre égratignure.
La propriété incroyable de l’armure : elle annulait 50 % des dégâts physiques et 80 % des dégâts magiques.
’Dans ce cas, les sorts de Rose ne feront que l’effleurer. Elle ne sera pas d’une grande utilité.’
Puis sa seconde capacité lui revint en mémoire. Il absorbait les dégâts comme une éponge, stockant toute l’énergie cinétique pour la libérer en une contre-attaque unique et dévastatrice.
’Il doit encaisser une quantité considérable de dégâts pour l’utiliser, mais une fois déclenchée, même le bouclier de Fredrinn ne pourrait résister à ce coup. Cela nous place dans une position très risquée.’
Et enfin, le plus dangereux de tous... le « Royaume des Ombres ».
’Dans le jeu, il ne l’utilisait que lorsqu’il se sentait vraiment acculé. Son propre enfer personnel, fait de ténèbres absolues. Il piège ses adversaires choisis dans cette dimension, et c’est là que le vrai combat commence. Dans ce royaume, sa force physique double, et comme il ne fait plus qu’un avec les ténèbres, le voir, l’entendre ou même le localiser devient presque impossible. C’est comme se battre à l’aveugle.’
Cassian savait que ses propres capacités n’étaient plus ce qu’elles étaient depuis son retour d’entre les morts. Le Système lui indiquait que la plupart de ses compétences étaient « en maintenance », endommagées et défaillantes.
Il ne pouvait pas compter sur son plein potentiel dans un combat comme celui-ci.
Pourtant, une pensée égoïste et prédatrice germa dans un coin de son esprit.
’Si... si je parviens d’une manière ou d’une autre à porter le coup final, il y a une petite chance que je puisse voler l’une de ses compétences. Imaginez posséder le « Royaume des Ombres »...’
Cette seule pensée lui en fit venir l’eau à la bouche.
Il calma la tempête dans son esprit et revint à la réalité. Se tournant vers Fredrinn et Rose, il commença à parler.
Sa voix était calme mais tranchante.
« Vous avez le droit de savoir ce qui nous attend derrière cette porte. Écoutez, et gravez chaque mot que je prononce dans vos esprits. »
Cassian expliqua tout ce qu’il savait sur le Chevalier Noir, dans les moindres détails. Il parla de la résistance de son armure, de sa capacité d’absorption des dégâts et, surtout, de son atout mortel : le « Royaume des Ombres ».
Fredrinn absorba chaque mot comme une éponge.
Après tout ce qu’ils avaient traversé, il aurait été insensé de ne pas faire confiance à l’incroyable source de connaissances de Cassian. Mais à mesure que les informations étaient traitées, les questions se multipliaient dans son esprit.
Lorsque Cassian eut terminé, il demanda avec une expression légèrement troublée : « Tu nous avais dit que c’étaient les ruines les plus faciles. Mais d’après ce que tu as décrit, cela ressemble au genre d’ennemi que nous ne voudrions jamais affronter. »
Ce sourire omniscient était revenu sur le visage de Cassian.
« Et c’est bien le cas. Ces ruines sont les plus faciles, comparées aux autres. Maintenant réfléchis, Fredrinn. Si tu ne parviens pas à vaincre un ennemi comme celui-ci, comment espères-tu sauver ton ami Julian un jour, ou tenir cette grande promesse que tu m’as faite ? »
Les mots furent comme une gifle pour Fredrinn. Il ne put répondre, car il savait que Cassian avait raison.
Des batailles bien plus difficiles, apparemment impossibles, l’attendaient dans le futur.
Il n’avait pas le droit de montrer de la peur ou de reculer maintenant, lors de ce premier test sérieux. Les miettes de doute en lui cédèrent la place à une résolution d’acier.
Il porta sa main droite à l’épée sur sa hanche et sentit la froideur du métal. Il fixa Cassian et hocha légèrement la tête. Il s’était repris ; il était prêt.
Rose, quant à elle, sombrait dans les eaux froides du désespoir en écoutant Cassian.
En tant que mage de 4 Étoiles, elle savait que même ses boules de feu les plus puissantes s’éteindraient comme des flammes de bougie contre cette armure. Elle serait presque totalement inutile dans ce combat.
Son regard se tourna d’abord vers Cassian, colérique et accusateur, comme s’il était responsable de toute cette situation. Puis ses yeux se reportèrent sur Fredrinn, cette fois avec un regard empreint de honte. Elle était là pour l’aider, pour alléger son fardeau, mais maintenant elle ne serait qu’un obstacle.
Fredrinn remarqua immédiatement l’effondrement de l’expression de Rose. Il posa une main rassurante sur l’épaule de la jeune femme.
« Tout va bien, Rose, dit-il, sa voix chaude et calme. Contente-toi de couvrir mes angles morts, surveille nos arrières. Tant que je sais que tu me soutiens, je peux le gérer. Tant que tu es là pour m’épauler, je peux abattre ce tas de ferraille. »
Le réconfort de Fredrinn dissipa momentanément les pensées sombres de Rose. Elle força un sourire. Ce n’était pas le moment d’abattre le moral de l’équipe.
« Je ferai de mon mieux », murmura-t-elle, tentant de masquer le tremblement dans sa voix.
« Eh bien, dit Cassian, une amusement diabolique dans l’expression. Ses yeux brillaient d’excitation. Si tout le monde est prêt, laissons le plaisir commencer, voulez-vous ? »
Fredrinn et Rose hochèrent la tête à l’unisson, leurs visages empreints de détermination.
Les mots étaient terminés. Le plan était établi, les rôles assignés. Il ne restait plus que la confrontation.
Fredrinn s’avança et posa ses deux mains sur la surface froide de la porte de marbre massif.
Il poussa de toutes ses forces.
Dans un gémissement qui fit trembler les os, la porte scellée depuis des centaines d’années commença à s’ouvrir lentement, irrésistiblement.
Les premières choses à s’en échapper furent une obscurité d’encre et un froid de tombeau.
Sans hésiter, le trio pénétra dans la chambre obscure, vers leur combat à mort contre le Chevalier Noir.