Chapitre 242 : Le fils du Lion noir
Je me réveillai plus tôt que d’habitude, ce matin-là. Après m’être changé et être sorti, je trouvai les allées devant les dortoirs encore assez calmes. Le fin givre qui recouvrait l’herbe scintillait sous les premiers rayons du soleil, et la buée de mon souffle s’évanouissait devant mon visage tandis que je marchais.
Je m’arrêtai près de l’entrée du dortoir des filles et enfouis les mains dans mes poches.
Je voulais parler à Iris avant le début des cours. Notre conversation dans le couloir, la veille, ne s’était pas très bien terminée. Je m’étais dit qu’en venant tôt ce matin, nous pourrions au moins rejoindre le bâtiment principal ensemble.
Quelques filles qui sortaient ralentirent en me remarquant. Certaines se penchèrent l’une vers l’autre pour chuchoter, mais je n’y prêtai aucune attention. Je gardai les yeux fixés sur l’entrée.
Au bout d’un moment, j’aperçus Iris.
Elle descendait les marches avec Myra. Leurs uniformes étaient impeccables, et Iris portait quelques livres. Elles interrompirent leur conversation en me voyant.
Je m’avançai vers elles.
« Iris. »
Iris ne leva pas la tête. Elle serra un peu plus ses livres contre sa poitrine et passa devant moi. Myra la suivit sans un mot.
J’inclinai légèrement la tête et les regardai s’éloigner.
Elle ne m’a pas vu ?
Non, j’étais certain que Myra avait croisé mon regard.
Et rien dans son expression ne laissait penser qu’elle était ravie de me voir. Le visage d’Iris était lui aussi plus froid que d’habitude. Sans échanger un mot, elles s’étaient dirigées droit vers le chemin menant au bâtiment principal.
J’accélérai le pas pour rattraper Iris.
« Iris ? »
Myra se déporta sur le côté et me barra la route. Iris continua d’avancer sans même se retourner.
Je la regardai par-dessus l’épaule de Myra, puis baissai les yeux vers la fille qui me bloquait le passage.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« Tu m’as déçue, monsieur l’ami d’enfance. »
Je fronçai légèrement les sourcils.
« De quoi tu parles ? »
Myra me fixa quelques secondes. Ma réponse sembla la mettre encore plus en colère.
« Tu vas vraiment faire semblant de ne pas comprendre ? »
« Si tu me dis ce que j’ai fait, je pourrai te répondre. »
Myra prit une profonde inspiration. Elle semblait s’efforcer de garder son calme.
« On sait que tu as eu un rendez-vous avec une fille de première année à la Couronne d’Or, hier soir. »
« Un rendez-vous ? »
Je me rappelai l’expression de Layla lorsqu’elle avait vu les prix sur le menu. Puis je repensai à notre conversation en route vers le restaurant.
Je l’avais invitée à dîner. J’avais réservé une table pour deux, dîné avec elle, réglé l’addition et l’avais raccompagnée à son dortoir.
Mes intentions étaient différentes, mais, vu sous cet angle, difficile de nier que ce que nous avions fait ressemblait à un rendez-vous.
Plus je gardais le silence, plus le visage de Myra se durcissait.
« Tu t’en souviens, maintenant ? »
« J’ai dîné avec Layla, hier. »
« Je ne te demande pas son nom. »
Elle jeta un bref regard à Iris, qui marchait devant nous. Iris ne s’était pas arrêtée, mais elle tenait maintenant ses livres à deux bras.
« Iris a essayé de te réserver du temps, hier. Et toi, tu l’as éconduite pour aller dîner avec une autre fille. »
« Je ne l’ai pas éconduite. Elle avait des choses à faire. »
Myra ferma les yeux, puis les rouvrit.
« Tu crois que ça te donne meilleure allure ? »
Je cherchais quoi répondre tandis qu’Iris s’éloignait encore. Myra le remarqua aussi et s’écarta, mais pour suivre Iris, pas pour me laisser passer.
« Laisse-la tranquille pour le moment. Et réfléchis à ce qui a pu la blesser. »
Elle se retourna et se hâta de rejoindre Iris. Lorsqu’elle la rattrapa, elle lui dit quelque chose, mais je n’entendis pas la réponse d’Iris.
Je restai là un moment à les regarder s’éloigner. J’avais pensé qu’en venant tôt ce matin, les choses seraient plus simples. Apparemment, la situation s’était compliquée bien davantage pendant la nuit que je ne l’avais compris.
Je crois que je suis mal…
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La plupart des élèves étaient déjà assis lorsque j’entrai en classe. Quelques personnes qui se tenaient près de la porte cessèrent de parler en me voyant. Tandis que je passais devant elles pour rejoindre ma place, je sentis leurs regards me suivre.
C’était un peu étrange que tant de gens s’intéressent à un dîner au restaurant.
Avant de m’asseoir, je regardai Layla.
Elle ne me surveillait pas comme d’habitude. Son livre était ouvert devant elle ; d’une main, elle tenait le bord d’une page tandis qu’elle écrivait dans son cahier de l’autre. Elle ne leva pas les yeux quand je passai près d’elle.
Je m’assis et posai mon sac.
Alors que je me demandais si tout le monde s’était donné le mot pour m’ignorer ce matin, Alicia se pencha soudain vers moi.
« Je te soutiendrai », dit-elle en souriant.
Elle parla assez bas pour que je sois le seul à l’entendre.
Je me tournai vers elle.
Alicia hocha la tête. Elle dut estimer que son message était assez clair, car elle se radossa à sa chaise sans rien ajouter.
Je la regardai quelques secondes.
Avais-je fait autre chose ?
Iris était clairement en colère contre moi. Myra était contrariée pour la même raison. Mais le sourire d’Alicia me fit penser qu’il y avait autre chose que j’ignorais.
Je haussai les épaules et ouvris le livre devant moi.
Elle essayait peut-être simplement de me remonter le moral. Pour l’instant, je n’avais pas envie de lui poser de questions.
Peu après, une ombre tomba sur mon bureau.
Je levai les yeux et aperçus Fish Boy. Il me fixait d’un air grave, les bras croisés sur la poitrine.
« Ne perds pas. »
Je le dévisageai. Il n’avait pas l’air de plaisanter.
« D’accord », répondis-je.
Après m’avoir dévisagé quelques secondes de plus, il hocha brièvement la tête et s’éloigna.
Je le suivis des yeux un instant. Cette conversation aurait eu un peu plus de sens s’il m’avait dit ce que je ne devais pas perdre.
Quand je me tournai vers Alicia, elle avait toujours un léger sourire aux lèvres.
Avant que je puisse lui demander ce qu’elle avait voulu dire, la cloche sonna. Les élèves qui se tenaient entre les bureaux regagnèrent leur place. Le professeur entra peu après, et les conversations cessèrent.
J’ouvris mon livre à la bonne page et posai le coude sur le bureau.
Je pourrais attendre avant de comprendre pourquoi tout le monde attendait quelque chose de différent de moi, ce matin.
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La plupart des tables étaient occupées lorsque j’entrai à la cafétéria pendant la pause de midi. Le bruit des plateaux posés sur le comptoir se mêlait au brouhaha des élèves qui parlaient tous en même temps.
Après avoir pris mon repas, je cherchai une place libre et aperçus Celine. Elle était assise seule à une table près de la fenêtre, les yeux fixés sur le café devant elle. Une partie du repas dans son assiette était intacte.
Lunox était avec une fille, quelques tables plus loin.
Je ralentis un instant.
Ce devait être elle.
L’agente démoniaque chargée de se rapprocher de Lunox. Dans son uniforme d’académie et avec son sourire, elle ne se distinguait en rien des autres élèves autour d’elle.
Elle écoutait attentivement Lunox et hochait la tête de temps à autre. Lunox arborait un sourire semblable à celui qu’il avait eu la veille en m’annonçant qu’elle l’avait invité à sortir.
Apparemment, il lui avait donné sa réponse.
Après les avoir observés un moment, je détournai le regard. Pour l’instant, je n’avais aucune raison d’interrompre leur conversation.
Je m’approchai de la table de Celine et posai mon plateau sur la place libre en face d’elle.
« Salut. »
Elle leva la tête et me regarda.
« Bonjour, Cassian. »
Je tirai la chaise et m’assis. Celine prit sa tasse, et je remarquai son air fatigué.
« Pourquoi tu es assise toute seule ? » demandai-je.
« Je ne suis pas seule, maintenant. »
« Je voulais dire avant que j’arrive. Tu n’es pas censée manger de temps en temps avec les autres filles nobles ? »
Elle jeta un coup d’œil à une table de l’autre côté de la salle. Une des filles assises là lui sourit dès qu’elle la remarqua. Celine lui rendit son salut d’un léger signe de tête, puis se retourna vers moi.
« Écouter ces filles me flatter et bavarder de stupidités, c’est une véritable torture, dit-elle d’un ton las. Je n’ai pas envie de passer tout un repas à entendre parler de la robe la plus chère ou de la famille la plus importante. »
Elle fit lentement tourner sa tasse sur sa soucoupe.
« Et puis, les pions sont censés servir leurs maîtres. Traîner avec vous, les deux phénomènes, me donne une bonne excuse pour avoir un peu la paix. »
Celine but une gorgée de café. Son visage ne trahit pas la moindre gêne.
Je regardai du côté de Lunox.
« L’un de tes pions a l’air bien occupé, aujourd’hui. »
« J’ai remarqué. »
Celine reposa sa tasse, comme si le sujet ne l’intéressait guère. Puis elle me regarda et haussa légèrement un sourcil.
« Au fait, tu n’as pas des choses plus importantes à penser ? Ton adversaire pour le duel d’aujourd’hui, c’est Marven. »
J’inclinai la tête.
« Un duel ? »
Celine garda la même expression quelques secondes. Puis elle cligna des yeux et se pencha légèrement vers moi.
« Ne me dis pas que tu as oublié. »
Comme j’essayais de comprendre ce qu’elle voulait dire, elle poussa un profond soupir.
« Souviens-toi de la fille que tu as harcelée dans le couloir, idiot… »
Ses paroles me rappelèrent notre rencontre dans le couloir. Cette fille, puis le garçon qui s’était interposé entre nous, et toute cette histoire de duel…
Les étranges conversations de ce matin commençaient enfin à s’éclaircir.
« Ce garçon s’appelait Marven ? »
Celine porta une main à son front. Après s’être frotté la tempe, elle leva de nouveau les yeux vers moi.
« Marven Yvaren, fils de Rolan Yvaren, le plus grand général de l’Empire, surnommé le “Lion noir”. »