Chapitre 239 : Conseils amoureux
Je fis tourner la serpillière dans le seau à quelques reprises, essorai l’eau sale, puis la reposai sur le sol de pierre. Je repassais pour la troisième fois au même endroit, tentant d’effacer une traînée de boue sur la partie que je venais tout juste de nettoyer.
Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point les couloirs de l’académie étaient longs. Les traverser d’un bout à l’autre ne posait pas vraiment de problème, mais devoir nettoyer chaque dalle m’avait fait me demander pourquoi la personne qui avait conçu le bâtiment avait prévu autant d’espace vide.
En plus, je n’avais pas le droit d’utiliser de mana. Le Professeur Aemon m’avait dit que si j’avais assez d’énergie pour faire travailler les autres, je pouvais bien travailler moi-même.
Alors que je poussais la serpillière devant moi, j’entendis des pas approcher par derrière. La personne s’arrêta à quelques pas et m’observa bien trop longtemps avant de prendre la parole.
« Cassian ? Qu’est-ce que tu fais ? »
Je me retournai et vis Lunox. Son regard allait de la serpillière dans mes mains au seau posé par terre.
« Si tu ne comptes pas m’aider, va-t’en. »
« Je posais juste une question. »
« Et j’y ai répondu. »
Lunox s’écarta pour éviter la partie que j’avais nettoyée. Je m’attendais à le voir partir, mais il alla plutôt s’adosser au mur, les mains dans les poches. Un étrange sourire lui flottait sur les lèvres, qu’il essayait de dissimuler.
Après m’avoir regardé travailler en silence un moment, il se racla la gorge.
« En fait, il y a quelque chose dont je voulais te parler. »
Je dirigeai la serpillière vers le seau sans le regarder.
« Vas-y. »
« Une fille m’a proposé un rendez-vous aujourd’hui. »
La serpillière s’immobilisa dans mes mains. J’inclinai légèrement la tête et le regardai.
Lunox fronça les sourcils devant ma réaction.
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? Ce n’est pas si surprenant. »
Je n’étais pas surpris qu’une fille lui ait proposé un rendez-vous. Ses paroles m’avaient rappelé un passage de l’histoire du jeu.
L’agent démoniaque qui avait abordé Lunox…
Une démone déguisée en élève de l’académie avait fait le premier pas de la même manière pour se rapprocher de lui. Au début, son intérêt pour Lunox n’avait été qu’une partie de sa mission. Ses paroles douces et le temps qu’ils passaient ensemble étaient destinés à gagner sa confiance.
Mais, à un moment donné, les choses avaient changé.
La fille était réellement tombée amoureuse de celui qu’elle était censée approcher, et Lunox avait commencé à éprouver les mêmes sentiments, sans savoir qu’on lui avait menti.
À la fin, Felix l’avait tuée…
Le jeu s’était servi de cette partie de l’histoire pour monter Felix et Lunox l’un contre l’autre. La personne que Felix avait tuée était un agent démoniaque, mais, pour Lunox, il y avait plus que cela. La fille qu’il aimait avait fini par éprouver de véritables sentiments pour lui ; il ne pouvait donc pas accepter que tout ce qu’ils avaient vécu ensemble n’ait été qu’un mensonge.
Le fait que Felix ait eu raison de son propre point de vue n’y changeait rien.
Pour Lunox, il était celui qui avait tué la fille qu’il aimait.
« Cassian ? »
À la voix de Lunox, je reportai les yeux sur lui. Son sourire s’était un peu effacé.
« Tu ne vas rien dire ? »
Je replongeai la serpillière dans le seau.
« Qu’est-ce que tu veux que je dise ? »
« Je ne sais pas. À ton avis, qu’est-ce que je devrais faire ? »
« Pourquoi tu me demandes ça ? »
« Je voulais savoir ce que tu en pensais. »
« Je n’ai jamais eu de petite amie. »
Lunox me fixa quelques secondes, puis haussa les sourcils, comme s’il devait me rappeler une évidence.
« Tu as une petite amie, Cassian. »
Je fis semblant de ne pas l’entendre et essorai la serpillière. Tandis que je poussais l’eau vers le bord du couloir, Lunox attendait toujours ma réponse.
Je ne savais pas encore si la fille dont il parlait était bien cette démone. Je ne lui avais même pas demandé son nom. Pourtant, je ne pouvais pas ignorer ce que cette conversation m’avait rappelé.
Si l’histoire se déroulait comme je m’en souvenais, je ne voulais pas intervenir dans cette partie.
Que Felix et Lunox se retournent l’un contre l’autre m’arrangerait. Inutile de m’interposer et de changer le cours des événements alors que je pouvais obtenir le résultat voulu sans rien faire.
« Je ne lui ai pas encore répondu, dit Lunox. Je lui ai dit que je voulais y réfléchir, mais maintenant, j’ai l’impression de la faire attendre pour rien. »
Je lui jetai un bref coup d’œil. Les coins de sa bouche s’étaient de nouveau relevés pendant qu’il parlait. Il avait l’air perplexe, mais il était manifestement ravi qu’elle lui ait proposé un rendez-vous.
J’eus un peu pitié de lui.
Il se demandait comment lui répondre, mais s’il savait qu’elle mourrait un jour, il n’aurait pas cet air-là. Peut-être partirait-il à sa recherche au lieu de rester planté devant moi.
Mais le malaise que je ressentais n’était pas assez fort pour me donner envie de lui révéler ce que je savais.
Je baissai de nouveau les yeux vers le sol.
« Tu m’écoutes ? »
« Je t’entends. »
« Mais tu ne réponds pas. »
« Parce que je n’ai rien à te dire là-dessus. »
Lunox soupira. Il garda le silence un moment, et je crus qu’il allait enfin partir. Puis, adoucissant la voix, il inclina légèrement la tête.
« Cass… »
J’arrêtai de passer la serpillière.
Il essayait d’imiter la façon dont Iris m’appelait. Il avait même tenté de reproduire son intonation.
Je relevai la tête et le regardai droit dans les yeux.
« Ne m’appelle pas comme ça. »
Il avait dû remarquer la froideur de ma voix. Son air enjoué s’évanouit et il se décolla du mur.
« D’accord, Cassian. Je pose juste une question. Ça ne devrait pas être si difficile d’y répondre. »
« Je t’ai dit que tu demandais à la mauvaise personne. »
« Ce n’est pas toi qui sors avec Iris ? Tu dois au moins avoir plus d’expérience que moi. »
Je m’appuyai sur le manche de la serpillière et poussai un profond soupir.
« Lunox, si j’avais la moindre expérience en amour, je ne serais pas là à nettoyer un couloir à la serpillière. »
Lunox regarda mon visage, puis la serpillière dans mes mains. Il fronça les sourcils, cherchant à comprendre le rapport entre les deux.
« Qu’est-ce que ça a à voir avec le fait de laver le sol ? »
Au lieu de lui expliquer, je me remis au travail.
Il attendit encore quelques secondes une réponse. Finalement, il dut comprendre qu’il n’obtiendrait rien d’utile de ma part, car ses épaules s’affaissèrent et il s’éloigna du mur.
« Je ferais mieux de demander conseil à Celine, je suppose. »
Je ne le contredis pas.
Lunox se retourna et s’engagea dans le couloir. Il jeta une dernière fois un regard par-dessus son épaule, mais, en me voyant replonger la serpillière dans le seau, il secoua la tête et poursuivit son chemin.
Je le regardai s’éloigner jusqu’à ce que ses pas s’évanouissent.
J’aurais pu le retenir et lui demander le nom de la fille. Ça aurait été la première étape pour découvrir si c’était bien celle que j’avais en tête.
Mais je laissai Lunox tourner au coin du couloir sans dire un mot.
Je pris le seau par l’anse, le transportai quelques mètres plus loin dans le couloir, puis me remis au travail.
Un certain temps passa. Les élèves étaient moins nombreux à traverser le couloir, et la plupart des portes de classe qui étaient restées ouvertes étaient désormais fermées. La lumière qui entrait par les fenêtres révélait les traînées humides sur le sol ; chaque marque que je laissais m’obligeait à revenir dessus avec la serpillière.
La manche de ma veste commençait même à être humide. Je la retroussai un peu plus haut et m’apprêtais à avancer la serpillière quand j’entendis une voix familière.
« Cass ? »
Cette fois, je me retournai et vis Iris.
Elle se tenait à quelques pas de moi, l’air surpris. Après avoir jeté un coup d’œil au seau, elle s’approcha lentement.
« Pourquoi tu laves le sol ? »
« Je suis puni. »
« Puni ? » Elle fronça légèrement les sourcils. « Pourquoi ? Pharsa t’a puni ? »
« Non. C’est le Professeur Aemon. »
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
« J’ai monté mes camarades les uns contre les autres. »
« … »
Les lèvres d’Iris s’entrouvrirent, mais elle ne dit rien. Elle me fixa quelques secondes, attendant la suite de mes explications.
Quand elle comprit que je n’avais rien à ajouter, elle baissa les yeux vers la serpillière dans mes mains.
« Pourquoi tu as fait ça ? »
« Peu importe. Tu es libre ce soir ? »
Iris releva les yeux vers moi. Elle ne s’était pas attendue à ce que je change de sujet aussi brusquement. Avant de répondre, elle détourna brièvement le regard.
« Ce soir ? »
J’acquiesçai.
Une légère rougeur lui monta aux joues tandis qu’elle lissait du bout des doigts le tissu de sa manche.
« J’ai quelques choses à faire, dit-elle. Si tu me l’avais demandé plus tôt, j’aurais essayé de les terminer plus vite. »
Je ramenai la serpillière à côté de moi et tendis la main vers le seau. En me voyant reprendre le travail, Iris s’approcha un peu.
« Mais je pense pouvoir me libérer une heure environ. »
Quand je la regardai, ses joues étaient un peu plus rouges. Dès que nos regards se croisèrent, elle releva légèrement le menton et ajouta :
« Par contre, tu n’as pas le droit de venir au dortoir. »
« Laisse tomber. »
Je replongeai la serpillière dans l’eau et la fis tourner à quelques reprises.
Elle n’avait pas besoin de se débrouiller pour me caser dans son emploi du temps si elle avait des choses à faire. On pourrait se voir une autre fois. De toute façon, je ne savais pas quand j’aurais fini de nettoyer les couloirs.
Iris ne répondit pas.
Son silence se prolongea quelques secondes, puis je relevai la tête. Son air timide avait disparu. Les lèvres pincées, elle me fixait.
« Laisse tomber ? »
« Tu as dit que tu étais occupée. »
« J’ai aussi dit que je pouvais me libérer une heure pour toi. »
« Tu pourras faire ce que tu as à faire. »
À l’instant où je reposai la serpillière sur le sol, un coup de pied m’atteignit la jambe.
Je resserrai les doigts autour du manche et baissai les yeux, avant de regarder Iris.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Idiot ! »
Elle serra les poings tandis que la rougeur de ses joues s’étendait jusqu’à ses oreilles.
« J’essaie de nous réserver du temps malgré tout ce que j’ai à faire ! Et toi, tu me réponds “laisse tomber” sans même me regarder, puis tu continues de laver le sol ! »
« Si tu es occupée, on peut se voir une autre— »
« Très bien, Cass. Continue à laver le sol ! »
Elle se détourna sans me laisser finir. J’ouvris la bouche pour lui dire quelque chose, mais renonçai quand elle s’éloigna d’un pas rapide.
Je ne comprenais pas tout à fait pourquoi elle était si en colère. Je ne voulais pas qu’elle laisse son travail inachevé. Me faire donner un coup de pied pour ça n’avait aucun sens.
Tandis qu’Iris se dirigeait vers l’escalier, je restai planté au milieu du couloir, la serpillière à la main.
Si Lunox était resté quelques minutes de plus, il aurait compris pourquoi il ne pouvait pas me demander conseil en amour.
Je poussai un profond soupir et appuyai la serpillière contre le bord du seau. Je détournai les yeux de l’escalier qu’Iris avait emprunté et me tournai vers l’autre bout du couloir.
« Combien de temps vas-tu encore rester caché là-bas ? »